Julien Bouffier : entretien sur les Yeux Rouges de Dominique Féret (2008)

Publié le par Maltern





Les Yeux Rouges

MES Julien Bouffier

2008

reprise du texte de

Dominique Féret

1998




 


En suivant ce lien, un extrait des Yeux Rouges de Dominique Féret. Il s'agit de la rencontre avec Charles Piaget, un des dirigeant charismatique des LIP en 1973 :Féret : les Yeux rouges Piaget



Julien Bouffier : entretien sur les Yeux Rouges de Dominique Féret (2008)

 

Comment as-tu découvert le texte de Dominique Féret, Les Yeux rouges ?

Par hasard. J'étais metteur en scène associé à la Scène Nationale de Sète et je proposais tous les mois des mises en lecture de textes contemporains. Je suis tombé sur cette pièce dans une librairie de Montpellier. Ce qui m'a attiré d'abord c'est sa forme, l'interview, plus que son thème. La forme documentaire me fascine et comment l'amener au théâtre m'intéresse beaucoup. On l'a lu à Sète. Je ne savais alors rien de l'histoire de Lip... Après cette première lecture, je me suis vraiment penché sur ce que le texte disait : des ouvrières racontant leur vie, les changements que le conflit avait opéré en elles... cela me touchait profondément, de manière très primaire, indépendamment du contexte et de l'histoire de Lip.

 

Portais-tu une attention particulière au monde ouvrier, aux questions politiques et sociales dans tes spectacles ?

Dans mes spectacles précédents, la préoccupation pour le monde ouvrier n'existait pas, ce n'était pas mon univers. Et en 2003 a débuté le mouvement des intermittents du spectacle. Pour la première fois, notre compagnie devait jouer dans le off d'Avignon. On a décidé de faire grève, un choix très difficile. L'atmosphère était très tendue, très dure cet été-là. Cette décision prise, on a choisi comme mode d'expression de faire du théâtre 24 heures sur 24. Pas la pièce initialement prévue, mais des lectures, des propositions créées spécifiquement pour Avignon. Et on a lu une partie des Yeux rouges, texte qui s'imposait dans ce contexte. Cet été 2003 m'a vraiment construit politiquement.

 

La découverte faite, comment es-tu passé de la lecture au choix de mettre en scène ce texte ?

En 2004, le Conseil Général du Gard nous a passé une commande pour un spectacle qui devait tourner dans les petits villages du département. Et j'ai choisi Les Yeux rouges. Il a juste fallu convaincre Dominique Féret. Il a compris que j'avais vraiment envie de le faire et il connaissait Gabriel Monnet qui était du projet. Au final, Dominique a beaucoup aimé le spectacle et nous avons d'autres projets ensemble. Pour l'anecdote, on a créé Les Yeux rouges le week-end du référendum sur la Constitution européenne ! Des élus socialistes, donc pas vraiment « nonistes », sont venus le voir et nous ont demandé si c'était bien légal de jouer ça ce weekend-là ; c'est tout de même l'histoire de gens qui se lèvent et disent non !

 

Peut-on dire que tu as gagné une conscience politique avec ce spectacle ?


À partir du moment où j'ai décidé de monter Les Yeux rouges, je me suis dit que mon regard politique d'artiste ne pouvait pas se limiter à la forme. Jusque-là j'estimais sincèrement être politique, faire mon boulot politique de metteur en scène, en invitant les spectateurs à regarder les spectacles autrement, en leur proposant des spectacles protéiformes, transdisciplinaires, un rapport au public particulier, décalé... En leur disant qu'il n'y a pas qu'une seule manière de regarder les choses, mais plusieurs. Avec Les Yeux rouges il est devenu évident qu'il fallait travailler sur le fond, s'attacher au contenu et aux messages à transmettre au public.

 

Quand l'histoire singulière du conflit des Lips est-elle intervenue dans ton cheminement ?


La veille des répétitions, j'ai été à Besançon et je n'ai rien vu, ni à Palente, ni ailleurs. Je suis allé aux archives départementales lire Lip Unité, tout ce qui était en lien avec cette aventure. C'était touchant, fascinant, ça me nourrissait. J'ai traversé Besançon, voyant sur les arrêts de bus des noms qui étaient évoqués dans Les Yeux Rouges. C'était une plongée dans la réalité. J'ai le souci de gommer la frontière entre la fiction et le réel. Ça rejoint mon désir de faire un théâtre qui ne soit pas uniquement du côté de la fiction mais qui a les deux pieds dans le réel. La découverte de cette histoire a rempli le spectacle et a orienté la mise en scène.

 

Dirais-tu que tu as basculé vers un théâtre militant ?


Je ne sais pas. J'espère aujourd'hui faire un théâtre militant, notamment avec Les Vivants et les morts, dont je monte la seconde partie cette saison. Mais Les Yeux Rouges sont à la jointure entre théâtre formel et théâtre militant : la forme que je propose ne répond pas à la définition du théâtre militant. De plus ce n'est pas un théâtre à messages. Le texte n'est ni littéraire, ni philosophique, ni même théâtral : il ne travaille pas la langue, le langage est ici uniquement appelé à faire passer des émotions. Dominique Féret a fait un travail de journaliste, pas un travail d'écrivain, il n'a pas réécrit à partir d'une matière brute, mais a livré cette matière. Pour moi, ces paroles simples et émouvantes allaient parvenir aux spectateurs ; il était inutile de forcer le trait. Cette absence de volonté didactique éloigne de fait ce spectacle du théâtre militant. Alors qu'avec Les Vivants et les morts, je veux que ça touche et que les idées passent, que n'importe quel individu, même sans conscience politique, soit accroché, convaincu par ce qui est dit. Sur Les Yeux rouges, j'ai parfois souffert de la réception du public, j'ai vu des jeunes hermétiques à ce qui se jouait. Ça ne les touchait pas, ne les intéressait pas. La raison, je crois, est qu'on ne leur raconte pas l'histoire de Lip mais plutôt des moments de vie, des ressentis, des impressions. Et j'ai insisté sur cette dimension là dans la mise en scène : elle est très mentale, elle vise à dématérialiser les paroles de ces femmes.

 

Dématérialiser ?

La ligne directrice de la mise en scène est d'être dans la conscience de l'intervieweur : tout passe et s'explique par ce choix. J'ai transformé le personnage de l'interviewer en une jeune femme de 20 ans avec un physique de militante black panther. Ça devient une femme qui dialogue avec ses aînées. Par ailleurs, on ne pouvait évidemment pas incarner ces femmes-là : il fallait qu'on les représente.

Les actrices évoquent ces trois femmes, mais elles ne jouent pas à être elles ! La danseuse permet aussi une autre rencontre, plus corporelle.

Toutes ensemble, elles accompagnent le spectateur dans les mots et les émotions des trois témoins. C'est une approche très différente de celle qu'avait eue Dominique Féret : quand on a joué à Clermont-Ferrand, des spectateurs qui avaient vu la création à Besançon et connaissaient bien une des ouvrières interrogées nous ont dit :« La première fois, nous l'avions vu elle, cette fois nous avons vu son esprit ». Dans le même ordre d'idées, la vidéo ne remplit aucune fonction documentaire, mais apporte une distance, un supplément d'âme poétique. C'est encore une manière d'aller dans le mental, de rendre plus abstraite la présence des actrices.


Entretien réalisé par Patrick Lardy

 

Lip, un modèle pour les luttes actuelles ?


 « Une lutte comme Lip - lutte de terroir qui s'enracine en Franche-Comté avec ses grands ancêtres Fourier, Proudhon, Considérant - ne pourrait avoir lieu aujourd'hui, dans cet univers industriel totalement éclaté. On est passé d'un capitalisme industriel à un capitalisme purement financier : on joue avec les hommes plus encore qu'avant. [...] Et c'est difficile aujourd'hui de trouver les liens qui unissent les travailleurs.

C'est pour cela qu'il me semble très compliqué de se servir de l'expérience de Lip pour éclairer ce qui se passe aujourd'hui. Mais, Mai 68 c'est la revendication de l'homme comme acteur de sa propre vie et Lip c'est ça ! C'est essentiellement une revendication pour l'homme, pour qu'il vive et travaille autrement : l'homme qui se réclame acteur de sa propre existence est de toujours et sera de toujours. »


Jean Raguénès, propos recueillis par P. Lardy

Jean Raguénès est l'auteur de : De Mai 68 à Lip,

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