DEUST - 2006 : Quand je suis arrivé ici j'avais pas de piano [autour de l'immigration]

Publié le par Maltern



DEUST - 2006  :



































Quand je suis arrivé ici j'avais pas de piano [autour de l'immigration]


[Ceci n'est pas une pièce de théâtre achevée , mais des matériaux pour en faire une,

extrait du dossier de présentation]


Vous trouverez le texte de la pièce au lien suivant :

DEUST_2006_VALISES_sans_piano--texte-pour-la-sc-ne.doc DEUST_2006_VALISES_: quand je suis arrivé ici j'avais pas de piano : 




Lorsqu' Olivier Thévenin

Nous proposa d'aborder le thème de la mémoire des immigrés pour cette quatrième promotion des étudiants du DEUST, François et moi avons accepté en sachant que nous nous engagions dans une aventure différente. Le plaisir éprouvé à travailler dans ce cadre institutionnel, d'ouvrir un nouveau chantier de formation à la création avec les étudiants, et de prolonger l'expérience acquise avec les premières promotions suffisaient.

Nous avions simplement indiqué que nous allions aller sans doute faire évoluer la forme, prendre des distances par rapport au « récit de vie » qui charrie sa propre théâtralité, celle de ces merveilles de mise en scène de soi (Oui... Goffman, bien sûr...) que construit celui qui parle quand on sait l'écouter.

Nous aimons ce théâtre humain, nous croyons à l'impérieuse nécessité dans une formation théâtrale qui s'adresse à des jeunes gens d'en découdre avec la réalité commune (c'est un pléonasme !), et passe par la rencontre de l'autre et dirons-nous de son « amabilité » irréductible, bien qu'il en coûte parfois !

Nous ne désirons pas quitter ce terrain seul terrain nourricier, mais pousser plus loin nous désenclaver de l'ici et du maintenant, essentialiser, tenter d'entendre ce qui est de « condition humaine ». Le « récit de vie », c'est déjà mieux que la « tranche de vie » mais cela peut aussi créer un formalisme de plus, tourner au procédé. Deadly theatre, dirait Brook : ce n'est pas parce qu'il parle de l'actuel et du vivant qu'un spectacle est vivant....

Du formalisme aux procédés, on finit bien par céder à la logique des « créneaux porteurs » et aux stratégies commerciales, surtout dans la période impitoyable que traverse le spectacle vivant. La Misère du Monde de Bourdieu, et les Fragments d'un discours amoureux de Barthes furent de gros bouquins, des aliments de la sensibilité des créateurs et amateurs de théâtre dans ce renouveau du souci du réel. Réel social pour l'un, réel de l'intime pour l'autre. Mais pitié pour eux... qu'on ne les transforme pas en maîtres d'écoles. S'ils furent et doivent rester des essentiels, des passages obligés pour saisir ce qui fait battre le coeur d'aujourd'hui, qu'on leur laisse leur « insolence » ! Que la télé-réalité reste là où elle est bien : à la Télé.

Nous désirions donc essayer autre chose. Les premières promotions du Deust nous avions exploré « l'événement frappant de la famille », « la résistance », « les horlogers ». Merlant « dramaturgeait » et Mollot mettait en scène tout au long de cette belle aventure de l'Epopée du Quotidien lancée au Théâtre de la Jacquerie.

Ici l'histoire commandait : celle d'une personne, celle d'une nation, celle d'une profession. La mémoire s'ancre sur l'histoire et la personne rencontrée, on tente de conserver cette objectivité « de haut vol » (l'expression est de Ricœur), qui autorise l'ellipse, la transposition, la fabrique des images etc. mais toujours au service d'une histoire. Ce travail est passionnant et formateur car il pose tous les problèmes dramaturgiques auxquels on se trouve confronté si l'on sait y conserve un équilibre à l'intervention de chacun dans le trio auteur-acteur-metteur-en-scène. Il impose rigueur, découverte des langages théâtraux, sens du « travail » collectif et, quand c'est bien fait, provoque une jubilation véritable. S'agissant du thème de l'immigration, nous aurions pu en rester là en « ciblant » telle ou telle population pour mener les interview, et conserver cette contrainte, du théâtre de témoignage, ou théâtre du réel, voire « théâtre sans auteur » (sic !).

Frapier et moi avons donc choisi de travailler avec les étudiants en ajoutant une autre dimension, en laissant plus de champ à l'imaginaire et au rêve dans le processus de création. Il s'agissait de dé-situer le regard, d'être moins soucieux de l'anecdote et de nous sensibiliser à la dimension « archétypale » des situations vécues par ceux qu'allaient rencontrer les étudiants.

Retrouver la dimension légendaire de certains vécus, retrouver le mythe sous l'histoire, adopter le point de vue de l'anthropologue de l'imaginaire en faisant passer au second plan le scrupule du sociologue. Etre chassé d'un Paradis, rejoindre une Terre Promise, être victime d'une violence plus sacrificielle que rationnelle... entrevoir les mobiles sous les motifs, la puissance et la gloire jeter les hommes les uns contre les autres pour s'unir ou se tuer voici qui nous préoccupait, et voici ce qu'il fallait se préparer à entendre sous les récits de vie. L'immigré comme figure emblématique du mouvement, - victime et conquérant, exclu, apatride, expatrié, rapatrié, exilé, repoussé, attiré... - prenait une dimension universelle, loin d'être une figure d'exception.

 La formation et le travail théâtral des étudiants se sont articulés sur ces objectifs. La dimension dramaturgique au-delà d'une formation au recueil de « récit de vie » a fait une large place à une initiation à l'anthropologie psychanalytique et l'anthropologie du geste, - via les intuitions fulgurantes que Jacques Lecoq en avait retenues dans son approche de la création théâtrale-. Nous nous sommes mis également sous le signe du poète Henri Michaux, et de son approche unique du mouvement et de ses dramatiques, dans ses textes sur les tribus imaginaires dont les Meidosems sont les plus connus. Un compagnonnage avec les récits de Clifford D.Simak dans les récits de son chef d'oeuvre « Demain les chiens », et « la ferme des animaux » d' Orwell nous servirent également d'aliments pour entretenir le feu en cours de recherche autour et à partir des récits recueillis par les étudiants.

En phase finale de présentation au public, noms de personnes, de lieux, de pays furent supprimés, certains mots inventés, des passages entiers transposés en « grommelots ». Espérons que ce petit texte puisse éclairer la démarche du moment de théâtre présenté le 18 février, et expliquer qu'une fois de plus dans un processus de formation à la création c'est le chemin parcouru ensemble qui compte plus que le produit fini.


C Me. F Fr.





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