Sophocle, 496 à 406 av. J.-C. ; Jean Anouilh, 1910-1987 deux prologues d’Antigone
TEA_01- Sophocle, 496 à 406 av. J.-C. ; Jean Anouilh, 1910-1987 deux prologues d’Antigone
[Le prologue est une des formes du récit au théâtre, il informe le spectateur sur ce qu’il ne voit pas mais est nécessaire pour comprendre l’action. Il vise donc l’avant ou l’ailleurs, et peut aussi éclairer le caractère d’un personnage. Parfois il résume l’ensemble de l’action qui sera représentée, - elle est complexe- , parfois l’action est déjà engagée et il prend la forme d’un dialogue d’exposition et se trouve dans la bouche d’un des personnages.
« En principe » … le théâtre exclut le récit : on assiste en direct à l’action. La distincition date de Platon et renforcée par Aristote : on peut dire les choses [Lexis] soit en imitant [mimesis] soit en racontant [diégésis] et le théâtre n’est pas un poème épique. On retrouve cette opposition dans le couple showing / telling des anglosaxons.]
Texte 1 [Antigone d’Anouilh (1944 à Théâtre de l’Atelier, mise en scène Barsacq). Le prologue est un personnage. Les autres personnages sont en scène, ils disparaissent un à un pendant son discours. Lui-même s’efface quand il a achevé son discours.]
« Un décor neutre. Trois portes semblables. Au lever du rideau, tous les personnages sont en scène. Ils bavardent, tricotent, jouent aux cartes.
Le Prologue se détache et s’avance.
« Voilà. ces personnages, vont vous jouer l’histoire d’Antigone. Antigone, c’est la petite maigre qui est assise là-bas et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu’elle va être Antigone tout à l’heure, qu’elle va surgir de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser seule en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi. Elle pense qu’elle va mourir, qu’elle est jeune et qu’elle aussi elle aurait bien aimé vivre. Mais il n’y a rien à faire. Elle s’appelle Antigone et il va falloir qu’elle joue son rôle jusqu’au bout... Et, depuis que ce rideau s’est levé, elle sent qu’elle s’éloigne à une vitesse vertigineuse de sa soeur Ismène, qui bavarde et rit avec un jeune homme, de nous tous qui sommes là bien tranquilles à la regarder, de nous qui n’avons pas à mourir ce soir.
Le jeune homme avec qui parle la blonde, la belle, l’heureuse Ismène, c’est Hémon, le fils de Créon. Il est le fiancé d’Antigone. Tout le portait vers Ismène : son goût de la danse et des jeux, son goût du bonheur et de la réussite, sa sensualité aussi car Ismène est bien plus belle qu’Antigone, et puis un soir, un soir de bal où il n’avait dansé qu’avec Ismène, un soir où Ismène avait été éblouissante dans sa nouvelle robe, il a été trouver Antigone qui rêvait dans un coin, comme en ce moment, ces bras entourant ses genoux, et il lui a demandé d’être sa femme. Personne n’a jamais compris pourquoi. Antigone a levé sans étonnement ses yeux graves sur lui et elle lui a dit "oui" avec un petit sourire triste. .. L’orchestre attaquait une nouvelle danse, Ismène riait aux éclats, là-bas, au milieu des autres garçons, et voilà, maintenant, lui, il allait être le mari d’Antigone. Il ne savait pas qu’il ne devait jamais exister de mari d’Antigone sur cette terre et que ce titre princier lui donnait simplement le droit de mourir.
Cet homme robuste aux cheveux blancs, qui médite là, près de son page, c’est Créon. C’est le roi. Il a des rides, il est fatigué. Il joue au jeu difficile de conduire les hommes. Avant, du temps d’Oedipe, quand il n’était que le premier personnage de la cour, il aimait la musique, les belles reliures, les longues flâneries chez les petits antiquaires de Thèbes. Mais Oedipe et ses fils sont morts. Il a laissé ses livres, ses objets, il a retroussé ses manches et il a pris leur place.
Quelquefois, le soir, il est fatigué, et il se demande s’il n’est pas vain de conduire les hommes. si cela n’est pas un office sordide qu’on doit laisser à d’autres, plus frustres... Et puis, au matin, des problèmes précis se posent, qu’il faut résoudre et il se lève, tranquille, comme un ouvrier au seuil de sa journée.
La vieille dame qui tricote, à côté de la nourrice qui a élevé les deux petites, c’est Eurydice, la femme de Créon. Elle tricotera pendant toute la tragédie jusqu’à ce que son tour vienne de se lever et de mourir. Elle est bonne, digne, aimante. Elle ne lui est d’aucun secours. Créon est seul. Seul avec son petit page qui est trop petit et ne peut rien non plus pour lui.
Ce garçon pâle, là-bas, au fond, qui rêve adossé au mur, solitaire, c’est le Messager. C’est lui qui viendra annoncer la mort d’Hémon tout à l’heure. C’est pour cela qu’il n’a pas envie de bavarder ni de se mêler, il sait déjà...
Enfin les trois hommes rougeauds qui jouent aux cartes, leur chapeau sur la nuque, ce sont les gardes. Ce ne sont pas de mauvais bougres, ils ont des femmes, des enfants et des petits ennuis comme tout le monde, mais ils vous empoigneront les accusés le plus tranquillement du monde tout à l’heure. Ils sentent l’ail, le cuir et le vin rouge et ils sont dépourvus de toute imagination. Ce sont des auxiliaires toujours innocents et toujours satisfaits d’eux-mêmes, de la justice. Pour le moment, jusqu’à ce qu’un nouveau chef de Thèbes dûment mandaté leur ordonne de l’arrêter à son tour, ce sont les auxiliaires de la justice de Créon.
Et maintenant que vous les connaissez tous, ils vont pouvoir vous jouer leur histoire. Elle commence au moment où les deux fils d’Oedipe, Etéocle et Polynice, qui devaient régner sur Thèbes un an chacun à tour de rôle, se sont battus et entre-tués sous les murs de la ville, Etéocle l’aîné, au terme de la première année de pouvoir ayant refusé de céder la place à son frère. Sept grands princes étrangers que Polynice avait gagné à sa cause ont été défaits devant les sept portes de Thèbes. Maintenant la ville est sauvée, les deux frères ennemis sont morts et Créon, le roi, a ordonné qu’à Etéocle, le bon frère, il serait fait d’imposantes funérailles, mais que Polynice, le vaurien, le révolté, le voyou, serait laissé sans pleur et sans sépulture, la proie des corbeaux et des chacals. Quiconque osera lui rendre les devoirs funèbres sera impitoyablement puni de mort.
Pendant que le Prologue parlait, les personnages sont sortis un à un. Le prologue disparaît aussi.
L’éclairage s’est modifié sur la scène. C’est maintenant une aube grise et livide dans une maison qui dort.
Antigone entrouvre la porte et rentre de l’extérieur sur la pointe de ses pieds nus, ses souliers à la main. Elle reste un instant immobile à écouter.
La nourrice surgit.
Texte 2 [Antigone de Sophocle, 441 av J.-C.]
Prologue
Devant le palis royal de Thèbes. L’aube va naître. Antigone sort du gynécée, entraînant sa soeur par la main. Elle semble en proie à une vive émotion.
Antigone - Tu es mon sang, ma soeur, Ismène, ma chérie. Tu sais tous les malheurs qu’Oedipe a légués aux siens. Mais en sais-tu un seul que Zeus ne tienne pas à consommer ici de notre vivant même ? Il n’est pas de chagrin - voire de désastre- il n’est pas de honte, il n’est pas d’affront que je ne voie ainsi porté à notre compte., à nous deux, toi et moi. Aujourd’hui même, qu’est-ce encore que cette défense que le Chef a tout à l’heure proclamée au pays en armes ? En sais-tu quelque chose ? en as-tu perçu un écho ? Ou vraiment ignores-tu que le malheur est en marche, et que ceux qui nous haïssent visent ceux que nous aimons ?
Ismène - Mais non, de ceux que nous aimons je n’ai, moi, rien entendu dire, Antigone, rien qui apaise ni avive ma peine, depuis l’heure où, toutes deux nous avons perdu nos deux frères, morts en un seul jour sous un double coup. L’armée d’Argos est partie cette nuit ; je ne sais rien de plus, et rien n’est venu ajouter pour moi ni à ce succès ni à ce désastre.?
Antigone - J’en étais sûre, et c’est bien pourquoi je t’ai emmenée au delà des portes de cette maison : tu dois être seule à m’entendre.
Ismène - De quoi s’agit-il donc ? Quelque propos te tourmente, c’est clair.
Antigone - Certes ! juges-en. Créon, pour leurs funérailles distingue entre nos deux frères : à l’un il accorde l’honneur d’une tombe, à l’autre il inflige l’affront d’un refus ! pour Etéocle, me dit-on il juge bon de le traiter suivant l’équité et le rite, et il l’a fait ensevelir d’une manière qui lui vaille le respect des ombres sous terre. Mais, pour l’autre, Polynice, le pauvre mort, défense est faite paraît-il, aux citoyens de donner à son cadavre ni tombeau ni lamentation : on le laissera là, sans larmes ni sépulture, proie magnifique offerte aux oiseaux affamés en quête d’un gibier ! Et voilà, m’assure-t-on, ce que le noble Créon nous aurait ainsi défendu, à toi comme à moi, - à moi ! Il viendrait même en personne proclamer ici expressément sa défense, pour ceux qui l’ignorent encore. Ah ! c’est qu’il ne prend pas la chose à la légère : au rebelle il promet la mort, la lapidation sur notre acropole. Tu connais les faits : tu vas, je pense, nous montrer sans retard si tu es digne de ton sang, ou si, fille de braves, tu n’as qu’un coeur de lâche.
Ismène - Mais malheureuse, si l’affaire en est là, que puis-je, moi ? J’aurai beau faire, je n’y gagnerai rien.
Antigone - Vois si tu veux lutter et agir avec moi.
Ismène - Hélas ! quelle aventure ! à quoi vas-tu penser ?
Antigone - Aideras-tu mes bras à relever le mort ?
Ismène - Quoi ! tu songes à l’ensevelir, en dépit de la défense faite à toute la cité ?
Antigone - C’est mon frère - et le tien que tu le veuilles ou non. J’entends que nul ne soit en droit de dire que je l’ai trahi.
Ismène - Mais malheureuse, si Créon s’y oppose !
Antigone - Créon n’a pas à m’écarter des miens.
Ismène - Ah ! réfléchis, ma soeur, et songe à notre père. Il a fini odieux, infâme : dénonçant le premier ses crimes, il s’est lui-même et de sa propre main, arraché les deux yeux. Songe à celle qui fut et sa mère et sa femme, qui mérita ce double nom et détruisit sa vie dans le noeud d’un lacet. songe enfin à nos deux frères, à ces infortunés qu’on vit en un seul jour se massacrer tous deux et s’infliger, sous des coups mutuels, une mort fratricide ! Et, aujourd’hui encore où nous restons toutes deux seules, imagine la mort misérable entre toutes dont nous allons périr si, rebelles à la loi, nous passons outre à la sentence, au pouvoir absolu d’un roi. rends-toi compte d’abord que nous ne sommes que des femmes : la nature ne nous a pas faite pour lutter contre des hommes ; ensuite que nous sommes soumises à des maîtres, et dès lors contraintes d’observer leurs ordres - et ceux-là et de plus durs encore... Pour moi, en tout cas, je supplie les morts sous la terre de m’être indulgents, puisqu’en fait je cède à la force ; mais j’entends obéir aux pouvoirs établis. Les gestes vains sont des sottises.
Antigone - Sois tranquille, je ne te demande plus rien - et même si tu voulais plus tard agir, je n’aurai pas la moindre joie à te sentir à mes côtés. Sois donc toi, ce qu’il te plaît d’être : j’enterrerai, moi, Polynice et serai fière de mourir en agissant de telle sorte. C’est ainsi que j’irai reposer près de lui, chère à qui m’est cher, saintement criminelle. Ne dois-je pas plus longtemps plaire à ceux d’en bas qu’à ceux d’ici, puisqu’aussi bien c’est là-bas qu’à jamais je reposerai ? Agis, toi à ta guise, et continue à mépriser tout ce qu’on prise chez les dieux.
Ismène - Je ne méprise rien ; je me sens seulement incapable d’agir contre le gré de ma cité.
Antigone - Couvre-toi de ce prétexte. Je vais moi, de ce pas sur le frère que j’aime verser la terre d’un tombeau.
Ismène - Ah ! malheureuse, que j’ai donc peur pour toi !
Antigone - Ne tremble pas pour moi, et assure ta vie à toi.
Ismène - Mais du moins je t’en prie, ne t’ouvre à personne de pareil projet. Cache-le bien dans l’ombre ; je t’y aiderai.
Antigone - Ah ! crie le très haut au contraire. Je te détesterai bien plus, si tu te tais et ne le clame pas partout.
Ismène - Ton coeur est là qui s’enflamme pour un dessein qui devrait le glacer !
Antigone - C’est qu’ainsi je suis bien certaine de plaire à ceux à qui je dois plaire avant tout.
Ismène - Si la chose est possible, oui ; mais tu vises à l’impossible.
Antigone - Va, continue à raisonner ainsi, et tu auras ma haine, tu auras la haine du mort à jamais attachée à toi - et bien méritée. Va donc, et laisse-nous, moi et ma sottise, courir notre risque. Du moins je n’en courrai pas qui puisse me mener à une mort honteuse.
Ismène - A ton gré, pars ; mais sache, en partant que tu restes, en dépit de ta folie, justement chère à ceux qui te sont chers.
Elle sort. Antigone s’éloigne. Le jour est venu. Entre le choeur. Il est composé de douze vieillards encore vigoureux.
Parodos
Le Choeur - O rayon du plus beau soleil qui ait jamais brillé encore pour notre Thèbes aux sept portes, tu as donc lui enfin, oeil du jour doré ! et à peine t’es-tu montré au-dessus des eaux de Dircé , que le Péloponnésien au bouclier blanc, qui, avec armes et bagages, était déjà sur la route d’une fuite précipitée, a brusquement dès qu’il t’a vu, pressé l’allure de ses chars.
Le Coryphée - C’est lui que Polynice, parti pour soutenir ses douteuses chicanes, avait mené à l’attaque déclarée de notre pays. Et lui, poussant des cris aigus, tout pareil à un aigle qui s’abat sur le sol, il avait survolé Thèbes en déployant ses ailes d’une blancheur de neige, avec son cortège d’armes innombrables et de casques à crin de cheval.
Le Choeur - Il était là, au-dessus de nos toits, ouvrant tout grand sur notre enceinte et ses sept portes son bec fait de lances avides de meurtre.
Mais il a du partir avant que notre sang eût satisfait sa soif, avant que le rempart couronnant notre ville fut devenu la proie des flammes résineuses. Terrible, tout autour et au-dessus de lui était soudain monté le tumulte d’Arès. on ne vient pas si aisément à bout d’un adversaire tel que l’est le serpent.
Le Coryphée - Zeus a horreur de la jactance qui jaillit d’insolentes bouches. Lorsqu’il les a vu venir en torrent, dans l’orgueil bruissant de l’or, il a brandi sa flamme , et, au sommet des parapets, il a frappé celui qui déjà prétendait y entonner un long chant de victoire.
Le Choeur - Et, balancé dans les air, le voilà qui croule au sol, au sol qui sonne sous le choc, le guerrier qui, torche en main, dans son délire frénétique, furieusement soufflait sur Thèbes les rafales d’un vent de haine. L’affaire a tourné tout autrement qu’il ne pensait. D’autres ont à leur tour trouvé chacun son destin, en se brisant contre Arès, puissant renfort de notre ville.
Le Coryphée - Les sept chefs désignés pour l’assaut des sept portes - sept contre sept ! - ont laissé dans les mains du Zeus des Victoires leur tribut de bronze massif. Seuls en seront exempt les deux infortunés, issus du même père et de la même mère, qui ont l’un contre l’autre levé leurs lances triomphantes et obtenu part égale du trépas qui les a frappé ensemble.
Le Choeur - Oui, mais en revanche, la Victoire au grand nom est venue joyeuse, à l’appel de Thèbes, déesse des chars. Les combats d’hier sont finis, il faut les oublier. Dirigeons-nous tour à tour vers tous les temples de nos dieux, en formant des choeurs pour la nuit entière, et qu’à notre tête s’avance Bacchos, ébranlant le sol Thébain sous ses pas.
Le Coryphée - Mais voici venir le roi de ce pays, Créon, le fils de Ménécée. il est le chef nouveau que réclame à cette heure l’Etat nouveau établi par les dieux. Quel dessein cependant brasse-t-il dans sa tête, pour avoir provoqué ce subit entretien, en envoyant aux vieillards que nous sommes le même ordre de se rendre ici ?
[Du seuil de son palais, Créon s’adresse alors au chœur. Il lui annonce qu’Etéocle sera enterré comme un héros et Polynice laissé en pâture aux oiseaux.]
Platon : République I, 3 et 10. ; Aristote : Poétique 1447a.