Biet : Petite grammaire du code comique

Publié le par Maltern

Christian Biet: Petite grammaire du code comique


D'une comédie à l'autre, on retrouve les mêmes procédés. En voici donc une liste qui ne saurait être exhaustive, mais qui présente les principaux d'entre eux.


Procédés comiques portant sur la structure de la pièce


* Les parallélismes, les oppositions : dédoublement de situations et de caractères qui permettent d'observer des conséquences semblables ou différentes selon les cas. Exemple : deux jeunes gens ont bien des choses à se faire pardonner et rencontrent leur père. L'un, plutôt timide et larmoyant, affronte un père irrité ; l'autre, plutôt arrogant, doit s'expliquer avec un père calme et doux. Au départ, les deux situations sont donc les mêmes, mais les jeux seront différents, et c'est aussi dans cet écart que le comique se crée (Les Fourberies de Scapin de Molière).


* L'échange des rôles : par le déguisement qui permet un chassé-croisé, des malentendus, ou des quiproquos. Cet échange des rôles passe aussi par les dialogues ; on se délecte alors des efforts laborieux déployés pour ressembler au modèle. Exemple : on peut trouver ces jeux dans nombre de comédies où les valets et les maîtres échangent leurs vêtements ou leurs identités ; les pièces espagnoles, en particulier Le Distrait à la Cour de Tirso de Molina, Dom Juan de Molière, Le Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux, la fin du Mariage de Figaro de Beaumarchais où tous les personnages échangent leurs rôles.

 

* L'utilisation d'un code comique répertorié : reprise d'un schéma connu sur lequel on va jouer, en le compliquant, ou en ajoutant un autre type de comique. Exemple : Molière reprend Plaute et approfondit le caractère d'Harpagon dans L'Avare. Goldoni ou Marivaux ajoutent aux canevas italiens un contenu moral ou social...


* La rupture et le contre-pied : enchaînement de scènes comiques, sombres, informatives, surprenantes, de ballets, de farce franche, etc. La rupture permet la surprise, moment essentiel du comique. Exemple : les comédies de Shakespeare, les pièces françaises romantiques ou des œuvres comme Le Misanthrope de Molière fonctionnent ainsi.


* Le stratagème farcesque : ruse, tromperie, mensonge. Dans ce procédé classique, le spectateur attend alors les détails ou le défaut dans le déroulement du stratagème (l'arroseur arrosé, Scapin battu, etc.) ; ce qui laisse place à une stratégie différente et à une issue surprenante. Exemple : dans Les Fourberies de Scapin, Scapin décide de se venger de Géronte en le rouant de coups dans un sac, jusqu'à ce que le vieillard sorte la tête et s'aperçoive de la supercherie ; laquelle se retourne alors contre son auteur.

 

* Le rebondissement, le retournement, la reconnaissance : situations, elles aussi habituelles, qui sont mises en valeur par les dialogues et les renversements logiquement attendus (paradoxes, oppositions, etc.). Exemple : nombreuses sont les pièces où le dénouement repose sur le fait qu'on apprend que le jeune homme ou la jeune fille est en fait l'enfant d'un des pères, disparu à la naissance, enlevé, emprisonné par des pirates, etc. C'est ainsi que tout s'éclaire et que la pièce peut se terminer bien (Les Fourberies de Scapin).


* La fin heureuse : principe même de la comédie classique. Le dénouement heureux peut s'accompagner de surprises quand il est contesté par d'autres personnages, ou d'inquiétude quand il ne s'applique pas à tous les protagonistes. Exemple : la pièce se termine le plus souvent par un mariage programmé ou par un banquet. Mais parfois, un personnage reste en scène, abandonné à son triste sort, comme c'est le cas dans La Suivante de Corneille.

 

* Le théâtre dans le théâtre : procédé d'enchâssement, jeu répertorié et mis en place par un personnage en référence à d'autres personnages de la pièce. Exemple : dans L'Illusion comique de Corneille, tout repose sur le processus du théâtre dans le théâtre, à plusieurs niveaux : le père de famille vient voir un mage qui lui montre ce que fait son fils. Le père s'affole quand il le voit mourir ; mais on apprend que le fils était en fait un acteur et jouait la tragédie de sa propre mort.

 

* L'aposiopèse : un mot disparaît. Devant cette ellipse, les personnages doivent déchiffrer, supposer, et peuvent se tromper. Le public doit être en mesure de comprendre pour apprécier la situation. Exemple : c'est le célèbre « ruban » de L'École des femmes de Molière. Quand Arnolphe demande à Agnès ce que le jeune homme lui a pris, elle dit plusieurs fois « le... », sans compléter sa phrase (on attend quelque chose comme « pucelage »), et termine par « le ruban que vous m'aviez donné... ».

 

* Les sous-entendus, demi-mots, double-sens : un personnage connaît les clefs du langage tenu par un autre, mais le troisième les ignore. On rit alors de celui qui n'est pas dans la confidence et de la virtuosité des autres personnages qui maîtrisent ce jeu de cache-cache. Exemple : toujours L'École des femmes, en ajoutant quelques pièces de Marivaux, dont Les Fausses Confidences.

 

* La gaffe : inversion du jeu précédent. Un personnage révèle tout à coup ce que tous savent ou pensent, ce qui permet d'informer le spectateur et de choquer l'interlocuteur visé. Le rire, ou la stupeur, viennent des autres personnages, puis du spectateur devant la déconfiture de celui qui parle.

 

* Le malentendu et le quiproquo : les deux protagonistes ont des discours imperméables l'un à l'autre. Seul le public peut les réunir et interpréter l'ensemble de leur échange. Exemple : Marivaux, Molière, en particulier Le Médecin malgré lui où tout repose sur un quiproquo parfait.

 

* L'obstruction : l'un des deux personnages intervient dans le discours de l'autre pour le détourner, le manœuvrer. Le public est alors de connivence avec lui, qu'il le soutienne ou le désavoue. Exemple : dans Les Fourberies de Scapin, le vieillard diffère le moment où il devra donner sa bourse par « Qu'allait-il faire dans cette galère ?... »

 

* L'aparté : un personnage s'adresse à un autre, sans qu'un troisième le voie, ou s'adresse directement au public dont il a la complicité. Exemple : la plupart des pièces de Labiche ou de Feydeau où un personnage s'adresse au public.

 

* Le coq-à-l'âne : en général donné comme inconscient de la part du locuteur. Celui qui l'entend peut s'en rendre compte ou pas. Seul le public est en mesure de l'apprécier parce qu'il mesure les infractions à l'ordre classique de la conversation. Exemple : Feydeau ou Labiche ou, dans les pièces modernes, Obaldia qui fait du coq-à-l'âne un principe de son théâtre.

 

* La dénégation : le locuteur ne sait pas qu'il révèle en niant. Celui qui écoute s'en aperçoit et peut s'en divertir ou non. Le public est alors informé ou amusé. Exemple : le professeur, dans La Leçon de Ionesco, souhaite évidemment enseigner sans violence, mais ses mots le trahissent.

 

* L'accélération du dialogue : cette accélération mécanique qui a des implications psychologiques et culturelles surprend le spectateur et parfois les protagonistes. Exemple : Molière utilise fréquemment ce procédé, notamment dans L'Amour médecin (acte I, scène 3).

 

* La répartie : c'est une réplique ou une réponse brillantes et bien trouvées. Il n'y a pas de comédie sans répartie heureuse. Exemple : on ne citera, dans Molière, que la répartie de Dom Juan à son père après son long monologue : « Asseyez-vous... », ou celle qu'il fait au discours d'Elvire, adressée à Sganarelle : « Tu pleures, je pense... ».

 

* La répétition de mot, généralement très rapide. Exemple : « Tarte à la crème » dans La Critique de l'École des femmes de Molière.


[SCÉRÉN - CNDP, 1955, reproduction à usage scolaire]





Publié dans 1- Comique et Tragique

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