DOC - Corneille Racine - refaire le match ? Figaro 13.04.06
DOC - Corneille Racine - refaire le match ? Figaro 13.04.06


| Pierre Corneille (1606-1684)
| Jean Racine (1639-1699)
|
| Elève des jésuites | Enfant de Port-Royal |
| Débute au théâtre avec Mélite à 23 ans | Débute au théâtre à 25 ans avec La Thébaïde |
| Querelle du Cid à 31 ans | Querelle d’Iphigénie à 38 ans |
| 1670: Tite et Bérénice | 1670: Bérénice |
| 32 pièces au total | 12 pièces au total |
| Du brillant | Du cristal |
| De l’esprit | Du cœur |
| Joué 7000 fois à la Comédie-Française | Joué 9000 fois à la Comédie-Française |
| Interprète majeur: Gérard Philipe | Interprète majeur: Sarah Bernhardt |
| «Plus moral», selon La Bruyère | «Plus naturel», selon La Bruyère |
| «Bel esprit héroïque», selon Paul Bénichou | «La force des faits», selon Paul Bénichou |
| Vu de droite: Corneille, de Robert Brasillach, Fayard | Vu de droite: Racine, de Thierry Maulnier, Folio |
| Vu de gauche: Corneille et la dialectique du héros, de Serge Doubrovsky, Gallimard | Vu de gauche: Sur Racine, de Roland Barthes, «Points», Seuil |
| «Adieu, trop malheureux et trop parfait amant.», Polyeucte, acte II, sc. 2 | «Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur», Phèdre, acte I, sc. 3 |
Corneille-Racine, on refait le match
Sébastien Lapaque
Racine ou Corneille? L’un peindrait les hommes tels qu’ils sont, l’autre tels qu’ils devraient être... Depuis toujours, des générations de collégiens et d’étudiants sont sommées de prendre parti. Et de La Bruyère à Barthes en passant par Mauriac et Brasillach, des écrivains ont choisi leur camp. A l’occasion du quatrième centenaire du père du Cid (6 juin 1606 à Rouen), Le Figaro Littéraire rouvre le débat. A qui l’avantage ?
La querelle court depuis 1664 et la première de La Thébaïde, qui révéla le jeune Racine. Six ans plus tard, le duel eut lieu en champ clos, avec la représentation à sept jours de distance d’une Bérénice signée Racine à l’hôtel de Bourgogne et d’un Tite et Bérénice signé Corneille au Palais-Royal. D’un côté une tragédie sans mort, sans action, sans autre pouvoir que celui des mots, de l’autre une pièce pleine de beaux gestes et de déchirements politiques.
Bérénice eut la faveur du public. On célébra Racine comme un génie, on jura que Corneille était fini. Mais, lors de la présentation de Bajazet en 1672, l’auteur d’Horace avait toujours des partisans, ainsi Mme de Sévigné s’exclamant «Vive donc notre vieil ami Corneille!» pour dire sa déception à Mme de Grignan: «Le dénouement n’est point bien préparé: on n’entre point dans les raisons de cette grande tuerie. Il y a pourtant des choses agréables, et rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine, sentons-en la différence.»
Cette confrontation que s’interdit la marquise devint pourtant une mode. En 1685, Bayle célèbre Suréna et Le Cid comme les chefs-d’œuvre d’un auteur qui refusa toujours de sacrifier au goût du temps, ne voulant point «sortir de sa noblesse ordinaire ni de la grandeur romaine». Quelques mois plus tard, Longepierre publie un Parallèle de M. Corneille et de M. Racine, qui donne l’avantage à celui-ci. «On a mis Racine en parallèle avec Corneille, cet auteur incomparable», s’offusquera Charles Perrault dans Les Hommes illustres du XVIIe siècle. Chef de file des Modernes, il se prononçait pour l’auteur de Médée: les partis se prenaient alors à front renversé.
Enfin La Bruyère vint, sniper du parti des Anciens, et ses Caractères établissant la célèbre distinction: «L’on est plus occupé aux pièces de Corneille; l’on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral, Racine plus naturel.»
Deux siècles plus tard, Charles Péguy reprend l’opposition dans Victor-Marie, comte Hugo pour la dynamiter de l’intérieur. Et si c’était l’inverse? «Les blessures que nous recevons, nous les trouvons dans Racine. Les êtres que nous sommes, nous les trouvons dans Corneille.» Ainsi Péguy redonne-t-il la primauté au virtuose normand, non sans avoir auparavant recopié les quatre plus beaux vers de leur siècle... signés Racine.
Que le jour recommence, et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice.»
L’avantage accordé à l’un est immédiatement repris par l’autre. Ainsi va la vieille partie française, sans cesse interrompue, sans cesse reprise. De La Bruyère à Roland Barthes et de Sainte-Beuve à Paul Bénichou, en passant par Voltaire, Jules Lemaître, Jean Schlumberger, Thierry Maulnier, le cinquième set n’en finit pas.
Balles neuves.
Les héros cornéliens, hommes de devoir et d’honneur, traversent les siècles.
Par Paul-Marie Coûteaux
POUR ÊTRE LABOURÉE depuis des lunes, l’opposition Corneille-Racine n’en demeure pas moins féconde comme une vieille terre. D’instinct, dès le collège, je plaçai Corneille plus haut que Racine : attirance indéfinissable, qu’on pourrait dire esthétique pour éviter de l’avouer irrationnelle, et d’autant plus puissante pour inspirer telle ou telle route sans que je me la sois expliquée jamais. Expliquer ? Le choix de la volonté, c’est-à-dire de la liberté qu’un être s’offre à lui-même face aux adversités, ne trouve pas tant ses raisons dans l’ordre intime que dans l’ordre politique. Si les deux tragédiens n’ont pas le même monde intérieur, c’est qu’ils n’ont pas, surtout, le même univers historique.Né trente-trois ans plus tôt, Corneille pourrait être le père, et presque le grand-père de Racine. Ce dernier a grandi sous la Fronde, s’est épanoui sous le Roi-Soleil, a fréquenté assidûment Port-Royal, et fut ainsi mêlé à l’atmosphère qui, obligeant la monarchie à se raidir, la fit glisser vers sa chute ; c’est un moderne en face de ce provincial de Corneille qui reste, lui, tout entier pétri des valeurs de l’ancienne France.
Le culte des vertus
Pour ce classique radical, homme d’un Grand Siècle qui, remarque Philippe Beaussant, est d’abord celui de Louis XIII, l’aristocratie participe encore au gouvernement du royaume ; elle en est même la base. Quand bien même elles ont été secouées par les guerres de religion, les valeurs chevaleresques, le culte inné des vieilles vertus, l’honneur, le courage et la fidélité, constituent la figure française de l’homme idéal : le héros. Plus encore que classique, Corneille est un archaïque, au sens où l’archaïque fonde, se glisse souterrainement dans la longue mémoire et perdure. Bien davantage que le racinien, si souvent crépusculaire, le héros cornélien appartient aux commencements appelés à durer : Horace porte les premiers âges de Rome, Polyeucte le triomphe chrétien, le Cid la reconquête ; dom Fernand est le premier roi de Castille.
On aime Corneille quand on ose préférer à ce qui tombe ce qui dure. Or, durer, c’est d’abord être dur, de cette dureté qui fait l’acier du héros cornélien, quelquefois chauffé jusqu’à l’incandescence et au terrorisme chez Polyeucte...Parfum médiéval, cristallisé en figure intemporelle traversant tous les âges de la France : la geste de Jeanne, de Bayard et de Du Guesclin sera celle des résistants de 40 comme de Bastien-Thiry ou Denoix de Saint Marc.
On hésiterait en haut lieu, dit-on, à célébrer le quatrième centenaire de Corneille et ce trop fameux Cid qui combattit les Maures... Il serait bien anachronique, en effet, de célébrer quoi que ce soit qui effleure le tabernacle aujourd’hui cadenassé de la grandeur, de l’honneur, de la fidélité à soi-même et à ses pères, de ce monde ancien vacillant encore secrètement en nos coeurs ; se dire, se vouloir, ou simplement être français, cet héroïsme-là est trop dangereux pour l’époque : il appartient à l’avenir.
Racine débarrasse la tragédie de son bric-à-brac héroïque
Par François Taillandier
Les personnages raciniens sont plus proches de notre nature humaine.
AUTEUR À SES DÉBUTS de remarquables comédies (Mélite, La Place Royale, plus tard L’Illusion comique et Le Menteur), Corneille s’égara assez vite et se montra continuellement extravagant. Après son invraisemblable Cid (que Georges Fourest résumait d’une phrase : « Qu’il est joli garçon, l’assassin de papa ! »), il campa les Horaces, cette famille de brutes, puis le fanatique Polyeucte, lectures pernicieuses qui auront détourné des générations de lycéens de tout patriotisme et de toute religion.
Il se surpassa avec Héraclius, la seule pièce du répertoire français à laquelle personne n’a jamais rien compris (une histoire de bébés substitués, qui ont changé de nom, mais personne ne sait qui est qui). Le pauvre Molière, qui tenta de jouer cette chose, reçut des pommes cuites !
Perdant enfin toute mesure, Corneille entretint le public des hémorragies nasales d’Attila (« le sang qu’on lui voit distiller du cerveau »), n’hésitant pas à baptiser une de ses héroïnes du nom fort délicat d’Hildecone. Il est vrai qu’il s’était déjà permis Hypsipyle, Mézétulle et même Aréobinde...
On citera aussi sa Pulchérie, qui décide de se marier avec un barbon : « Tout vieil et tout cassé je l’épouse. Il me plaît. » Et qui proclame hautement son mépris de toute sensualité. Charmante ! Son français entortillé abonde en sacs de noeuds :
« Qui croit déjà ce bruit un tour de mon adresse
De son effet sans doute aurait peu d’allégresse
Et loin d’aider la feinte avec sincérité
Pourrait fermer les yeux même à la vérité. »
Que ceux qui ont compris ce que ça voulait dire lèvent le doigt !
Du côté des véridiques
Racine eut assez vite l’intuition qu’il convenait de déblayer tout ce bric-à-brac, et, dès Andromaque, que suivirent Britannicus et Bérénice, il mit en scène des êtres fort peu héroïques, maladroits, pervers, amoureux, de mauvaise foi, c’est-à-dire moi, c’est-à-dire vous. « Je sentis que ma haine allait finir son cours
Ou plutôt je sentis que je l’aimais toujours... »
« Pourquoi suis-je empereur ? Pourquoi suis-je amoureux ? »
Dans toute la splendide transparence du vers classique, Racine disait la vérité de nos âmes hésitantes, inconscientes d’elles-mêmes. Perverses surtout. « Les plus purs s’y penchent les pires », comme disait Valéry. Andromaque, la veuve respectable, Antiochus, l’amoureux sans espoir, sont des manipulateurs de culpabilité. Tandis que Néron est à plaindre. Racine souligne ainsi quelque chose que le marguillier de Rouen n’a jamais vu : l’ambiguïté des êtres. Non pas les conflits, les chers conflits cornéliens, bien lourds, bien insolubles. Mais l’ambiguïté.
Il y a deux traditions littéraires : celle des moralisateurs et celle des véridiques. Dans le premier camp, on trouve La Chanson de Roland, Rousseau, Barrès, André Breton. Et Corneille. Dans le second, Montaigne, La Fontaine, Diderot, Mauriac. Et Racine. On aurait tort de déduire de tout cela que je n’aime pas Corneille. Je le relis assez souvent, au contraire, avec plaisir et affection : il me fait rire !