Beckett : La dernière bande Ex. didascalies comme écriture de scène

Publié le par Maltern



Gabriel Gascon

dans la mise en scène de  Denis Marleau

Theatre de l'Espace 2003



Beckett : La dernière bande Ex. Didascalies comme écriture de scène

1906-1989

La dernière bande.

Un soir, tard, d'ici quelque temps.

La turne de Krapp.

A l'avant‑scène, au centre, une petite table dont les deux tiroirs s'ouvrent du côté de la salle.

Assis à la table, face à la salle, c'est‑à­dire du côté opposé aux tiroirs, un vieil homme avachi : Krapp.

Pantalon étroit, trop court, d'un noir pisseux. Gilet sans manches d'un noir pis­seux, quatre vastes poches. Lourde mon­tre d'argent avec chaîne. Chemise blanche crasseuse, déboutonnée au cou, sans col. Surprenante paire de bottines, d'un blanc sale, du 9.8 au moins, très étroites et pointues.

Visage blanc. Nez violacé. Cheveux gris en désordre. Mal rasé.

Très myope (mais sans lunettes). Dur d'oreille.

Voix fêlée très particulière.

Démarche laborieuse.

Sur la table un magnétophone avec microphone et de nombreuses boîtes en carton contenant des bobines de bandes impressionnées.

La table et environs immédiats baignés d'une lumière crue. Le reste de la scène dans l'obscurité.

Krapp demeure un moment immobile, pousse un grand soupir, regarde sa montre, farfouille dans ses poches, en sort une enveloppe, la remet, farfouille de nouveau, sort un petit trousseau de clefs, l'élève à hauteur des yeux, choisit une clef, se lève et, va vers le devant de la table. Il se baisse. fait jouer la serrure du premier tiroir, regarde dedans, y promène la main, en sort une bobine, l'examine de tout près, la remet, referme le tiroir à clef, fait jouer la serrure du second tiroir, regarde dedans, y promène la main, en sort une grosse banane, l'examine de tout près, referme le tiroir à clef, remet les clefs dans sa poche. Il se retourne, s'avance jusqu'au bord de la scène, s'arrête, caresse la banane, l'épluche, laisse tomber la peau à ses pieds, met le bout de la banane dans sa bouche et demeure immobile, regardant dans le vide devant lui. Finalement il croque le bout de la banane, se détourne et se met à aller et venir au bord de la scène, dans la lumière, c'est‑à‑dire à raison de quatre ou cinq pas au plus de chaque côté, tout en mastiquant méditativement la banane. Il marche sur la peau, glisse, manque de tomber, se rattrape, se penche, regarde la peau et finalement la pousse du pied, tou­jours penché, par‑dessus le bord de la scène dans la fosse. Il reprend son va‑et-­vient, finit de manger la banane, retourne à la table, s'asseoit, demeure un moment immobile, pousse un grand soupir, sort les clefs de sa poche, les élève à hauteur des yeux, choisit une clef, se lève et va vers le devant de la table, fait jouer la serrure du second tiroir, en sort une seconde grosse banane, l'examine de tout près, referme le tiroir à clef, remet les clefs dans sa poche, se retourne, s'avance jus­qu'au bord de la scène, s'arrête, caresse la banane, l'épluche, flanque la peau dans la fosse, met le bout de la banane dans sa bouche et demeure immobile, regardant dans le vide devant lui. Finalement il a une idée, met la banane dans une poche de son gilet d'où le bout émergera et de toute la vitesse dont il est capable s'en va au fond de la scène dans l'obscurité. Dix secondes. Bruit de bouchon qu'on tire. Quinze secondes. Il revient dans la lu­mière, portant un vieux registre, et s'asseoit à la table. Il pose le registre sur la table, s'essuie la bouche, s'essuie les mains à son gilet, les claque et les frotte.

KRAPP (avec vivacité). ‑ Ah ! (Il se penche sur le registre, tourne les pages, trouve l'inscription qu'il cherche, lit.)Il lève la te".te et regarde fixement devant lui. Avec délectation.) Bobine ! (Pause.)(Sourire heureux. Il se penche sur la table et commence à farfouiller dans les boîtes en les examinant de tout près.) Boîte... trrois... trrois... quatre... deux... (avec sur­prise)... neuf ! nom de Dieu !... sept... ah ! petite coquine ! (Il prend une boîte, l'examine de tout près.) Boîte trrois. (Il la pose sur la table, l'ouvre et se penche sur les bobines qu'elle contient.) Boîte... trrois... bobine... ccinq. ( Bobiiine !

Bobine... (il se penche sur le registre)... ccinq... (il se penche sur les bobines)...ccinq... ccinq... ah !petite fripouille ! (Il sort une bobine, l'examine de tout près.) Bobine ccinq. (Il la pose sur la table, referme la boite trois, la remet avec les autres, re­prend la bobine.) Boîte trrois, bobine cinq. (Il se penche sur l'appareil, lève la tête. Avec délectation.)(Sou­rire heureux. Il se penche, place la bobine sur l'appareil, se frotte les mains.) Ah ! (Il se penche sur le registre, lit l'inscription en. bas de page.) Maman en paix enfin... Hm... La balle noire... (Il lève la tête, regarde dans le vide devant lui. Intrigué.) Balle noire ?... (Il se pen­che de nouveau, sur le registre, lit.) La boniche brune... (Il lève la tête, rêvasse, se penche de nouveau sur le registre, lit.) Légère amélioration de l'état intestinal... Hm... Mémorable... quoi ? (Il regarde de plus près, lit.) Equinoxe, mémorable équinoxe. (Il lève la tête, regarde dans le vide devant lui. Intrigué.) Mémorable équinoxe ?... (Pause. Il hausse les épaules, penche de nouveau sur le registre, lit) Adieu à l'a... (il tourne la page) ...mour. Bobiiine !

Il lève la tête, rêvasse, se penche sur l'appareil, le branche et prend une posture d'écoute, c'est‑à‑dire le buste incliné en avant, les coudes sur la table, la main en cornet dans la direction de l'appareil, le visage face à la salle.

BANDE (voix forte, un peu solennelle manifestement celle de Krapp à une el que très antérieure). ‑ Trente‑neuf ans aujourd'hui, solide comme un ‑ (En voulant s'installer plus confortablement il fait tomber une des boîtes, jure, débranche l'appareil, balaye violemment boîtes registre par terre, ramène la bande au point de départ, rebranche l'appareil, reprend sa posture.) Trente‑neuf ans au­jourd'hui, solide comme un pont, à part mon vieux point faible, et intellectuelle­ment, j'ai maintenant tout lieu de le soup­çonner, au... (il hésite)... à la crête de la vague ‑ ou peu s'en faut. Célébré la solennelle occasion, comme toutes ces dernières années, tranquillement à la Taverne. Personne. Resté assis devant le feu, les yeux fermés, à séparer le grain de la balle. Jeté quelques notes sur le dos d'une enveloppe. Heureux d'être de retour dans ma turne, dans mes vieilles nippes. Viens de manger, j'ai regret de le dire, trois bananes et ne me suis abstenu d'une quatrième qu'avec peine. Du poison pour un homme dans mon état. (Avec véhé­mence.) A éliminer ! (Pause.) Le nouvel éclairage au‑dessus de ma table est une grande amélioration. Avec toute cette obscurité autour de moi je me sens moins seul. (Pause.) En un sens. (Pause.)(il hésite)... moi. (Pause.) Krapp. J'aime à me lever pour y aller faire un tour, puis revenir ici à...

Pause.

Le grain, voyons, je me demande ce que j'entends par là, j'entends... (il hésite)... je suppose que j'entends ces choses qui en vaudront encore la peine quand toute la poussière sera ‑‑ quand toute ma pous­sière sera retombée. Je ferme les yeux et je m'efforce de les imaginer.

Pause. Krapp ferme les yeux, brièvement.

Extraordinaire silence ce soir, je tends l'oreille et n'entends pas un souffle. La vieille Miss McGlome chante toujours à cette heure‑ci. Mais pas ce soir. Des chan­sons du temps où elle était jeune fille, dit‑elle. Difficile de l'imaginer jeune fille. Merveilleuse vieille cependant. Du Connaught, j'ai l'impression. (Pause.) Est‑ce que je chanterai quand j'aurai son âge, si jamais j'ai son âge ? Non. (Pause.) Est‑ce que je chantais quand j'étais jeune garçon ? Non. (Pause.) Est‑ce que j'ai jamais chanté ? Non.

Pause.

Viens juste d'écouter une vieille année, des passages au hasard. Je n'ai pas vérifié dans le livre, mais ça doit nous ramener dix ou douze ans en arrière ‑ au moins. Je crois qu'à ce moment‑là je vivais encore avec Bianca dans Kedar Street, enfin par à‑coups. Bien sorti de ça, ah foutre oui ! C'était sans espoir. (Pause.) Pas grand'chose sur elle, à part un hommage à ses yeux. Enthousiaste. Je les ai revus tout à coup. (Pause) Incomparables ! (Pause.)(Pause.) Sinistres ces exhuma­tions, mais je les trouve souvent ‑ (Krapp débranche l'appareil, rêvasse, rebranche l'appareil) ‑ utiles avant de me lancer dans un nouveau... (il hésite)... retour en arrière. Difficile de croire que j'aie jamais, été ce petit crétin. Cette voix ! Jésus ! Et ces aspirations ! (Bref rire auquel Krapp se joint.) Et ces résolutions. (Bref rire a quel Krapp se joint.) Boire moins, notai ment. (Bref rire de Krapp seul.) Des statistiques. Mille sept cents heures sur les huit mille et quelques précédentes volatilisées rien que dans les débits de boisson. Plus de 20 %, disons 40 % de sa vie de veille. (Pause.) Plans pour une vie sexuelle moins... (il hésite)... absorbante. Dernière maladie de son père. Poursuit toujours plus languissante du bonheur. Fiasco des laxatifs. Ricanements sur ce qu'il appelle sa jeunesse et action de grâces qu'elle soit finie. (Pause.) Fausse note là. (Pause.) Ombre de l'opus... Enfin...

magnum. Et pour finir un ‑ (rire bref) ‑ jappement à l'adresse de la Providence. (Rire prolongé auquel Krapp se joint.) Que reste‑t‑il de toute cette misère ? Une fille dans un vieux manteau vert sur un quai de gare ? Non ?


Vou trouverez le texte complet en suivant ce lien : Beckett---La-derni-re-bande-Texte-complet.doc Beckett : La dernière bande  : sous Word


 

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