Roland Barthes 1915-1980 : D’Eschyle à Sophocle la tragédie grecque est le théâtre d’une histoire politique, 1953
Roland Barthes 1915-1980 : D’Eschyle à Sophocle la tragédie grecque est le théâtre d’une histoire politique, 1953
« Ce pouvoir n’a jamais été, pour l’essentiel qu’une grande idée civique; et en dépit de l’affabulation mythologique, le théâtre grec, du moins celui d’Eschyle et de Sophocle, a été avant tout un théâtre social. A travers les mythes divins, ce qui était chaque fois en cause, c’était le devenir de la Citét, son pouvoir de faire elle-même son destin par de grandes initiatives politiques : Les Suppliantes, ce n’est rien d’autre que le débat de la guerre et de la paix; L’Orestie, celui d’une pénalité barbare, indéfiniment réversible et que seule peut rompre l’institution du premier arbitrage humain; Antigone le conflit de la loi parentale et de la loi civile : Œdipe enfin, l’idée que toute souillure n’a de réalité que sociale. L’unité de tout ce théâtre, c’est en effet une problématique du crime. Mais le Mal n’est ici ni psychologique, ni métaphysique, il est essentiellement politique : la culpabilité ne prend racine ni dans la conscience, ni dans la loi religieuse, elle ne veut surgir que de la menace d’une destruction de la Cité : le crime d’Oreste, ordonné par un dieu moins « social » que l’homme, ne trouble pas la « psychologie » de l’individu Oreste; mais par la loi antique d’une vendetta infinie, il risque de corrompre les liaisons fondamentales de la société ; le crime n’est rien, c’est son risque d’éclatement social qui est tout; aussi le pardon n’est-il pas ici la grâce d’un dieu, il est la décision sage d’un jury de citoyens, il est le geste intéressé de la plus démocratique, la plus athénienne, et donc la plus humaine des divinités : Athéna.
Ainsi la tragédie grecque a été pour l’essentiel le théâtre d’une histoire politique qui se fait elle-même, et dont les hommes sont totalement maîtres, puisqu’ils peuvent à n’importe quel moment, par un acte critique, par cette « sagesse », qui est avant tout jugement efficace, la rompre, l’infléchir, la rendre plus humaine, moins engluée dans les tabous rétrogrades et les Lois menaçantes élaborées en dehors de l’homme. Rien de plus exemplaire à cet égard, rien de plus bouleversant aussi, que la méditation du vieux Roi des Suppliantes, qui met toute la prudence nécessaire à un homme seul, sans recours et sans alibi, à délibérer en lui-même sur la guerre et sur la paix ; il n’existe pas de plus belle cantate à l’homme, que cette réflexion précautionneuse, magnifique parce que totalement responsable. »
[Revue, Les pouvoirs de la tragédie, Théâtre Populaire, 1953]