Kerman : La mastication des morts [extraits] 1999
Patrick Kerman 1959- 2000 , La mastication des morts 1999 1912‑1979
« front ridé et aride yeux caves nez pointu bordé d'une couleur noirâtre tempes affaissées creuses et ridées oreilles rétives en haut lèvres pendantes pommettes enfoncées menton ridé et racorni peau sèche livide et plombée poils des narines et des cils parsemés d'une espèce de poussière d'un blanc terne visage fortement contourné et méconnaissable »
Hippocrate a raison je suis bien mort
Mise en scène de Jules-Henri Marchant
au théâtre du Rideau Bruxelles, 2005, avec une promotion de l'IAD
Anonyme
1954
anonyme anonyme vite dit anonyme comme si je savais pas moi moi mon nom à moi et ma naissance à moi ah ça oui anonyme c'est du joli là au‑dessus de moi en gros a/no/ny/me j'en ai pour quelques décennies avant qu'ils rasent la tombe et mettent un autre à ma place un pas anonyme pas un nom ça et encore moi moi j'ai de la chance à côté il y en a un alors lui c'est même pas anonyme qui est écrit c'est rien du tout que de chie qui est écrit vu qu'il a même pas un écriteau pourri comme moi l'anonyme qui tombe en morceaux moi qui à la novembre récolte les invendus les chrysanthèmes qui puent ça oui c'est bon pour moi bon pour l'anonyme et lui à côté sais même pas depuis quand l'était déjà là quand j'ai cassé ma pipe dans ce trou paumé en 54 l'hiver 54 moins vingt oh lui l'était tranquille déjà se gelait plus les miches le vrai anonyme vu qu'il était à trois pieds sous la terre gelée et qu'il craignait plus le froid et la faim comme moi l'anonyme à qui on fermait la porte au nez et à qui on laissait même pas les restes pour les cochons qu'on chassait à coups de fourche de la grange au foin ou de l'étable bien fumante tellement on avait peur que l'anonyme se découpe un bon steak sur pied ah ça oui on voulait pas le connaître l'anonyme qui arrivait d'on sait où en loques le ventre creusé et les pieds gercés qu'il pouvait plus marcher l'anonyme et que le curé fermait le portail de l'église à double tour manquait plus que des va‑nu‑pieds puants lui volent son crucifix quinzième va bouffer un crucifix même quinzième par moins vingt que la fontaine était gelée et que pas une poule ou un lapin se promenait dans les cours et que moi l'anonyme pouvait plus marcher plus un pas et que moi l'anonyme me suis affalé sur le banc de la place entre l'église et la mairie à six heures du soir et que je voyais les cheminées fumer derrière les volets clos et que j'attrapais parfois un regard quand un de ces péquenots à la face rougie par le feu sortait chercher une bûche et rentrait vite en verrouillant la porte et moi l'anonyme me suis endormi sur le banc au milieu du bourg à six heures trente le dix‑neuf décembre 1954 et ne me suis jamais réveillé et même que le lendemain le Raymond faisait la gueule par moins vingt je creuse pas je l'ai entendu pas par moins vingt et qu'on m'a laissé dans l'entrepôt à vin de la mère Pascale pendant vingt‑sept jours vu que vu le froid je risquais pas de puer et que vu mon état ses barriques de rouge ne risquaient rien non plus voilà ce qui me vaut l'honneur à moi l'anonyme de reposer dans ce charmant bourg
Eric Brun
1865‑1939
Et ainsi s'achève ma route. Rien ne me retient au monde Il est sale, pourri et immonde. Cette pauvre vie me dégoûte.
Jean‑René Blandin
1897‑1953
Ci‑gît Jean‑René Blandin, garagiste de son vivant, qui au sortir d'une enfance heureuse quitta son bourg pour suivre les drapeaux tricolores dans les chemins embourbés de l'est de notre patrie. Son apprentissage dans le métier des armes ne fut que victoires et son avancement au rang de lieutenant fut juste triomphe : il soumit l'ennemi au chemin des Dames, ce farouche ennemi qui voulait envahir notre beau pays. Il dompta le boche, mais sa propre renommée ne fut jamais l'objet de ses succès, mais la gloire de sa patrie. Rude, sévère, mais correct, il fut pour ses camarades et subordonnés un chef exemplaire, toujours disponible pour une parole réconfortante, et ses efforts ne furent vains dans ce long combat douloureux. Mais dès que la patrie cessa de l'exiger, il cessa de vaincre pour s'en retourner en son bourg qui l'accabla d'honneurs mérités.
En sa vingt‑septième année, il prit Germaine Ronchon pour femme qui lui donna deux fils et deux filles, bonheur de ses années de dur labeur comme concessionnaire Citroën.
Il reprit les armes pour combattre dans la clandestinité farouche l'oppresseur insatiable et sous le nom de capitaine Jean fut par deux fois blessé, mais jamais terrassé. Il témoigna à la chambre civique contre Paul Reboul accusé de soutien actif à l'occupant qui fut blanchi des soupçons tangibles dont il était l'objet.
Ce fut en la cinquante‑sixième année de son âge, l'an 1953, le quatre juillet que la deux‑chevaux d'Auguste Richet dont il vérifiait les freins sur la route de Landon s'engouffra sous un semi‑remorque à cinq heures du soir et qu'après deux jours de douce agonie, il s'éteignit dans l'affliction de sa famille.
Germaine Ronchon, sa tendre épouse,
François et Fabrice,
Florence et Fabienne, ses enfants chéris,
son frère Yvan Blandin dit Papagenito,
ont élevé à la mémoire de leur mari, père et frère
ce monument de leurs regrets.
Voilà l'épitaphe qu'elle aurait dû me faire graver, la salope.
Marie‑Louise Grangeon
née Jobart
1921‑1992
Je sais bien que cela ne se fait plus guère, que ces pratiques paraissent surannées, mais tout de même, je tiens à dire que j'ai été très touchée par les nombreuses marques de sympathie que m'ont témoignées toutes les personnes qui, par leur présence et leur message, se sont associées à mon deuil, et j'en profite également pour remercier très sincèrement mes enfants et petits‑enfants, parents et alliés, mes anciens voisins de la Grand‑Rue, le docteur Bouvot ainsi que son prédécesseur, le docteur Lemoine, le personnel de la maison de retraite, mes amis du club de bridge, les sapeurs‑pompiers de Landon, le service des urgences du centre hospitalier de la ville, et tous ceux qui, par leurs fleurs, leurs envois et leurs pensées, se sont associés à ma peine. Que tous trouvent ici l'expression de ma profonde gratitude et de mon éternelle reconnaissance.
Justin Vigne
1869‑1953
alors là alors là moi qui me disais toujours tu verras bien quand tu y seras
nib à voir
que dalle
on se raconte plein de choses
on s'en fait tout un plat
on se monte le bourrichon
on extrapole
on suppute
on fabule
et total
nada
mais ce qui s'appelle queue de chie
Raoul Riboux
1903‑1951
Fils, je suis parti et je ne t'ai pas tout dit, fils.
Je ne t'ai rien dit.
Je ne t'ai pas dit ce qu'un père ne dit pas à son fils.
Ecoute‑moi, fils.
Tu dois savoir que personne ne t'aidera dans ce monde.
C'est toi, fils, qui dois te préparer à ce monde.
Apprends, fils, à courir les prairies, cela te rendra fort.
Mon fils, tu dois savoir que tu n'as pas d'amis, pas même de soeur, de mère ou de père.
Ce sont tes jambes qui sont tes amies, ce sont tes cheveux qui sont tes amis, ce sont les mains qui sont tes amies.
C'est avec eux que tu dois te préparer au monde, fils.
Ta faiblesse sera ta force. C'est à ta faiblesse qu'il faudra te préparer, fils.
C'est en descendant la colline que tu verras le sommet, fils.
C'est en plongeant dans les eaux glacées de la Raguse que tu te réchaufferas, fils.
Tu dois le savoir.
C'est en crachant sur ta propre face que tu resplendiras, fils.
C'est en démolissant notre maison que tu construiras ton foyer.
C'est en méprisant ton corps qu'il s'endurcira, fils.
Sache cela.
Et qu'il te faut te perdre pour te trouver.
Qu'il te faut te trouver pour te perdre.
Sache aussi que les corps des femmes recèlent des secrets.
Et que tu t'y engouffreras à jamais insatié.
Et qu'elles s'ouvriront à toi seul.
Et qu'elles s'offriront à toi seul, fils.
Et que toujours tu les décevras.
Tu dois le savoir, mon fils.
Cela et les autres choses aussi.
Robert Delput
1892‑1941
Son départ fut pour moi un glaive de douleur si bien que je la suivis de peu.
Gisèle Delput
épouse Triboulet
1934‑1987
Ci je gis, Gisèle Delput, qui fit le bonheur de son époux et de ses trois amants.
Georges Larguit
1928‑1972
mon agonie a été classique
on peut rien redire
phase un : Lemoine m'annonce mon cancer des poumons
c'est le choc
deux paquets de maïs pas plus dans la journée
trois mois il confirme
donc choc
phase deux : dénégation
pourquoi moi
pas moi non pas moi
et les autres hein
les docteur Mérer à Landon
le docteur Boccara à la ville
le docteur Friedel à la capitale c'était la dénégation
phase trois : colère
tout le Moustier de tante Thérèse
des beignes au fiston
des roustes à la Cathy
la deux‑chevaux de l'oncle Jules
la cabane de jardin
classique
phase quatre : dépression
j'étais déprimé
plus envie de tabasser l'aîné
le pastis sans goût
les jours au lit
les nuits dans les bois
le fond j'ai touché de la déprime
mais vite phase cinq : marchandage
bon j'arrête les maïs
jogging autour de l'étang
plus de tiercé
je fais la chose à la Cathy
j'aide les devoirs du Jean‑René
toujours classique quoi
puis phase six : acceptation soumission renonciation résignation
on y passe tous les jours hein Riton
un dernier pastaga la mère Pascale
pas si terrible à ce qu'on dit
Cathy c'est pas le moment encore de faire une gueule d'enterrement
la vingt‑deux tu l'auras dans un mois fiston
phase heureuse et gaie insouciante on peut dire
toujours classique quoi
et phase sept : décathexis
stade ultime
mais rien que le mot
je comprenais pas
je voyais pas trop
c'est‑à‑dire que là
le concept m'échappait
alors j'ai préféré partir juste au début de la sept
de la décathexis
mais jusque‑là j'ai tout fait
dans les règles
on peut rien me dire
sauf la sept que je sentais pas vraiment
mais quand même
classique mon agonie
Jean Blandin
23 février ‑ 3 mars 1952
Chère maman et cher papa,
Voilà quelques temps que je suis ici, je ne sais pas exactement, mais ça ne fait rien, j'ai juste envie de vous parler. Pour moi tout va bien, ne vous faites surtout pas de soucis, surtout pas, je n'ai pas pu voir comment était la vie pour la regretter assez et le peu que j'ai pu entendre lors de l'enterrement m'a convaincu que je n'ai rien manqué. Mon seul regret, c'est vous que j'ai laissés là‑bas. Voilà mon inquiétude. Qu'allez‑vous devenir sans moi, comment allez‑vous vous débrouiller dans la part qu'il vous reste à vivre ?Je ne suis plus là pour vous aider et les quelques heures que j'ai vécues avec vous ont suffi à m'attacher à vous, à ton haleine de tabac froid, papa, à tes seins gonflés de lait sucré, maman, et je suis sûr que nous aurions formé une belle famille, oui, je vous aurais aimé et haï comme un bon fils. Enfin, vous savez cela mieux que moi. Voilà les quelques mots que je voulais tout de même vous dire et que vous n'entendrez peut-être pas, mais rassurez‑vous, je me porte bien.
A bientôt. Je vous embrasse très fort.
Votre fils Jean.
Reboul Eric
1951‑1987
C'était au début de la seconde mi‑temps. Tout au début. Sur un centre en retrait de Richard, après un débordement sur l'aile droite. Tout seul j'étais, un peu à gauche du point de penalty, complètement démarqué. Un centre bien tendu. Et moi, là, débarrassé de leur arrière central qui prenait Guillaume. Je ne sais pas ce qui m'a pris. J'avais le temps de l'amortir de la poitrine, de le contrôler et de le glisser dans le coin droit. Tranquillement. Je le voyais au fond, et déjà la victoire contre l'A.S. Landon, et le titre de champion départemental cadet, je le voyais, et les embrassades et la fête, je le voyais. J'avais le temps. Et j'ai fait une tête plongeante. Un beau geste. J'ai fait une tête plongeante et le ballon s'est écrasé sur le poteau droit. Tout au début de la seconde mi‑temps. Je ne sais pas ce qui m'a pris. J'aurais pu la contrôler. Nous avons fait match nul. II nous manquait un point pour être champion. Je ne sais vraiment pas ce qui m'a pris.
Riboux Caroline.
1967‑1989
bonjour bonjour je suis l'idiote du village il y en a toujours une assise sur un banc de la place de la mairie ou debout devant l'église la bave aux lèvres c'est moi le regard débile oh pas trop mais quand même au bout d'une minute à me demander le chemin pour Landon et la voiture repartait et ils disaient c'est fou tous ces idiots de village y a qu'ici qu'on voit ça faudrait les enfermer mais ça aussi je l'étais au service psychiatrique de l'hôpital de Landon quand maman ne pouvait plus me calmer avec les quatorze valiums par jour un an à crier hurler derrière la grille un an à griffer les murs taper contre la porte pisser sur moi et manger mes excréments typique disait le docteur typique j'étais une idiote typique et au bout d'un an j'étais encore l'idiote oui c'est moi l'idiote bonjour bonjour alors je suis restée à la maison avec maman et papa je cassais tout papa réparait maman pleurait et je crevais les yeux du chat et papa l'enterrait et maman pleurait et je poussais des grognements et des gémissements et maman me prenait dans ses bras et papa pleurait j'étais vraiment l'idiote l'idiote typique avec les gamins qui attachaient mon pied au banc ou me cachaient dans les toilettes de la mairie j'étais quand même l'idiote du village avec mon sourire béat à rester toute la journée dehors sans bouger avec cette mare de bave à mes pieds et à rentrer pour casser ce que papa avait rafistolé et me blottir dans le giron de maman faut les comprendre et je les comprends mais je ne pouvais rien dire mais rien de rien ne sortait typique pour une idiote de village typique sauf quand maman m'a fait boire du téralène mélangé à de la grenadine et qu'enfin j'ai arrêté de respirer alors là c'est venu d'un coup d'un seul je me suis mise à parler et à parler que je ne m'arrête plus mais bon typique vont dire typique pour l'idiote du village
Gauthier Léontine
(1899)
Gauthier Marius
(1899‑1918)
Gauthier François
(1899‑1919)
‑moi Gauthier Marius j'ai été affecté au 8e génie
‑moi Gauthier François au 155e d'infanterie
‑moi Marius j'ai été téléphoniste
‑moi François mitrailleur
‑moi Marius j'ai été blessé le vingt‑huit mai
‑moi François j'ai été blessé le neuf juillet
‑moi Marius à la tête par un éclat d'obus
‑moi François à la jambe gauche et aux poumons par une de
‑moi Marius j'ai été évacué à Villers‑Cotterêts
‑moi François aussi
‑moi Marius je suis mort le lendemain suite à mes blessures
‑moi François je suis décédé dans ma famille le 21 octobre 1919 avec une jambe et le poumon droit en moins
‑oh oh ,ça va les frangins et moi Léontine suis mort‑née pour ,laisser vivre ces deux cons
Nadin Henriette
1912‑1956
Je suis née un 18 mai, je suis morte le 18 mars, comme quoi!?
1869 1953
alors là
alors là
moi qui me disais toujours tu verras bien quand tu y seras
nib à voir
que dalle
on se raconte plein de choses
on s'en fait tout un plat
on se monte le bourrichon
on extrapole
on suppute
on fabule
et total
nada
mais ce qui s'appelle queue de chie
Géraldine Goutard
17 mars ‑10 juillet 1969
Lundi 25 . avril 1969.
Moi: Ouin, ouin, ouin.
( Père entrant dans la chambre) : Encore par terre! Il me relève et me cogne la tête contre l'armoire) Ça t'apprendra ! Il me recouche dans le berceau, de sa poche il sort un bout de ficelle avec lequel il m'attache solidement) Voilà, comme ça elle tombera plus! (Il sort)
Moi: Ouin, ouin, ouin.
Vendredi 12 juin 1969. .
Moi: Ouin, ouin, ouin.
Père (entre dans la salle de bain) : Petite salope, (Il me prend par le cou, me sort de l'eau
et me frappe la tête contre le lavabo. Entre la mère)
Mère: Pas si fort, Gilles.
(II me laisse tomber dans ma baignoire rose)
Moi: . Ouin, ouin, ouin
Dimanche 10 juillet 1969.
Moi: Ouin, ouin, ouin.
Mère (vient de ma chambre, un chiffon à la main) : Connasse. (Elle me soulève par le
pied droit et me jette contre le coin droit de la table basse; ma fontanelle saigne)
Moi: Ouin, ouin, ouin. `
Père (sort trempé et nu de la salle de bain) : Pisseuse. (Il me saisit la jambe gauche et me
laisse tomber sur le coin gauche de la table basse ; une gelée blanche sort de ma fontanelle ouverte)
Moi: Ouin, ouin, ouin.
Père et mère ils me saisissent chacun par une jambe et me balancent contre le
téléviseur ; c'est .Jour du Seigneur ; il implose je meurs) Pas trop tôt.
(Le père retourne dans la salle de bain et la mère termine son ménage)
Honorine Delput
1837‑1929
je suis partie j' avais tout de neuf
habillée tout de neuf
robe neuve toute neuve draps tout neufs
tout des machins tout neufs tout neufs
un cercueil alors quelque chose de beau
et rien manquait
m' en suis allée dans un beau cercueil et rien manquait
habillée tout de neuf
chemise les bas
tout de neuf
robe neuve toute doublée encore
avec un édredon comme ça se fait
un drap tout neuf comme si j'étais couchée dans mon lit
Georges Triboulet
1934‑1978
j'ai vécu comme un porc mais je ne regrette rien
Dupont Aimée
épouse Nadin
1934‑1987
moi j'avais rien contre les fleurs et les couronnes ç' aurait été quand même plus gai non.
Jean Blandin
23 février ‑3 mars 1952
Chère maman et cher papa,
Voilà quelques temps que je suis ici, je ne sais pas exactement, mais ça ne fait rien, j'ai juste envie de vous parler. Pour moi tout va bien, ne vous faites surtout pas de soucis, surtout pas, je n'ai pas pu voir comment était la vie pour la regretter assez et le peu que j' ai pu entendre lors de l'enterrement m'a convaincu que je n'ai rien manqué. Mon seul regret, c'est vous que j' ai laissés là‑bas. Voilà mon inquiétude. Qu'allez‑vous devenir sans moi, comment allez‑vous vous débrouiller dans la part qu'il vous reste à vivre ? Je ne suis plus là pour vous aider et les quelques heures que j' ai vécues avec vous ont suffi à m'attacher à vous, à ton haleine de tabac froid, papa, à tes seins gonflés de lait sucré, maman, et je suis sûr que nous aurions formé une belle famille, oui, j e vous aurais aimé et haï comme un bon fils. Enfin, vous savez cela mieux que moi. Voilà les quelques mots que je voulais tout de même vous dire et que vous n'entendrez peut‑être pas, mais rassurez‑vous, je me porte bien.
A bientôt. Je vous embrasse très fort.
Votre fils Jean
Violaine Blandin
1954‑1958
‑Oh oh! Je vous ai entendu lire votre lettre, monsieur. Elle est très jolie.
- Merci. Mais tu n'as pas besoin de m'appeler monsieur. Tu ne me connais pas ?
‑ Euh non, monsieur.
- Je m'appelle Jean Blandin.
‑ Moi, c'est Violaine Blandin. Tiens, on a le même nom.
- Ce n'est pas étonnant, je suis ton frère.
‑ Mais je n'ai pas eu de frère.
‑ Je sais, j'étais encore bébé quand je suis mort. On a pas eu le temps de se rencontrer:
‑ Donc je suis votre sœur.
‑Tu peux me tutoyer; tu sais, entre frère et sœur:
- Je me souviens, quand je suis née, j' ai entendu papa dire que cette fois‑ci on ne le perdrait pas.
- II parlait de moi, je pense.
‑ Mais ils ne m'ont pas gardée longtemps. J'ai juste fêté mon quatrième anniversaire. Et après, je suis morte . Ils ont dû pleurer beaucoup.
‑ Ils pleurent encore.
‑ C'est pour ça que tu leur écris une lettre, pour qu'ils pleurent plus.
‑ Oui.
‑ On les reverra, papa et maman ?
‑ Bien sûr; ils viendront nous voir bientôt
- C'est quand bientôt ?
- Bientôt.
- Dis, tu restes avec moi en attendant ?
- Mais oui, on va rester ensemble.
- Chouette, c'est bien un grand frère. A quoi on joue ?
- Tu choisis.
- A ni‑oui ni‑non.
- Si tu veux.
- Tu es d'accord ?
- Oui.
- Hé hé, tu as perdu, tu as perdu.
Reboul Eric
1951‑1987
C'était au début de la seconde mi‑temps. Tout au début. Sur un centre en retrait de Richard, après un débordement sur l'aile droite. Tout seul j'étais, un peu à gauche du point de penalty, complètement démarqué. Un centre bien tendu. Et moi, là, débarrassé de leur arrière central qui prenait Guillaume. Je ne sais pas ce qui m'a pris. J'avais le temps de l'amortir de la poitrine, de le contrôler et de le glisser dans le coin droit. Tranquillement. Je le voyais au fond, et déjà la victoire contre l'A. S. Landon, et le titre de champion départemental cadet, je le voyais, et les embrassades et la fête, je le voyais. J'avais le temps. Et j'ai fait une tête plongeante. Un beau geste. J'ai fait une tête plongeante et le ballon s'est écrasé sur le poteau droit. Tout au début de la seconde mi‑temps. Je ne sais pas ce qui m'a pris. J'aurais pu la contrôler. Nous avons fait match nul. Il nous manquait un point pour être champion. Je ne sais vraiment pas ce qui m'a pris.
Colette Richet
1945
à peine née hop je meurs valait mieux pour papa
ça lui aurait fait de la peine
lui qui avait déjà tant enduré là‑bas
tout aussi bien qu' il ne soit pas revenu
et qu'il ne m'ait pas vue
ni sa Géraldine toute tondue traînée sur la place de la mairie
avec moi dans le ventre
chahutée et bousculée
ses cheveux n'avaient pas encore repoussé
que hop je naquis et mourus
Boutard Alice
née Raillon
1925‑1979
des tomettes rouges rouges à moi qui ai toujours horreur du rouge non mais quel goût des tomettes rouges sur tout le sol gris bleuté j'avais rien contre celui des Levrault il est bien gris bleuté avec une touche de vert chaque fois qu'on venait je disais tu vois les tomettes des Levrault on a beau dire ça se conserve et la chaleur comme une espèce de chaleur dans le caveau mais sobre décente la chaleur pas une fausse comme ces tomettes rouges comme celles de la cuisine que j'en avais assez mais j'avais beau dire à l'Antonin quand est‑ce que tu me changes ces tomettes rouges rien vraiment rien juste une fois elles sont là et elles resteront là il m'a répondu et plus de trente ans j'ai passé dans cette cuisine toute rouge avec les tomettes qui me sortaient des yeux et l'Antonin qui trouve rien de mieux que de me faire construire un caveau et de daller le sol avec le reste de tomettes rouges entreposées dans la grange alors là je dis stop ça suffit moi le rouge je peux plus je peux plus
[ Patrick Kerman, La Mastication des Morts, 1999, Lansman]
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