Yoshi Oida : En peinture comme a théâtre, le geste simple va à l’essentiel

Publié le par Maltern

Yoshi Oida : En peinture comme a théâtre, le geste simple va à l’essentiel

 Un des éléments les plus caractéristiques de tous les arts japonais est le minimalisme. Le peintre utilise le plus petit nombre possible de coups de pinceau nécessaires à la visualisation des formes. L'artiste japonais s'efforce d'exprimer le maximum de vérité avec le minimum de moyens. Cette approche s'apparente à l'esprit du zen. Non seulement les artistes utilisent le minimalisme pour transmettre l'image visuelle de leur choix, mais ils s'efforcent aussi d'évoquer, par-delà l'image, une réalité plus large. Imaginons une peinture représentant une minuscule barque de pêche glissant sur les eaux d'une rivière. A travers le flux de la rivière, c'est celui de la mer dans sa puissance et son ampleur qu'on évoque, et même le flux de l'univers lui-même, tandis que la barque infime représente notre existence individuelle. Les êtres humains jouissent d'une existence infime et transitoire, mais qui se trouve néanmoins en relation avec l'ensemble de l'univers. Nous ne pouvons résister à l'univers, et pourtant nous demeurons conscients de notre propre existence, unique et séparée. Pareille peinture apporte un sentiment de paix et de satisfaction à ceux qui la contemplent car c'est leur relation à l'univers comme à eux-mêmes qu'elle évoque, au-delà de l'image d'une barque sur une rivière. Ainsi s'élabore généralement l'expression artistique japonaise.

L'art japonais tente d'éliminer tout ce qui n'est pas essentiel. Il réduit l'expression au minimum nécessaire à la communication, et s'efforce que celle-ci se produise au niveau instinctif. Dans le jeu de l'acteur, nous utilisons des idées simples, des situations quotidiennes. Puis ces idées primitives sont raffinées, policées, jusqu'à ce qu'elles deviennent de l' "art".

 

Mais quand je parle d'actions "simples" je ne veux pas dire "naturelles" dans le sens quotidien du terme. Si je demande à un acteur de traverser simplement la scène, il aura tendance à marcher comme il le fait normalement dans la vie. Mais nos habitudes quotidiennes apparemment "naturelles" sont en fait extrêmement complexes. L'un tient l'épaule gauche plus haute que la droite. Un autre balance le bras droit plus fort que le gauche. Tous ces mouvements sont très complexes. Simple veut dire fondamental et universel. Tous les bébés crient plus ou moins de la même manière. Tous les chats, d'Europe, d'Afrique ou du Japon, se meuvent plus ou moins de la même manière. Ainsi donc, il est extrêmement difficile de découvrir une manière de marcher qui soit " simple" qui ne soit rien d'autre que le fait de mettre un pied devant l'autre. Car il faut pour cela se débarrasser de ses habitudes, même si elles nous semblent parfaitement naturelles.

 

Si l'on se place du point de vue du public, des actions simples peuvent avoir une profonde résonance. Un jour j'ai assisté au japon à l'interprétation par un acteur du rôle d'une vieille femme dont le fils a été tué par un samouraï. Elle entre sur scène dans le but de confronter ce samouraï et de lui demander pourquoi il a tué son fils. L'acteur parut, s'avança lentement sur le pont qui mène à la scène, et dans cette lente marche, il y avait toute l'âme de la vieille femme, tous les sentiments mêlés qui s'agitaient dans son cœur, sa solitude, sa colère, son désir d'en finir avec la vie. Ce fut une interprétation extraordinaire. Après la représentation, j'allai trouver l'acteur dans sa loge pour lui demander comment il s'était préparé. Je pensais qu'il s'était peut-être servi du système de Stanislavski ou de quelque chose d'approchant en faisant appel à la mémoire affective. Il me répondit que ses pensées avaient été les suivantes :

"C'est une vieille femme, donc je dois faire des pas plus petits, que la normale. A peu près soixante-dix pour cent de la longueur normale. Et je dois m'arrêter au premier pin après mon entrée. Pendant que je marche, je ne pense à rien d'autre que cela."

Pourtant, moi qui faisais partie du public, j'avais ressenti tout un monde d'émotions. Par l'absolue simplicité de son jeu corporel et la constante concentration de son esprit et de son énergie sur sa tâche physique, l'acteur avait su créer un "espace" où pouvait s'épanouir l'imagination du public. Le jeu vide de l'acteur permettait toutes les interprétations. S'il avait eu un jeu trop détaillé, obscurci par des éléments parasites provenant des habitudes, c'est l'acteur que le public aurait vu, non le personnage qu'il interprétait, et l'esprit de ce personnage lui serait resté étranger. »

 

[Yoshi Oida, L'acteur Flottant 1992, p 29 sq.]

 


 

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