Copeau : « Pour l'œuvre nouvelle qu'on nous laisse un tréteau nu » 1913

Publié le par Maltern






Jacques Copeau 1879-1949 :

« Pour l'œuvre nouvelle qu'on nous laisse un tréteau nu »

1913













L'humanisme revendiqué :

« C'est bien le sentiment d'augmenter en nous la vie de cette ardeur à sympathiser, qui dilate notre cœur, touché par le besoin poétique. Nous ne voulons connaître et choisir nos amis que parmi ceux qui sont capables de faire quelque chose à l'unisson du commun des hommes et qui brûlent d'être embauchés pour le travail de la vie. Les esthètes distingués et les psychologues dédaigneux, les rhéteurs, toutes les sortes d'avocat sans cause et de parleurs sans sujet nous prêtent à rire; aussi bien d'ailleurs que les théoriciens et les doctrinaires incapables de création et même d'une véritable intelligence. Nous n'avons que faire des belles apparences d'où la vie s'est retirée Nous  ne voulons pas d'avantage des artifices raffinés et des rares matières. La seule chose dont nous nous sentions capables de faire quelque chose, c'est cette matière toujours neuve et palpitante: l'homme, et encore l'homme. En ce temps où l'on risque de n'être point reconnu à moins de porter un signe à son chapeau, choisirons-nous un mot de ralliement ? Ce sera « Vis d'abord. » Vie longue et patiente, active, chargée, difficile, vie enivrée d'être humaine. »

 [Jacques Copeau, Appels.]

 


Le plateau nu libère l'imagination de l'acteur et du spectateur :

 

« Le spectateur ne voit que le carton dans l'arbre en carton, et non la palpitation de l'arbre. C'est l'acteur qui crée le décor par son jeu... un chant d'oiseau vient de l'acteur et non d'un bruitage. La nudité de la scène libère l'imagination de l'acteur et l'imagination du spectateur »

 « Plus la scène est nue plus l'action y peut faire naître de prestiges. Plus elle est austère et rigide plus l'imagination y joue librement.

C'est sur la contrainte matérielle que la liberté d'esprit prend son point d'appui.

Sur cette scène aride l'acteur est chargé de tout réaliser, de tout tirer de lui-même.

Le problème du comédien, du jeu, du mouvement intime à l'oeuvre, de l'interprétation pure est ainsi posé dans toute son ampleur.

Un tréteau nu et de vrais comédiens. »

 Copeau (1917)


Renoncer aux « machineries » et remodeler la salle pour que l'émotion soit authentique et inattendue : « Bonne ou mauvaise, rudimentaire ou perfectionnée, nous entendons nier l'importance de toute machinerie. » 1913 : installation au Vieux Colombier, Copeau a 34 ans et sait ce qu'il veut. Remodèle la salle avec F. Jourdain :

Ici quelques images de ce réaménagement : CagedeScene-Blog--PPTminimizer-.ppt Cage de Scene PowerPoint

 

- Abolit la séparation scène/salle en supprimant la rampe qui contribue à créer une boîte scénique, la source de l'éclairage modu­laire se trouve derrière le public.

 - un proscenium en gradin ( ou escalier) qui rapproche du public, unit le plateau et la salle. Si la relation frontale statique entre scène/spectateur  il ne s'agit plus d'une séparation. Fixité car les pièces choisies, de « beaux textes », oeuvres litté­raires procu­rant un plaisir auditif, vi­suel, intellectuel, d'où nécessité d'un « recueillement » du spectateur.

 - un plateau à double zone de jeu

- quelques tentures puis suppression du cadre de scène,

- en fond de scène : un ensemble construit qui offre des aires de jeu suréle­vées : un « uper-stage » inspiré du dispositif  élisabéthain.

- Elimine du plateau le décor construit et remplace par une struc­ture fixe en plans étagés. Recherche du dépouillement

 Il en résulte : une scène nue, qui ne reçoit sa forme que de l'action qui s'y déroule. Tout peut s'y jouer : il s'agit d'un dispositif scénique, un instrument de jeu. Le cadre illusionniste du naturalisme est brisé.

Opposer à la scène du Théâtre Pigalle ou le jeu du comédien est écrasé par la machinerie, car les effets sont attendus par le spectateur, et le comé­dien n'est plus « miraculeux », inattendu.

 - La remarque de Copeau à  Jouvet à propos de la scène du Vieux Colombier : la femme de ménage ou les ouvriers s'y comportent mieux que les comédiens, parce qu'ils y font des « actions réelles ». Au contraire du comédien qui sur cette scène « imite va­guement sans en avoir la connaissance, certaines activités, avec un sens plus ou moins habile de l'effet à produire. »

 ª  Renoncer à la représentation à l'italienne :

 - Suppression de l'entracte : laisser se développer le drame.

- Suppression du cadre de scène : les « fantaisies dé­coratives illustrent une scène qui n'évolue point et de meure dans son cadre inva­riable la boite Kaléidoscopique où nous ont confiné les Italiens. »

 ª Rechercher un nouveau rapport entre public et Acteur : « Qu'une volonté dramatique nouvelle ébranle l'édifice même du théâtre... »

 « Peu importe après tout que le cadre varie en dimensions, qu'il soit rectangulaire, carré, ovale, en forme de triangle ou de coeur ; que le décor soit peint en trompe l'oeil ou a plat [...] peu importe même que les plans et les volumes soient habilement diversifiés et composés si une volonté dramatique nouvelle n'ébranle pas l'édifice même du théâtre ; si, par exemple, un rapport nouveau ne s'établit pas entre le spectateur et l'acteur, on ne peut pas dire que l'esprit dramatique soit en voie de transformer l' instrument théâtral, et c'est de cela que nous avons besoin : d'un édifice nouveau, soit que son architecture composite exprime les besoins composites de notre éclectisme moderne depuis l'antiquité grecque jusqu'à nos jours, soit qu'une pensée plus résolue et plus originale nous ramène à nos origines mêmes, en ne nous offrant qu'une plate-forme nue pour y produire un spectacle sans prestige et dont tout l'intérêt comme toute l'urgence résideront dans la parole prononcée par l'acteur. »



La lettre à Antoine 1913

 

Bien qu'en rupture avec le naturalisme Copeau se sent proche de lui dans son refus du théâtre mercantile.

              

« Si nous ne trouvons dans votre enseignement pleine satisfaction, vous resterez cependant à nos yeux le seul maître vivant, le seul homme d'action qui, jusqu'au jour présent, ait honoré le théâtre contemporain et l'ait marqué de son empreinte... Nous vous aimons surtout parce que vous êtes Antoine : un homme sincère, loyal et vaillant ....Depuis que vous êtes le « patron »,

Monsieur, il n'y en a pas d'autre. »

Octobre 1913


Avril 1920

    Succès des Fourberies de Scapin avec Copeau dans le rôle de Scapin. La souplesse et la virtuosité de la troupe en font l'une des plus homogènes de Paris.

 


Mai 1924

    Le Vieux-Colombier ferme ses portes. Copeau, épuisé par un labeur incessant, cède le théâtre à Pitoëff et se retire à Pernand-Vergelesses en Bourgogne avec quelques fidèles.

Les « Copiaux » montent désormais le « tréteau nu » dans les villages : le théâtre s'évade hors du théâtre.

« Nous cherchons un public... (Nous voulons voir) les ouvriers de la vigne et des champs, les commerçants, les bourgeois, les fonctionnaires, les châtelains, comme au moyen âge, s'assembler pour nous entendre et prendre à nos jeux un plaisir commun. »


Repères


« Je ne suis pas de ceux qui suivent et obéissent. Je suis de ceux qui précèdent et commandent » en  1896 ; il est jeune homme et se sent investi d'une mission régénératrice dans un monde artistique blasé, complaisant ou commerçant.

- Enfant il se passionne pour L' Iliade et L'Odyssée, et joue en plein air à incarner les héros d'Homère.

Aime les mélodrames donnés à l'Ambigu et à la Porte-Saint Martin.

Découvre d'Annunzio, Ibsen, fréquente le Théâtre-Français

- Ecrit à 19 ans une comédie Brouillard du matin, créée au Nouveau Théâtre

- S'inscrit en philosophie à la Sorbonne, la condamnation de Zola dans l'affaire Dreyfus l'émeut aux larmes.

- 1901...une révélation : les Nourritures terrestres de Gide

- Critique dramatique, vendeur de tableau puis crée le Théâtre des Arts en 1911 avec Charles Dullin

1908, Copeau participe avec Gide, Schlumberger, Ghéon etc. à la création de La Nouvelle Revue Française qu'il dirige de 1912-1913

- 1913 lance son Appel à la jeunesse et au public lettré et fonde le Théâtre du Vieux-Colombier. Acteurs : Charles Dullin, Louis Jouvet en même temps éclairagiste et régisseur,  entre autres...

Triomphe de La Nuit des Rois

- Projet d'une école de comédien, rencontre avec Jaque-Dalcroze, Gordon Craig, Adolphe Appia

Clémenceau le charge de la « propagande française » aux Etats-Unis : deux saisons à New York

Où il s'épuise

- 1920 : rouvre son théâtre et l' Ecole que Jules Romains dirige en 1921-1922, aux « Conférences » interviennent  Thibaudet, Rivière, Valery Larbaud, Ghéon, Valéry etc.

Soucis matériels, inquiétudes religieuses : en 1924 implantation à Pernand Vergelesses en Bourgogne

Michel Saint-Denis son neveu fonde « les Copiaus » fidèles à l'esprit du Vieux-Colombier puis la Compagnie des Quinze...

- 1926 à 1938 : « lectures dramatiques », critique théâtrale aux Nouvelles littéraires (1933-35) mises en scène en plein air. Le Misanthrope à la Comédie-Française (1937)

1940, administrateur provisoire de la Comédie-Française : MES du Cid avec Jean-Louis Barrault puis démissionne en 1941.

- Guerre et maladie l'assombrissent... MES aux Hospices de Baune du Miracle du pain doré avec Anré Barsacq.

Ecrit dans son journal : « Ceux qui casseront les vitres me devront leur marteau »



 

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