Barthes : ce que l'espace du plein air apporte à la représentation tragique 1953
Roland Barthes : l'espace du plein air de la tragédie antique à l'ère des festival 1953
« Claudel définit la tragédie antique : ce long cri devant une tombe mal fermée. La tombe : objet fondamental, centre, cause, ombilic du drame grec. Dans notre théâtre moderne, la tombe est remplacée par le lit, et le cri devient une suite de palabres et de quiproquos devant le lit mal fermé de l'épouse. Deux objets, deux espaces : l'espace ouvert, naturel, cosmique du théâtre de plein air; l'espace confiné, secret, domiciliaire du théâtre bourgeois. La puissance dramatique du plein air n'est nullement accessoire, décorative, comme on le croyait jusqu'à la leçon récente des Festivals. [...] le lieu naturel n'apporte pas seulement au spectacle un cadre (comme on le dit trop souvent pour allécher la clientèle petite-bourgeoise, toujours friande d'une dramaturgie d'opéra) ; il le constitue dans sa singularité, dans sa fragilité la plus précieuse, et ajoute un élément capital à sa mémorabilité. Il n'est pas indifférent, il est même essentiel que le spectateur soit cet homme de peau, dont la sensibilité, plus organique que cérébrale, accueille à chaque moment du drame, le mystère et l'interrogation diffuse qui naissent du vent et des étoiles.
La nature donne à la scène l'alibi d'un autre monde, elle la soumet à un cosmos qui l'effleure de ses reflets imprévus. La plongée du spectateur dans la polyphonie complexe du plein air (soleil qui se cache, vent qui se lève, oiseaux qui s'envolent, bruits de la ville, courants de fraîcheur), restitue au drame la singularité miraculeuse d'un événement qui n'a lieu qu'une fois. La puissance du plein air tient à sa fragilité : le spectacle n'y est plus une habitude ou une essence, il est vulnérable comme un corps qui vit hic et nunc, irremplaçable et pourtant mortel à la minute. D'où son pouvoir de déchirement, mais aussi sa vertu de fraîcheur, qui purifie les planches de leur poussière, l'acteur de son métier, les vêtements de leur artifice, et fait de tout cela le faisceau hasardeux d'une beauté qu'on croit ne jamais plus revoir ainsi ordonnée. »
[Revue Théâtre Populaire, 1953]