Shakespeare : Roméo et Juliette II, 2 [Duo amoureux, la scène du balcon]

Publié le par Maltern


Une vision préraphaelite du peintre anglais Ford Madox Brown 1821-1893

vers 1867-70



Shakespeare : Roméo et Juliette II, 2 [Duo amoureux, la scène du balcon]

Acte II

Scène II

Le jardin des Capulet.

Entre ROMÉO.

 

ROMÉO - Il se moque bien des balafres

Celui qui n'a jamais reçu de blessures.

Juliette paraît à une fenêtre.

Mais, doucement ! Quelle lumière brille à cette fenêtre ?

C'est là l'Orient, et Juliette en est le soleil.

Lève‑toi, clair soleil, et tue la lune jalouse

Qui est déjà malade et pâle, du chagrin

De te voir tellement plus belle, toi sa servante.

Eh bien, ne lui obéis plus, puisqu'elle est jalouse,

Sa robe de vestale a des tons verts et morbides

Et les folles seules la portent : jette‑la...

Voici ma dame. Oh, elle est mon amour !

Si seulement elle pouvait l'apprendre !

Elle parle... Mais que dit‑elle ? Peu importe,

Ses yeux sont éloquents, je veux leur répondre...

Non, je suis trop hardi. Ce n'est pas à moi qu'elle parle.

Deux des plus belles étoiles de tout le ciel,

Ayant affaire ailleurs, sollicitent ses yeux

De bien vouloir resplendir sur leurs orbes

Jusqu'au moment du retour. Et si ses yeux

Allaient là‑haut, si ces astres venaient en elle ?

Le brillant de ses joues les humilierait

Comme le jour une lampe. Tandis que ses yeux, au ciel,

Resplendiraient si clairs à travers l'espace éthéré

Que les oiseaux chanteraient, croyant qu'il ne fait plus nuit...

Comme elle appuie sa joue sur sa main! Que ne suis‑je

Le gant de cette main, pour pouvoir toucher cette joue!

JULIETTE - Hélas!

ROMÉO, bas. - Elle parle.

Oh, parle encore, ange lumineux, car tu es

Aussi resplendissante, au‑dessus de moi dans la nuit,

Que l'aile d'un messager du Paradis

Quand il paraît aux yeux blancs de surprise

Des mortels, qui renversent la tête pour mieux le voir

Enfourcher les nuages aux paresseuses dérives

Et voguer, sur les eaux calmes du ciel.

La transposition au cinéma dans le célèbre film musical West Side Story

de Jerome Robbins et Robert Wise en 1961

JULIETTE - Ô Roméo, Roméo ! Pourquoi es‑tu Roméo !

Renie ton père et refuse ton nom,

Ou, si tu ne veux pas, fais‑moi simplement vœu d'amour

Et je cesserai d'être une Capulet.

ROMÉO, bas. -  Écouterai‑je encore, ou vais‑je parler?

JULIETTE - C'est ce nom seul qui est mon ennemi.

Tu es toi, tu n'es pas un Montaigu.

Oh, sois quelque autre nom. Qu'est‑ce que Montaigu ?

Ni la main, ni le pied, ni le bras, ni la face,

Ni rien d'autre en ton corps et ton être d'homme.

Qu'y a‑t‑il dans un nom ? Ce que l'on appelle une rose

Avec tout autre nom serait aussi suave,

Et Roméo, dit autrement que Roméo,

Conserverait cette perfection qui m'est chère

Malgré la perte de ces syllabes. Roméo,

Défais‑toi de ton nom, qui n'est rien de ton être,

Et en échange, oh, prends‑moi tout entière !

ROMÉO - Je veux te prendre au mot.

Nomme‑moi seulement « amour », et que ce soit

Comme un autre baptême ! Jamais plus

Je ne serai Roméo.

JULIETTE - Qui es‑tu qui, dans l'ombre de la nuit,

Trébuche ainsi sur mes pensées secrètes ?

ROMÉO - Par aucun nom

Je ne saurai te dire qui je suis,

Puisque je hais le mien, ô chère sainte,

D'être ton ennemi.

Je le déchirerais Si je l'avais par écrit.

JULIETTE - Mes oreilles n'ont pas goûté de ta bouche

Cent mots encore, et pourtant j'en connais le son.

N'es‑tu pas Roméo, et un Montaigu ?

ROMÉO - Ni l'un ni l'autre, ô belle jeune fille,

Si l'un et l'autre te déplaisent.

JULIETTE Comment es‑tu venu, dis, et pourquoi ?

Les murs de ce verger sont hauts, durs à franchir,

Et ce lieu, ce serait ta mort, étant qui tu es,

Si quelqu'un de mes proches te découvrait.

ROMÉO - Sur les ailes légères de l'amour,

J'ai volé par‑dessus ces murs. Car des clôtures de pierre

Ne sauraient l'arrêter. Ce qui lui est possible,

L'amour l'ose et le fait. Et c'est pourquoi

Ce n'est pas ta famille qui me fait peur.

JULIETTE - Ils te tueront, s'ils te voient.

ROMÉO - Hélas, plus de périls sont dans tes yeux

Que dans vingt de leurs glaives. Souris‑moi,

Et je suis à l'épreuve de leur colère.

JULIETTE  - Je ne voudrai pour rien au monde qu'ils te trouvent.

ROMÉO - J'ai le manteau de la nuit pour me dérober à leurs yeux.

Mais qu'ils me trouvent, si tu ne m'aimes !

Sous les coups de leur haine plutôt mourir

Que d'attendre une lente mort sans ton amour.

JULIETTE - Qui t'a guidé jusqu'ici ?

ROMÉO - L'amour, qui m'a d'abord fait m'enquérir.

Il me donna conseil, je lui prêtai mes yeux.

Je n'ai rien du pilote. Et pourtant, vivrais‑tu

Aux rives les plus nues des plus lointaines des mers,

Pour un bien tel que toi je me risquerais.

JULIETTE - Sur mon visage

Je porte, tu le vois, le masque des ténèbres,

Sinon l'idée que tu m'as entendue, ce soir,

Empourprerait mes joues de jeune fille.

Que je voudrais être convenable, que je voudrais,

Ce que j'ai dit, le détruire! Mais adieu, mes bonnes manières,

M'aimes‑tu ? je sais bien que tu diras oui,

Et je te croirai sur parole. Mais si tu jures,

Tu peux te parjurer. Des parjures d'amants

On dit que Jupiter se moque... Ô Roméo,

Si tu m'aimes, proclame‑le d'un cœur bien sincère,

Et si tu m'as trouvée trop aisément séduite,

Je me ferai dure et coquette, je dirai non,

Mais pour que tu me courtises, car autrement

J''en serais incapable... Beau Montaigu,

Je suis bien trop éprise, et c'est pourquoi

Tu peux trouver ma conduite légère,

Mais, crois‑moi, âme noble, je serai

Plus fidèle que d'autres qui, plus rusées,

Savent paraître froides. Je l'aurais tenté, je l'avoue,

Si tu n'avais surpris, à mon insu,

Mon aveu passionné d'amour. Aussi, pardonne‑moi,

Sans attribuer à une âme frivole

Cet abandon qu'a découvert la nuit trop sombre.

ROMÉO - Ma dame, je m'engage par cette lune sacrée

Qui ourle d'argent clair ces feuillages chargés de fruits

JULIETTE - Oh, ne jure pas par la lune, l'astre inconstant

Qui varie tout le mois sur son orbite,

J'aurais trop peur

Que ton amour ne soit tout aussi changeant.

ROMÉO - Par quoi vais‑je jurer ?

JULIETTE - Ne jure pas du tout !

Ou, si tu veux, par ton être charmant

Qui est le dieu de mon idolâtrie.

Alors, je te croirai.

ROMÉO - Si le tendre amour de mon cœur...

JULIETTE -

Non, non, ne jure pas. Bien que tu sois ma joie,

Ce serment cette nuit ne m'en donne aucune.

C'est trop impétueux, irréfléchi, soudain,

Trop semblable à l'éclair, qui a cessé d'être

Avant qu'on puisse dire : « Il brille. » Ma chère âme,

Bonne nuit. Ce bourgeon de l'amour, s'il mûrit

Dans la brise d'été, sera peut‑être

Une splendide fleur à notre prochaine rencontre.

Bonne nuit, bonne nuit! Le même doux repos

Qui règne en moi descende dans ton coeur.

ROMÉO - Oh, vas‑tu me laisser si insatisfait ?

JULIETTE - Quelle satisfaction peux‑tu avoir cette nuit ?

ROMÉO - L'échange de nos voeux de fidèle amour.

JULIETTE - Je t'ai offert le mien dès avant ta requête.

Mais je voudrais avoir à le donner encore.

ROMÉO - Voudrais‑tu le reprendre ? A quelle fin, mon amour ?

JULIETTE - Pour être généreuse et te le donner à nouveau,

Et pourtant je ne tiens qu'à cette richesse.

Mon désir de donner est vaste autant que la mer

Et aussi profond mon amour. Mais plus je donne

Et plus je garde pour moi, car l'un comme l'autre

Sont infinis... J'entends du bruit. Adieu,

Mon cher amour... Je viens, bonne nourrice! Doux Montaigu,

Sois fidèle. Attends‑moi un instant, je reviens.

Elle rentre.


ROMÉO - Ô nuit bénie, bénie ! J'ai peur, puisqu'il fait nuit,

Que tout ceci, ce ne soit qu'un rêve

Trop flatteur, délicieusement, pour être vrai.

 

Juliette revient au balcon.


JULIETTE

Deux mots, cher Roméo, et bonne nuit, cette fois.

Si ton élan d'amour est conforme à l'honneur

Et ton dessein le mariage, écris‑moi demain

Par le biais de quelqu'un que je t'enverrai,

Où et quand tu entends qu'on célèbre le rite.

Et alors je mettrai à tes pieds mon destin

Et te suivrai, mon seigneur et maître, d'un bout à l'autre d monde.

LA NOURRICE - Madame !

JULIETTE

Me voici, me voici!... Mais si tu projetais Des choses déloyales, oh, je te prie...

LA NOURRICE

Madame !

JULIETTE

Tout de suite ! Je viens!... De cesser tes instances Et de me laisser seule avec mon chagrin... Demain je t'envoie quelqu'un.

ROMÉO

Par le salut de mon âme...

Mille fois bonne nuit.

JULIETTE

Elle rentre.

ROMÉO

Mille fois plus obscure nuit, puisqu'elle perd ta lumière, L'amour bondit vers l'amour comme l'écolier loin des livres, Mais l'amour et l'amour se quittent Avec le triste regard de l'enfant qui va à l'école.

Juliette revient à la fenêtre.

JULIETTE

Stt, Roméo, stt ! Oh, que n'ai‑je la voix du fauconnier

Pour rappeler à nouveau ce beau faucon‑pèlerin!

Les captives sont enrouées et ne peuvént pas parler fort,

Sinon j'ébranlerais la grotte où Écho sommeille

Et sa voix faite d'air, je la rendrais

Plus enrouée encore que la mienne,

Par la répétition de mes « Roméo » !

ROMÉO

Mon nom! Et c'est mon âme qui m'appelle !

Quel doux son argentin, comme la plus tendre musique,

A dans la nuit la voix de ma bien‑aimée !

JULIETTE

Roméo !

ROMÉO

Mon faucon, en son nid encore?

JULIETTE

A quelle heure, demain, T'enverrai‑je le messager ?

ROMÉO

A neuf heures.

JULIETTE

Je n'y manquerai pas.

Cela va me durer vingt ans, jusqu'à demain.

J'ai oublié pourquoi je t'ai rappelé.

ROMÉO

Permets‑moi de rester auprès de toi,

Tant que tu n'as pas retrouvé.

JULIETTE

J'oublierai donc afin que tu restes toujours,

Me souvenant que j'aime tant te voir.

ROMEO

Et moi, je resterai pour que toujours tu oublies.

J'oublierai que j'avais une autre maison.

JULIETTE

C'est presque le matin. Je voudrais te savoir parti,

Mais pas plus loin que le petit oiseau

Qu'a laissé sautiller sa capricieuse maîtresse,

Comme un pauvre captif tout empêtré de ses liens,

Et qu'elle fait revenir en tirant sur un fil de soie,

Jalouse de sa liberté, mais par amour.

ROMÉO

Que je voudrais être ton oiseau !

JULIETTE

Moi aussi je le veux, mon bien‑aimé.

Mais je te tuerais par trop de caresses.

Bonne nuit! Bonne nuit! Le chagrin de se séparer

Est si doux que je te dirais jusqu'à demain bonne nuit.

ROMÉO

Que le sommeil descende dans tes yeux

Et la paix dans ton sein! Et que ne suis‑je

Le sommeil et la paix, pour jouir d'un si doux repos !

Elle rentre.

Je vais tout droit me rendre à la cellule

De mon saint confesseur, pour lui demander aide

Et lui dire tout mon bonheur.

[Trad. Yves Bonnefoy]



Diapositive 8

Commenter cet article