Ionesco [03] Le roi se meurt
Ionesco [03] Le roi se meurt
LE ROI, à .Marie, puis à Marguerite.
Bonjour, Marie. Bonjour, Marguerite. Toujours là ? Je veux dire, tu es déjà là ! Comment ça va ? Moi ça ne va pas ! Je ne sais pas très bien ce que j’ai, mes membres sont un peu engourdis, j’ai eu du mal à me lever, j’ai mal aux pieds! Je vais changer de pantoufles. J’ai peut‑être grandi ! J’ai mal dormi, cette terre qui craque, ces frontières qui reculent, ce bétail qui beugle, ces sirènes qui hurlent, il y a vraiment trop de bruit. Il faudra tout de même que j’y mette bon ordre. On va tâcher d’arranger cela. Aïe, mes côtes! (Au Docteur.) Bonjour, Docteur. Est‑ce un lumbago ? (Aux autres,) J’attends un ingénieur... étranger. Les nôtres ne valent plus rien. Cela leur est égal. D’ailleurs, nous n’en avons pas. Pourquoi a‑t‑on fermé l’École Polytechnique? Ah, oui ! Elle est tombée dans le trou. Pourquoi en bâtir d’autres puisqu’elles tombent dans le trou, toutes. J’ai mal à la tête, par‑dessus le marché. Et ces nuages... J’avais interdit les nuages. Nuages ! Assez de pluie. Je dis assez. Assez de pluie. Je dis : assez. Ah l Tout de même. Il recommence. Idiot de nuage. Il n’en finit plus celui‑là avec ces gouttes à retardement. On dirait un vieux pisseux. (A Juliette.) Qu’as‑tu à me regarder? Tu es bien rouge aujourd’hui. C’est plein de toiles d’araignées dans ma chambre à coucher. Va donc les nettoyer.
JULIETTE
Je les ai enlevées toutes pendant que Votre Majesté dormait encore. Je ne sais d’où ça vient. Elles n’arrêtent pas de repousser.
LE MÉDECIN, à Marguerite.
Vous voyez, Majesté. Cela se confirme de plus en plus.
LE ROI, à Marie.
Qu’est‑ce que tu as, ma beauté?
MARIE, bafouillant.
Je ne sais pas... rien... Je n’ai rien.
LE ROI
Tu as les yeux cernés. Tu as pleuré ? Pourquoi ?
MARIE
Mon Dieu!
LE ROI, à Marguerite.
Je défends qu’on lui fasse de la peine. Et pourquoi dit‑elle « Mon Dieu »?
MARGUERITE
C’est une expression. (A Juliette.) Va nettoyer de nouveau les toiles d’araignées.
LE ROI
Ah, oui! Ces toiles d’araignées, c’est dégoûtant. Ça donne des cauchemars.
MARGUERITE, à Juliette.
Dépêchez‑vous, ne traînez pas. Vous ne savez plus vous servir d’un balai ?
JULIETTE
Le mien est tout usé. Il m’en faudrait un neuf, il m’en faudrait même douze.
Juliette sort.
LE ROI
Qu’avez‑vous tous à me regarder ainsi ? Est‑ce qu’il y a quelque chose d’anormal ? Il n’y a plus rien d’anormal puisque l’anormal est devenu habituel. Ainsi, tout s’arrange.
MARIE, se précipitant vers le Roi.
Mon Roi, vous boitez.
LE ROI, /aisant deux ou trois pas en boitant légèrement.
Je boite? Je ne boite pas. Je boite un peu.
MARIE
Vous avez mal, je vais vous soutenir.
LE ROI
Je n’ai pas mal. Pourquoi aurais‑je mal ? Si, un tout petit peu. Ce n’est rien. Je n’ai pas besoin d’être soutenu. Pourtant, j’aime que tu me soutiennes.
MARGUERITE, se dirigeant vers le Roi.
Sire, je dois vous mettre au courant.
MARIE
Non, taisez‑vous.
MARGUERITE, â Marie.
Taisez‑vous.
MARIE, au Roi.
Ce n’est pas vrai ce qu’elle dit.
LE ROI
Au courant de quoi? Qu’est‑ce qui n’est pas vrai? Marie, pourquoi cet air désolé? Que vous arrive‑t‑il?
MARGUERITE, au Roi.
Sire, on doit vous annoncer que vous allez mourir.
LE MÉDECIN
Hélas, oui, Majesté.
LE ROI
Mais je le sais, bien sûr. Nous le savons tous. Vous me le rappellerez quand il sera temps. Quelle manie avez‑vous, Marguerite, de m’entretenir de choses désagréables dès le lever du soleil.
MARGUERITE
Il est déjà midi.
LE ROI
Il n’est pas midi. Ah, si, il est midi. Ça ne fait rien. Pour moi, c’est le matin. Je n’ai encore rien mangé. Que l’on m’apporte mon breakfast. A vrai dire, je n’ai pas trop faim. Docteur, il faudra que vous me donniez des pilules pour réveiller mon appétit et dégourdir mon foie. Je dois avoir la langue saburale, n’est‑ce pas ?
Il montre sa langue au Docteur.
LE MÉDECIN
En effet, Majesté.
LE ROI
Mon foie s’encrasse. Je n’ai rien bu hier soir, pourtant j’ai un mauvais goût dans la bouche.
LE MÉDECIN
Majesté, la reine Marguerite dit la vérité, vous allez mourir.
LE ROI
Encore ? Vous m’ennuyez! Je mourrai, oui, je mourrai. Dans quarante ans, dans cinquante ans, dans trois cents ans. Plus tard. Quand je voudrai, quand j’aurai le temps, quand je le déciderai. En attendant, occupons‑nous des affaires du royaume. ( Il monte les marches du trône ) Aïe ! Mes jambes, mes reins. J’ai attrapé froid dans ce palais mal chauffé, avec ces carreaux cassés qui laissent entrer la tempête et les courants d’air. A‑t‑on remplacé sur le toit les tuiles que le vent avait arrachées ? On ne travaille plus. Il faudra que je m’en occupe moi-même. J’ai eu d’autres choses à faire. On ne peut compter (sur personne. (A Marie qui essaye de le soutenir.) Non, j’arriverai. (Il s’aide de son sceptre comme d’un bâton) Ce sceptre peut encore servir (Il réussit péniblement à s’asseoir, aidé tout de même par la reine Marie) . Mais non, mais non, je peux. Ça y est ! Ouf ! Il est devenu bien dur ce trône. On devrait le faire rembourrer. Comment se porte le pays ce matin ?
MARGUERITE
Ce qu’il en reste.
LE ROI
Ce sont encore de beaux restes. De toute façon, il faut s’en occuper, cela vous changera les idées. Qu’on fasse venir les ministres. (Apparaît Juliette.) Allez chercher les ministres, ils sont sans doute encore en train de dormir. Ils s’imaginent qu’il n’y a plus de travail.
JULIETTE
Ils sont partis en vacances. Pas bien loin puisque les terres se sont raccourcies et rabougries. Ils sont à autre bout du royaume, c’est‑à‑dire à trois pas, au coin du bois, au bord du ruisseau. Ils font la pêche, ils espèrent avoir un peu de poisson pour nourrir la population.
LE ROI
Va les chercher au coin du bois.
JULIETTE
Ils ne viendront pas, ils sont en congé. J’y vais voir quand même.
Elle va regarder far la fenêtre.
LE ROI
Quelle indiscipline!
JULIETTE
Ils sont tombés dans le ruisseau.
MARIE
Essaye de les repêcher.
Juliette sort.
LE ROI
Si j’avais deux autres spécialistes du gouvernement dans le pays, je les remplacerais.
MARIE
On en trouvera d’autres.
LE MÉDECIN
On n’en trouvera plus, Majesté.
MARGUERITE
Vous n’en trouverez plus, Bérenger.
[…]
MARIE
Si, parmi les enfants des écoles lorsqu’ils seront grands. Il faut attendre un peu.
LE MÉDECIN
A l’école, il n’y a plus que quelques enfants goitreux, débiles mentaux congénitaux, des mongoliens, des hydrocéphales.
LE ROI
La race n’est pas très bien portante, en effet. Tâchez de les guérir, Docteur, ou de les améliorer un peu. Qu’ils apprennent au moins les quatre, cinq premières lettres de l’alphabet. Autrefois, on les tuait.
LE MÉDECIN
Sa Majesté ne pourrait plus se le permettre! Il n’y aurait plus de sujets.
LE ROI
Qu’on en fasse quelque chose!
MARGUERITE
On ne peut plus rien améliorer, on ne peut plus guérir personne, vous‑même ne pouvez plus guérir.
LE MÉDECIN
Sire, vous ne pouvez plus guérir.
LE ROI
Je ne suis pas malade.
MARIE
Il se sent bien. (Au Roi.) N’est‑ce pas ?
LE ROI
Tout au plus quelques courbatures. Ce n’est rien. D’ailleurs, ça va beaucoup mieux.
MARIE
Il dit que ça va bien, vous voyez, vous voyez.
LE ROI
Ça va même très bien.
MARGUERITE
Tu vas mourir dans une heure et demie, tu vas mourir à la fin du spectacle.
LE ROI
Que dites‑vous ma chère? Ce n’est pas drôle.
MARGUERITE
Tu vas mourir à la fin du spectacle.
MARIE
Mon Dieu!
LE MÉDECIN
Oui, Sire, vous allez mourir. Vous n’aurez pas votre petit déjeuner demain matin. Pas de dîner ce soir non plus. Le cuisinier a éteint le gaz. II rend son tablier. Il range pour l’éternité les nappes et les serviettes dans le placard.
MARIE
Ne dites pas si vite, ne dites pas si fort.
LE ROI
Qui donc a pu donner des ordres pareils sans mon consentement? Je me porte bien. Vous vous moquez. Mensonges. (A Marguerite.) Tu as toujours voulu ma mort. (A Marie.) Elle a toujours voulu ma mort. (A Marguerite.) Je mourrai quand je voudrai, je suis le Roi, c’est moi qui décide.
LE MÉDECIN
Vous avez perdu le pouvoir de décider seul, Majesté.
MARGUERITE
Tu ne peux même plus t’empêcher d’être malade.
LE ROI
Je ne suis pas malade. (A Marie.) N’as‑tu pas dit que je ne suis pas malade? Je suis toujours beau.
MARGUERITE
Et tes douleurs?
LE ROI
Je n’en ai plus.
MARGUERITE
Bouge un peu, tu verras bien.
LE ROI, qui vient de se rasseoir, se soulève.
Aïe!... C’est parce que je ne me suis pas mis dans la tête de ne pas avoir mal. Je n’ai pas eu le temps d’y penser! J’y pense, et je guéris. Le Roi se guérit lui‑même mais j’étais trop préoccupé par les affaires du royaume.
MARGUERITE
Dans quel état il est ton royaume! Tu ne peux plus le gouverner, tu t’en aperçois toi‑même, tu ne veux pas te l’avouer. Tu n’as plus de pouvoir sur toi; plus de pouvoir sur les éléments. Tu ne peux plus empêcher les dégradations, tu n’as plus de pouvoir sur nous.
MARIE
Tu auras toujours du pouvoir sur moi.
MARGUERITE
Pas même sur vous.
[Eugène Ionesco, le Roi se meurt, 1963, Folio 361, p 31-34 / 37-38
Extraits à usage pédagogique]
Ionesco [03] Le roi se meurt
LE ROI, à .Marie, puis à Marguerite.
Bonjour, Marie. Bonjour, Marguerite. Toujours là ? Je veux dire, tu es déjà là ! Comment ça va ? Moi ça ne va pas ! Je ne sais pas très bien ce que j’ai, mes membres sont un peu engourdis, j’ai eu du mal à me lever, j’ai mal aux pieds! Je vais changer de pantoufles. J’ai peut‑être grandi ! J’ai mal dormi, cette terre qui craque, ces frontières qui reculent, ce bétail qui beugle, ces sirènes qui hurlent, il y a vraiment trop de bruit. Il faudra tout de même que j’y mette bon ordre. On va tâcher d’arranger cela. Aïe, mes côtes! (Au Docteur.) Bonjour, Docteur. Est‑ce un lumbago ? (Aux autres,) J’attends un ingénieur... étranger. Les nôtres ne valent plus rien. Cela leur est égal. D’ailleurs, nous n’en avons pas. Pourquoi a‑t‑on fermé l’École Polytechnique? Ah, oui ! Elle est tombée dans le trou. Pourquoi en bâtir d’autres puisqu’elles tombent dans le trou, toutes. J’ai mal à la tête, par‑dessus le marché. Et ces nuages... J’avais interdit les nuages. Nuages ! Assez de pluie. Je dis assez. Assez de pluie. Je dis : assez. Ah l Tout de même. Il recommence. Idiot de nuage. Il n’en finit plus celui‑là avec ces gouttes à retardement. On dirait un vieux pisseux. (A Juliette.) Qu’as‑tu à me regarder? Tu es bien rouge aujourd’hui. C’est plein de toiles d’araignées dans ma chambre à coucher. Va donc les nettoyer.
JULIETTE
Je les ai enlevées toutes pendant que Votre Majesté dormait encore. Je ne sais d’où ça vient. Elles n’arrêtent pas de repousser.
LE MÉDECIN, à Marguerite.
Vous voyez, Majesté. Cela se confirme de plus en plus.
LE ROI, à Marie.