Mounet-Sully : Polyeucte est plus amant que chrétien, l'interprète et le sens du personnage

Publié le par Maltern



Mounet-Sully 1841-1916

dans l'Œdipe Roi de 1881




Mounet-Sully : Polyeucte est plus amant que chrétien, l'interprète et le sens du personnage

 

[La Revue d'art Dramatique, dans une de ses livraison de 1912, donne un compte rendu d'une conférence donnée dans le cycle des conférences du Théâtre d'Application, (la Bodinière). Mounet-Sully, 1841-1916, est le tragédien de la belle époque. Il joue aussi bien les jeunes premiers romantiques Hernani, Ruy-Blas que les grands rôles du répertoire tragique, ( il jouera 300 fois Œdipe roi de Sophocle !). Il joue souvent avec Sarah Bernhardt. Son triomphe public n'empèche que certains critiques lui reprochent un jeu d'une fougue romantique qui va jusqu'aux effets mélodramatiques outrés...il divise... Il reprendra souvent Polyeucte qu'il jouera jusqu'à 70 ans et qui fut son dernier rôle. La thèse qu'il développe dans le texte suivant est nettement Diderot du Paradoxe : il s'agit bien de « jouer de cœur » et non de tête froide. Le second intérêt est de montrer l'importance de l'interprétation dans la compréhension du personnage. Polyeucte «est bien plus encore amant que chrétien » et s'il brise les idoles c'est parce que son amour pour Pauline est déçu] 

On trouve les stances de polyeucte au lien suivant Corneille : Les stances de Polyeucte : [Le problème du monologue au théâtre]

"[...] M. Mounet-Sully a exposé la façon dont il comprend le personnage de Polyeucte. Il a commencé par établir de quel travail préparatoire l'étude d'un rôle doit être précédée.

Une connaissance générale de la pièce est d'abord nécessaire; puis l'artiste doit examiner l'œuvre en critique et tâcher de saisir l'esprit de l'auteur. Quand ce travail est terminé, celui de l'acteur commence. Il peut procéder par « imitation » en rendant les côtés du personnage qui rentrent dans son propre caractère ou son propre tempérament, ou bien par « assimilation », en se pénétrant des sentiments que l'auteur a voulu donner à son héros. Cette dernière façon de comprendre un rôle est celle du véritable artiste.

C'est à Bergerac, sa ville natale, que M. Mounet-Sully entendit pour la première fois un tragédien. Ce tragédien était Ballande ; les vers qu'il disait étaient les stances de Polyeucte. La profonde impression que M. Mounet-Sully ressentit en écoutant ces vers décida de sa vocation. Il ne put pourtant aborder le théâtre que quinze ans plus tard. Malgré son admiration pour Polyeucte, ses débuts eurent lieu dans un rôle plus brillant, celui d'Oreste. A cette époque, il ne voyait plus Polyeucte sous le même jour qu'autrefois, et il ne le revit plus jamais tel qu'il l'avait conçu d'abord.


M. Mounet-Sully n'est pas satisfait de l'idée qu'on se fait généralement de Polyeucte. L'interprétation qu'il en donne lui paraît bien plus « humaine. » L'amour tient dans cette pièce beaucoup plus de place qu'on ne croit ; c'est l'amour qui est le sujet de la tragédie; Polyeucte est bien plus encore amant que chrétien; il n'a de zèle pour la religion que lorsque son amour est déçu. Il s'est laissé conduire au baptême par complaisance pour son ami Néarque ; quand il revient de la cérémonie, on ne voit pas qu'il soit bien changé ; il parle d'aller au temple avec des païens; il veut même y emmener Pauline, ce qui prouve qu'il n'a pas alors l'intention de faire un esclandre en brisant les idoles. Il faut, pour éveiller son fanatisme, la maladresse de Pauline, l'insistance qu'elle met à parler de Sévère à son mari. Polyeucte conçoit des soupçons, s'aperçoit qu'il n'est pas aimé et finalement s'en va au temple briser les faux dieux parce qu'il a absolument besoin de briser quelque chose. L'ardeur de ce nouveau zèle est tellement exaltée qu'elle déconcerte Néarque. Des conciles avaient blâmé chez les chrétiens cet emportement de foi qui les portait à troubler les cérémonies païennes; M. Mounet-Sully trouve dans ce blâme un argument en faveur de sa thèse. Polyeucte n'accomplit pas un acte religieux en renversant les idoles.


Ne pourrait-on pas objecter cependant que pour que l'Eglise ait pris des mesures afin d'empêcher ces manifestations, il fallait quelles se fussent renouvelées souvent chez les çhrétiens ; quoi d'étonnant alors à ce que Polyeucte fasse preuve de la même faveur intransigeante que ses frères ?


M. Mounet-Sully ne fait-il pas intervenir un peu tard l'amour divin ? Pour lui, Polyeucte s'est réfugié dans cet amour avec l'espoir d'y trouver une consolation. Sans doute, on n'est pas dans la vérité en ne voyant en Polyeucte qu'un fanatique; Corneille avait donné au personnage des côtés tout humains; mais M. Mounet-Sully ne fait-il pas trop dominer ces côtés-là ? Il me semble que l'artiste qui joue Polyeucte doit admettre la grâce qui opère dans le baptême, comme elle opérera plus tard dans la conversion subite de Félix. La folie de la croix n'exclut pas la tendresse humaine; c'est peut-être même chez Polyeucte la passion religieuse qui exalte son amour pour Pauline, Mounet-Sully fait de Polyeucte un « psychologue » qui offre à Sévère d'épouser Pauline, afin que celle-ci, le voyant renoncer à elle, revienne à lui. Cette ruse paraît vraiment peu digne de la grande âme de Polyeucte. Une observation qui paraît plus juste, c'est celle du sentiment qui porte Polyeucte à injurier Pauline, au moment où elle prend le plus d'influence sur lui. Cela se passe un peu avant le martyre. Lorsque Polyeucte est tout chrétien, il doit en vouloir à cette femme de s'opposer entre son Dieu et lui.

Pour se faire une idée du jeu tragique de Mounet-Sully, ici dans le Rôle de l'Oedipe Roi qui lui vaut un triomphe au théâtre antique d'Orange en 1881

Pour mieux démontrer ses idées, pour appuyer ses arguments, M. Mounet-Sully a dit plusieurs scènes de Polyeucte; on ne pensait plus alors à discuter ses opinions, entraîné à sentir comme lui, on les adoptait momentanément. Etonné du préjugé qui ne veut voir dans Polyeucte que le néophyte et le martyr, on savait gré à M. Mounet-Sully d'en avoir fait un homme. C'est à lui que l'on devra une intelligence meilleure de ce beau rôle. S'il a mis un peu trop « d'humanité » dans l'âme de Polyeucte, il ne faut pas lui en faire un reproche; on est trop enclin d'ordinaire à refuser à Corneille les dons qu'on attribue à Racine et par lesquels celui-ci nous parait plus accessible à notre intelligence et à notre coeur. »


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