Dario Fo : Tout système de dictature est fondé sur la peur. Le rire libère l’homme de la peur

Publié le par Maltern

L’Express du 26/01/2006

Dario Fo

«L’Italie marche vers le précipice»propos recueillis par Paola Genone

 

Sur sa pierre tombale, il souhaite que l’on inscrive: «Le clown est mort. Riez!» Philosophe et saltimbanque, Dario Fo, 79 ans, est toujours resté fidèle à la satire. Lorsqu’on lui décerna le prix Nobel de littérature, en 1997, on célébrait le dramaturge le plus joué dans le monde - 300 productions par an de ses 80 pièces, traduites en 30 langues - l’acteur, le mime, le metteur en scène, l’historien d’art, l’architecte, le peintre… Mais aussi l’anticonformiste, le passeur de mémoire qui, depuis les années 1950, s’est engagé dans des luttes politiques et sociales au prix de bien des démêlés avec l’Etat, la police, la censure, la télévision, le Vatican, la droite et la gauche. Dario Fo briguera le 29 janvier la mairie de Milan. Peut-il l’emporter? «Qui sait? répond-il. L’Italie est assez folle pour élire un maire quasi octogénaire. Ce qui est certain, c’est que je serai toujours là pour déranger.»


Dès vos débuts, militantisme et écriture théâtrale sont chez vous solidaires. Vos pièces satiriques des années 1950 dénoncent les industriels, le clergé, la Mafia... En 1968, vous vous produisez dans les usines occupées, sur les places, les marchés. Plus tard, vous défendez le divorce, l’avortement et la cause des juges anti-Mafia. Au fond, vous avez toujours été un homme politique.

 

Je ne suis pas un politicien. Mais je suis un homme de mon temps et je m’insurge contre la façon dont notre pays est géré aujourd’hui. Nous sommes devant un paradoxe insensé, digne d’Ubu roi. [Fo a repris la pièce de Jarry, donnant au Père Ubu les traits de Berlusconi.] On édicte des lois spécialement faites pour le roi Berlusconi, on choisit des ministres dans sa cour qui défendent ses seuls intérêts. Et le public applaudit. Il Cavaliere possède quatre chaînes de télévision et contrôle les publiques. Il a acheté les principaux magazines et quotidiens - les autres ont été acquis par son frère - les maisons d’édition, les salles de cinéma... On bannit des journaux télévisés ce qui pourrait nuire à son image et les journalistes qui ont osé s’opposer à lui. Enzo Biagi ou Michele Santoro ont ainsi été effacés de l’écran. Berlusconi jouit d’une totale impunité.

Pourquoi riez-vous en disant cela?

Je pense aux gaffes de Berlusconi, celles qui lui ont valu le titre de «Miscommunicator of the year» [attribué par la Foreign Press Association]. Il a traité le social-démocrate allemand Martin Schulz de «kapo nazi» et a décrété que «Mussolini n’a tué personne; au pis, il envoyait les opposants dans des camps de vacances». Il a expliqué, assis à côté de Vladimir Poutine, qu’en Tchétchénie il ne s’était rien passé de grave. Il a affirmé: «Les juges italiens sont mentalement dérangés: des fous anthropologiquement étrangers à la race humaine». En visite à Wall Street, il a invité les Américains à se rendre plus souvent en Italie, «où il n’y a plus de communistes, mais où, en revanche, on trouve les plus belles secrétaires.» Au sommet de l’Otan, il a voulu raconter les origines de Rome, en appelant Remus «Remulus» et en décrétant que Jules était le fils d’Enée, alors qu’il s’agit d’Ascagne. Au mariage du fils du Premier ministre turc, il a fait le baisemain à la future épouse musulmane couverte de voiles. C’est un camelot, sans aucune culture.

  «J’entends dans les discours politiques les mots utilisés pendant l’ère mussolinienne»

 

 
Maintenant, vous avez l’air grave.

 

En réalité, je suis indigné. Comment les Italiens peuvent-ils être abusés par un tel mirage? Ils sont hébétés, pétrifiés. Molière disait que l’on peut deviner l’intelligence et la culture d’un homme ou d’une femme à sa démarche. Eh bien, les Italiens ont une attitude gauche, trébuchante; ils se réunissent devant les cafés, tournent les uns autour des autres, comme hypnotisés, dans un rite sans sens. L’Italie marche vers le précipice, comme aveuglée. J’ai tenté de réveiller mon pays à travers le théâtre politique et la provocation. Mais cela ne semble avoir aucun effet. C’est pourquoi j’ai décidé de me lancer dans la politique. Le climat actuel me rappelle le fascisme. J’entends dans les discours des politiciens l’écho des mots que l’on utilisait pendant l’ère mussolinienne: effort, patrie, Italie, défense de la race, civilisation originelle.

 
Avez-vous connu le fascisme de près?

 

Pendant la guerre, j’habitais dans un petit village au bord du lac Majeur, à la frontière avec la Suisse. Mon père, antifasciste, était chef de gare et président du comité de libération local. Le jour, il travaillait; la nuit, il aidait les «ennemis du régime» à passer la frontière. Je ne vis la peur dans ses yeux qu’une fois, alors qu’il écoutait un discours de Mussolini à la radio... J’avais 17 ans lorsque, le matin du 8 septembre 1943, je reçus ma lettre de mobilisation. Fuir aurait entraîné une perquisition chez moi. Or, à la maison, nous cachions des juifs et des partisans blessés. La seule échappatoire était la ruse: m’engager dans l’armée de l’air de Varèse, où, par manque de munitions, les appelés étaient très vite congédiés. Mais, une fois à la caserne, on m’informa que j’allais être envoyé au combat en Allemagne. La veille de mon départ, j’ai fabriqué un ordre de démobilisation pour moi et d’autres soldats. Voilà comment j’en suis sorti... En novembre 1944, un chef des partisans, Leo Wachter, me demanda de m’engager dans l’aéronavale pour obtenir des informations utiles aux résistants. J’acceptai. Deux mois plus tard, je désertais. Je suis resté caché pendant quarante jours dans une ferme abandonnée. C’était le mois de janvier. Il neigeait. Pour survivre, je me nourrissais de racines. Ce fut une expérience terrifiante. Alors, quand je pense qu’aujourd’hui l’un des grands noms du fascisme, Mirko Tremaglia, né comme moi en 1926, qui a été très actif durant la république de Salo, est ministre de Berlusconi, je me dis qu’il faut que je descende encore une fois sur la place publique.

Vous avez payé cher votre engagement...

Payé cher? J’ai eu une quarantaine de procès, j’ai été expulsé de la télévision publique, j’ai risqué de perdre un œil lors d’une manifestation... C’est le prix que paie le bouffon, celui qui dit la vérité.

 «Tout système de dictature est fondé sur la peur. Le rire libère l’homme de la peur»

 

 
Dario Fo est donc un bouffon?

 

Bien sûr. Un clown! Un jongleur! Un saltimbanque! Regardez-moi bien. Je suis Arlequin: mon visage est un ensemble asymétrique de plis charnus d’où ressortent deux yeux exorbités. J’ai les traits du paysan lombard rusé et du serviteur des vallées du Nord. Je suis l’héritier de mon grand-père agriculteur, fabulatore (conteur) célèbre dans son village. C’était un chroniqueur satirique ambulant. Petit, je montais tous les matins sur sa carriole pleine de légumes. Pour attirer les clients, il racontait des fables grotesques dans lesquelles il glissait de vraies anecdotes. C’est lui et les autres habitants du coin, des souffleurs de verre et des bateleurs, qui m’ont appris le métier de teatrante. Ils se réunissaient tous les soirs dans la taverne de la place et je les écoutais raconter des histoires superbes. Parfois, j’en avais les larmes aux yeux, lorsque je comprenais les allégories redoutables qui s’y cachaient. Savinio disait: «Ô hommes, racontez votre histoire pour que l’ignorance prenne fin.» L’ignorance est à la base de l’injustice. En racontant, le bouffon dénonce l’hypocrisie et l’injustice. Je fais ce métier depuis soixante ans. Et tout comme Polichinelle, souvent, en échange, je reçois des coups de bâton.

 
Vos spectacles ont toujours suscité des réactions violentes. En 1962, vous présentez, aux côtés de votre femme, l’actrice Franca Rame, une émission de télé sur la RAI. Le succès est immense. Puis, du jour au lendemain, les dirigeants de l’antenne vous congédient.

 

Mettre deux anarchistes en prime time et en direct, le samedi soir, devant 24 millions de téléspectateurs, quelle erreur! Dès le premier soir, nos sketchs ont déclenché de violentes polémiques. Pour la première fois, on parlait à la télévision de la vie des gens, des ouvriers qui se tuaient en tombant des échafaudages, des maladies des poumons des préposés au péage des autoroutes... Le succès fut incroyable. Pendant six semaines, tous les samedis soir, à 20 heures, l’Italie s’arrêtait pour regarder Canzonissima: les restaurants fermaient, les taxis s’arrêtaient... Les dirigeants de la RAI se mirent à censurer mes textes. Un samedi, je racontais dans un sketch l’histoire vraie d’un journaliste tué par la Mafia. Un ministre de la Démocratie chrétienne débarqua à la RAI en hurlant: «Ici, on insulte publiquement l’honneur du peuple sicilien en prétendant qu’il existe une organisation criminelle appelée Mafia!» Quelques jours plus tard, j’ai reçu un cercueil miniature portant mes initiales, et des menaces de mort contre Franca, mon fils de 7 ans et moi-même étaient inscrites en lettres de sang sur ma porte. Le samedi suivant, un dirigeant de la chaîne a refusé nos textes et a voulu nous en faire lire d’autres, écrits par je ne sais qui. Indignés, nous avons quitté le siège de la RAI. Des manifestations de soutien eurent lieu dès le lendemain, la chaîne reçut des millions de lettres et, pendant des mois, les acteurs italiens, solidaires, refusèrent de prendre notre place. Mais ma femme et moi fûmes bannis de la RAI pendant quinze ans.


Dès le milieu des années 1960, vos pièces - comme Les archanges ne jouent pas au flipper - remplissent les salles. Vous créez votre compagnie théâtrale, Nuova Scena, et devenez célèbre à travers l’Europe. A cette époque, on vous considère comme un intellectuel de gauche. Pourtant, vous n’étiez lié à aucun parti...


J’étais un sympathisant du Parti communiste, jusqu’au jour où, en 1970, j’ai osé remettre en question son fonctionnement. J’avais créé des pièces, comme L’Enterrement du patron, qui critiquaient le stalinisme et certaines positions sociales-démocrates du PCI, le Parti communiste italien. La tournée du spectacle fut sabotée par le PCI, au point que des dizaines de représentations furent annulées. Franca se rendit chez Enrico Berlinguer, secrétaire général du PCI, pour lui rendre sa carte du Parti. Moi, je n’avais rien à rendre, puisque je ne m’étais jamais inscrit.

 

 
Peu après, en 1973, vous mettez en scène, avec votre femme, le spectacle Poum, poum! Qui est là? La police!, dénonçant les répressions policières de cette époque, les «années de plomb». Le 9 mars, Franca Rame est kidnappée par un groupe de cinq néofascistes...

 

Ils lui écrasèrent des mégots de cigarette sur la poitrine. Ils lui taillèrent la peau avec des lames de rasoir. Il la violèrent, tour à tour, pendant des heures. Franca raconta l’histoire à la police, mais elle omit le viol. Moi-même, je ne l’ai appris que des années plus tard. Elle craignait que, pour la protéger, je ne m’éloigne de mon engagement... En 1978, elle eut l’immense courage de raconter ce cauchemar sur scène. [Dario Fo a les larmes aux yeux.] En 1987, deux repentis néofascistes révélèrent aux juges que la «punition» de Franca avait été décidée par des carabiniers de la division Pastrengo de Milan. L’un des deux hommes, capitaine à l’époque, raconta que, cette fameuse nuit de 1973, la nouvelle du viol de ma femme avait été accueillie à la caserne «avec une grande euphorie». Malheureusement, ces aveux sont arrivés trop tard: les faits étaient déjà prescrits. J’ai écrit une lettre au président de la République, Oscar Luigi Scalfaro, mais cela n’a servi à rien.

 
Les Italiens vous aiment. Les institutions vous craignent. Le Vatican est intervenu plusieurs fois contre vous, en particulier lors des représentations de Mistero buffo, pièce dans laquelle un jongleur évoque en neuf tableaux les «aventures de Jésus». Lorsque le spectacle passa à la télé, l’Eglise décréta qu’il s’agissait de la pièce la plus hérétique de l’histoire du théâtre, et le clergé la fit censurer. Etes-vous anticlérical?

 

Pas du tout. Je n’aime pas une partie du clergé qui prône l’obscurantisme. Mais je suis très respectueux de la foi et, en tant qu’architecte et amateur d’art, j’ai une véritable passion pour les églises. J’ai même écrit un livre sur l’histoire de la cathédrale de Modène. Et l’une de mes idoles est saint Ambroise, élu évêque de Milan, en 374, par la population de la plaine padane. Il aimait le peuple et il intégra dans la musique vocale liturgique de magnifiques chants populaires. [Dario Fo se met à les chanter.] Très peu savent qu’à l’époque de la censure de Mistero buffo certains cardinaux s’étaient réunis dans une petite salle de la RAI pour voir l’enregistrement du spectacle, afin de juger s’il était vraiment si blasphématoire. Je me trouvais par hasard dans la pièce à côté et je les ai entendus rire comme des fous. Mistero buffo est une farce sur Boniface VIII et sur le pouvoir temporel. Elle attaque simplement une façon bornée de concevoir la religion, comme un outil pour contrôler les ignorants.

 
Vous croyez à l’enfer et au paradis?

 

Non merci.

Vous avez aussi été, en 1991, le premier étranger à mettre en scène Molière à la Comédie-Française.

On me demanda de représenter Le Médecin malgré lui et une autre pièce, très difficile, qui n’avait pas été mise en scène depuis plus de cent ans, Le Médecin volant. Pourquoi cette œuvre ne marchait-elle plus? Parce qu’on avait oublié un détail qui n’avait pas été écrit, mais qui faisait partie, comme dans la commedia dell’arte, de la mémoire: l’œuvre devait être jouée par des funambules, des acrobates, des cracheurs de feu. Je montai une compagnie de gens issus du cirque et du théâtre de rue. Le soir de la première, Mitterrand était là. Il vint me féliciter à la fin du spectacle, puis il m’écrivit une merveilleuse lettre que je garde précieusement: «Dario Fo, je vous remercie. Vous m’avez permis de comprendre Molière. Je l’ai toujours méprisé parce que je ne supportais pas sa fausse littérature... Fausse pour moi, car je n’avais pas réalisé qu’il s’agissait du langage du théâtre. En lisant l’un de vos commentaires, j’ai appris que Molière était un extraordinaire acrobate, qu’il ne récitait pas qu’à travers la voix, mais aussi à travers le corps. Merci.» Jamais un politicien italien ne m’a écrit une lettre...

 
Lorsque vous avez reçu votre prix Nobel, vous avez distribué aux membres du jury des croquis satiriques dessinés par vous. Puis vous avez lu un discours intitulé Contra jogulatores obloquentes (Contre les bouffons), en rappelant au roi de Suède qu’en 1757 son pays avait promulgué une loi contre les saltimbanques, et vous lui avez demandé: « Etes-vous conscient du fait que vous venez de couronner un bouffon?» La satire ne vous quitte-t-elle jamais?

 

 
Jamais. Le rire et encore le rire. Lorsqu’un enfant naît, ses parents s’empressent de le faire rire, en lui faisant des grimaces. Pourquoi? Parce que, au moment où il rit, cela signifie que l’intelligence est née. Il a su distinguer le vrai du faux, le réel de l’imaginaire, la grimace de la menace. Il a su voir au-delà du masque. Le rire libère l’homme de la peur. Tout obscurantisme, tout système de dictature est fondé sur la peur. Alors, rions


Publié dans 1- Comique et Tragique

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