Antoine : La nouvelle salle du Théâtre Libre [1890]

Publié le par Maltern




Antoine

par Toulouse-Lautrec




[André Antoine, 1858-1943, est un homme de théâtre (acteur, metteur en scène, directeur de théâtre) qui a renouvelé les conventions en usage de son temps. Renouvellement du jeu, retour au « naturel » dans des décors réalistes, renouvellement du répertoire, théâtre étranger et engagé, renouvellement des rapports à établir entre la scène et la salle. Il fonde en 1887 le Théâtre-Libre et rêve d'une salle adaptée aux conceptions du théâtre qu'il défend. Le projet d'un nouveau théâtre qu'il établit alors, en collaboration avec l'architecte Grandpierre, annonce ce que ce que Jean Vilar réalisera soixante ans plus tard, au T.N.P. Faire en sorte que tous les spectateurs, quelle que soit leur origine sociale, aient accès au théâtre et s'y sentent  « chez eux ». En cela il est le précurseur de la conception contemporaine du théâtre « service public ».]  






LA NOUVELLE SALLE

DU

THÉATRE LIBRE


I


Les salles de théâtre sont en nombre con­sidérable à Paris. On peut même dire en nombre trop considérable, puisque presque la moitié de ces salles sont vides chaque soir et que des changements de genre réitérés ne réussissent pas à y ramener le public.

Il n'y aurait donc, assurément, aucune espèce de nécessité d'en édifier une nouvelle et le projet exposé ici pourrait être, dès l'abord, taxé d'inutilité flagrante si la construction de cette salle ne devait s'effectuer dans des conditions particulières destinées à en faire la salle modèle, conçue normalement et en vue des exigences légitimes du spectateur qui veut et doit trouver au théâtre le confortable et la sécurité.

Toutes les salles actuelles se composent d'un rez-de-chaussée (orchestre, stalles ou parterre) et d'un nombre variable d'étages. La forme circulaire, adoptée généralement, condamne les deux tiers des spectateurs de ces étages supérieurs à être placés littérale-ment et sans exagération aucune les uns en face des autres. L'action dramatique ne peut être suivie par eux sur la scène, qu'en tour­nant péniblement la tête. Si à la rigueur, toutes les personnes placées au premier rang d'un étage peuvent jouir du spectacle au prix d'une torture supportable, les occupants des trois ou quatre rangs placés en arrière sont obligés de se tenir debout, de s'arc-bouter, de se pencher dans le vide pour apercevoir une très petite partie du théâtre. On peut même affir­mer que dans tous les théâtres actuels, il existe, aux deux derniers étages, toute une série de places d'où l'on ne voit absolument rien.

Les spectateurs privilégiés des loges du premier étage et des baignoires, enfermés dans des box étroits, obscurs et surchauffés, perdent encore, par surcroît, le spectacle : une loge de six places de côté, n'importe où, ne peut recevoir que deux personnes normalement assises. Tous les autres locataires de cette loge se tiennent debout et tâchent de voir à grand'peine. N'oublions pas que les baignoires, engagées sous la première galerie, sont construites de telle sorte que la voix des artistes parvient très imparfaitement à l'oreille.

II


On peut donc avancer sans se tromper que sur douze cents personnes, il y en a six cents, trois cents à droite, trois cents à gauche, qui ne voient pas le spectacle dans son intégralité.

Tout l'art des décorateurs, toute la partie pittoresque du spectacle est perdue. Un tiers de la salle n'entend pas. La salle de la Cornédie-Française, le spécimen le plus remarqua­ble et le mieux aménagé de nos théâtres ac­tuels, est, personne ne l'ignore, un frappant exemple de ce que nous avançons : les specta­teurs du dernier étage et des baignoires ne perçoivent que des sons étouffés et confus.

La forme circulaire d'une salle de théâtre est donc illogique, contraire à une représen­tation rationnelle.


III

Le spectateur mal placé est encore plus mal installé, dans des sièges étroits, chauds, poussiéreux, incommodes, d'accès difficile. Les couloirs de dégagement, partout insuffisants, sont encombrés par les vestiaires, desservis par un personnel besogneux, âpre, agaçant, despotique. Les foyers sont toujours pla­cés fort loin ; d'étroits escaliers y donnent ac­cès, c'est l'étouffement, la cohue. Si, l'en­tr'acte se prolongeant, on éprouve le besoin de remuer, de fumer, de se rafraîchir, il faut sortir, piétiner sous un péristyle, s'embarrasser de cartons malpropres et aller faire, dans les courants d'air, provision de rhumes et de bronchites.


IV

Ces désagréments, que nous avons tous éprouvés, se paient très cher. Une loge aussi mal commode qu'on le démontrait tout à l'heure, coûte couramment trois ou quatre louis. Les bourgeois, les petits commerçants, les ouvriers, sont tout à fait exclus du théâ­tre. Les débours actuels d'une soirée au spec­tacle représentent, pour la grosse moyenne du public, deux ou trois journées de travail.

Si, voulant payer le moins cher possible un plaisir qui en somme est superflu, le spec­tateur recule devant l'élévation du prix de la location, il se voit obligé à un long stationnement au bureau pour bénéficier d'ailleurs, après une attente énervante, de places de re­but, distribuées selon les caprices des ou­vreuses ou des huissiers qui, là encore, ran­çonnent le malheureux public.

V


Il est hors de doute que toutes ces considé­rations purement matérielles sont pour beau-coup dans la crise que traversent les industries théâtrales actuelles.

Le spectateur qui, depuis vingt ans, a vu sa vie journalière se transformer considérablement au point de vue du confortable, se retrouve, dès qu'il veut aller au théâtre, dans des condi­tions absolument inférieures à celles dont il jouit chez lui, ou dans la rue, ou à son travail.

La création d'une nouvelle salle de spec­tacle qui satisferait à ces justes besoins est donc une nécessité logique.

Nous irons encore longtemps avec les im­meubles actuels qu'il faudrait reconstruire de fond en comble. Un directeur bien inten­tionné, après avoir pris possession d'une salle existante, ne peut réaliser que d'insi­gnifiantes améliorations. Si les fauteuils sont mieux rembourrés, il ne saurait les déplacer, et s'il peut poser de meilleurs tapis, il lui est impossible d'élargir les couloirs ou d'aérer les loges.


VI

Une tentative dans cet ordre d'idées ne sera donc absolue, complète, satisfaisante, qu'en partant tout de suite et inexorablement de ce principe : édifier une salle de théâ­tre pour le spectateur le plus mal placé de cette salle. C'est ce millième auditeur qui doit nous occuper. Et non seulement nous devons lui donner un fauteuil où il puisse s'asseoir, où il lui soit possible d'arriver sans se briser les rotules, mais il faut que nous placions le spectacle qu'il vient voir, en face de lui, et non à sa droite ou à sa gauche.

Si nous maintenons les galeries dans la forme actuelle, c'est-à-dire si nous plaçons l'auditeur au-dessus du tableau qu'il paie pour voir, il ne pourra, même placé de face, que contempler le plancher du théâtre ou, s'il est aux deux derniers étages, le crâne et le rac­courci des acteurs.


Le problème à résoudre était celui-ci : placer tous les spectateurs de face, étagés normalement, de façon que le dernier se trouvât encore dans une position raisonnable pour que son rayon visuel embrassât complètement l'ensemble de la scène.

On a donc été amené à supprimer les galeries et toutes les places de côté, loge, bai­gnoire ou pourtour. C'est le principe même du théâtre de Bayreuth, dont la physionomie générale est reproduite ci après.


VII


Cependant un amphithéâtre de huit cents à mille places exige des dégagements nombreux. On a fractionné les foyers, de manière que les spectateurs de la partie inférieure aient à leur disposition, les uns à gauche, les autres à droite, deux vastes promenoirs, d'accès facile. La partie supérieure de la salle a été organisée de la même façon. Ainsi, on n'aura plus la cohue formée par le public affluant dans un unique salon de quelques mètres carrés, plus incommode encore, pour l'infortuné qui s'y aventure, que la place suppliciante d'où il s'est échappé pendant l'entr'acte.

Des fumoirs aérés, une salle de correspon­dance, un salon de lecture pour les journaux du soir, sont aménagés ainsi que des cafés. On pourra se rafraîchir, écrire un mot, télé­graphier ou téléphoner, fumer, sans quitter le théâtre, sans affronter le contrôle et sans, dans la saison rigoureuse, exposer sa vie pour un mazagran.

Un local particulier sera mis à la disposi­tion de la Presse. Ce salon, aménagé en conséquence et mis tous les jours en état, dont l'accès devra être interdit au personnel du théâtre, sera pourvu d'un nombre suffisant d'appareils, pour qu'au besoin un courriériste puisse téléphoner une nouvelle ou sa " soirée" au journal, sans perdre de temps.

La suppression des vestiaires actuels s'im­posait. Nous avons tous souffert de cette organi­sation. On sait la longue attente, le désordre, les désagréments de tous genres, auxquels on est en butte pour reconquérir son pardessus ou sa canne. Le système le meilleur consisterait à laisser le spectateur possesseur de ses objets de toilette. Le fauteuil même, aménagé spé­cialement, servirait de vestiaire. On pourrait se vêtir et se dévêtir dans la salle, sans exposer des dames en toilette à une station dans les couloirs. Le modèle-type sera mis au concours.


VIII


Le spectateur, s'il ne s'est pas muni d'un ticket dans la journée, soit par correspondance, soit par le téléphone, recevra, en se présentant au guichet, un ticket numéroté. Un système de numérotage, par rang et non par catégories de places, permettra à chacun, au simple vu du ticket, de connaître l'emplacement exact de son fauteuil.

Le spectateur gagnera sa place sans subir d'importunités, se débarrassera lui-même de ses objets de toilette en les conservant à sa disposition ; un appareil automatique fermant, pour l'extérieur seulement, toutes les portes de la salle dès le lever du rideau, il ne sera plus dérangé par les retardataires et pourra écouter la pièce avec toute l'attention qu'il lui plaira d'y apporter. -- N'ayant plus à subir le va et vient des paletots et des petits bancs pendant les dernières scènes, il pourra même assister au dénouement sans passer la moitié du dernier acte à faire ses préparatifs de départ.

II lui sera loisible d'aller et de venir toute la soirée, en un mot, d'être chez lui dans la salle où il aura pénétré.

IX

Ajoutons que la nouvelle salle, dont on vient de lire une sommaire description en ce qui concerne le spectateur, comportera d'ailleurs toute une série d'innovations touchant la partie dé­corative et quelques autres points pratiques.

Personne n'ignore le mouvement considé­rable d'études et les transformations radicales survenues dans l'art de construire. M. Antoine, fidèle à son programme, a voulu que le plan de cette salle et sou exécution matérielle fussent confiés à un jeune architecte désirant faire ses preuves et affirmer les tendances nou­velles. M. Henri Grandpierre s'est chargé de ce soin et, s'adjoignant MM. Alexandre Char­pentier, sculpteur, et Albert Vaillant, pour la partie mécanique, il a établi, rendu pratiques et scientifiquement réalisables les projets conçus.

Dans la partie décorative de la salle et des foyers, il a voulu mettre en pratique les théories modernes sur la polychromie obtenue par les différents matériaux employés.

La décoration résultera logiquement de la structure même de l'édifice. La salle laissera voir son ossature en fer avec ses assemblages; l'élégance et la richesse de l'aspect seront assurés par des revêtements et remplissages apparents, tels que faïences, terres cuites, mosaïques, etc.

Les plans et les calculs techniques, soumis par M. Henri Grandpierre, à l'appréciation de M. Eiffel, ont été reconnus absolument réalisables par la célèbre usine métallurgique.

Inutile d'insister sur l'absolue sécurité.d'une conception reposant sur l'emploi exclusif de matériaux incombustibles.

Un plafond mobile assurera l'aération de la salle dans des conditions inconnues jusqu'ici et permettra d'accomplir, au soleil, dans la lumière et l'air respirable, le long travail des répétitions journalières qui s'effectue, on le sait, en tous nos théâtres actuels, au milieu d'une atmosphère viciée, dans une vague et fatigante obscurité.




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Duchatelle 26/10/2015 16:09

Bonjour, je travaille actuellement sur les théâtres parisiens au XIXème siècle et je souhaiterais connaitre la source de votre texte! Pourriez-vous me la communiquer?