Hugo : Une vision romantique de la représentation Shakespearienne

Publié le par Maltern

 Victor Hugo 1802-1885 : Lieu théâtral et représentation du temps de Shakespeare ca 1580

 

« Sous Élisabeth, en dépit des puritains très en colère, il y avait à Londres huit troupes de comédiens, ceux de Hewington Butts, la compagnie du comte de Pembroke, les serviteurs de lord Strange, la troupe du lord-chambellan, la troupe du lord-amiral, les associés de Black-Friars, les Enfants de Saint-Paul, et, au premier rang, les Montreurs d'ours. Lord Southampton allait au spectacle tous les soirs.

Presque tous les théâtres étaient situés sur le bord de la Tamise, ce qui fit augmenter le nombre des passeurs. Les salles étaient de deux espèces: les unes, simples cours d'hôtelleries, ouvertes, un tréteau adossé à un mur, pas de plafond, des rangées de bancs posés sur le sol, pour loges les croisées de l'auberge, on y jouait en plein jour et en plein air; le principal de ces théâtres était le Globe; les autres, des sortes de halles fermées, éclairées de lampes, on y jouait le soir; la plus hantée était Black-Friars. Le meilleur acteur de lord Pembroke se nommait Henslowe; le meilleur acteur de Black-Friars se nommait Burbage. Le Globe était situé sur le Bank-Side. Cela résulte d'une note du Stationers' Hall en date du 26 novembre 1607. His majesty's servants playing usually at the Globe on the Bank-Side.

Les décors étaient simples. Deux épées croisées, quelquefois deux lattes, signifiaient une bataille; la chemise par-dessus l'habit signifiait un chevalier; la jupe de la ménagère des comédiens sur un manche à balai signifiait un palefroi caparaçonné. Un théâtre riche, qui fit faire son inventaire en 1598, possédait « des membres de maures, un dragon, un grand cheval avec ses jambes, une cage, un rocher, quatre têtes de turcs et celle du vieux Méhémet, une roue pour le siège de Londres et une bouche d'enfer ». Un autre avait « un soleil, une cible, les trois plumes du prince de Galles avec la devise: ICH DIEN, plus six diables, et le pape sur sa mule ». Un acteur barbouillé de plâtre et immobile signifiait une muraille; s'il écartait les doigts, c'est que la muraille avait des lézardes. Un homme chargé d'un fagot, suivi d'un chien et portant une lanterne, signifiait la lune; sa lanterne figurait son clair.

On a beaucoup ri de cette mise en scène de clair de lune, devenue fameuse par le Songe d'une nuit d'été, sans se douter que c'est là une sinistre indication de Dante. Voir l'Enfer, chant XX. Le vestiaire de ces théâtres, où les comédiens s'habillaient pêle-mêle, était un recoin séparé de la scène par une loque quelconque tendue sur une corde. Le vestiaire de Black-Friars était fermé d'une ancienne tapisserie de corps et métiers représentant l'atelier d'un ferron; par les trous de cette cloison flottante en lambeaux, le public voyait les acteurs se rougir les joues avec de la brique pilée ou se faire des moustaches avec un bouchon brûlé à la chandelle. De temps en temps, par l'entrebâillement de la tapisserie, on voyait passer une face grimée en morisque, épiant si le moment d'entrer en scène était venu, ou le menton glabre d'un comédien jouant les rôles de femme. Glabri histriones, dit Plaute. Dans ces théâtres abondaient les gentilshommes, les écoliers, les soldats et les matelots. On représentait là la tragédie de lord Buckhurst, Gorboduc ou Ferrex et Porrex, la mère Bombic, de Lily, où l'on entendait les moineaux crier phip phip, le Libertin, imitation du Convivado de piedra qui faisait son tour d'Europe, Felix and Philomena, comédie à la mode, jouée d'abord à Greenwich devant la «reine Bess», Promos et Cassandra, comédie dédiée par l'auteur George Whetstone à William Fletwood, recorder de Londres, le Tamerlan et le Juif de Malte de Christophe Marlowe, des interludes et des pièces de Robert Greene, de George Peele, de Thomas Lodge et de Thomas Kid, enfin des comédies gothiques; car, de même que la France a l'Avocat Pathelin, l'Angleterre a l'Aiguille de ma commère Gurton.

Tandis que les acteurs gesticulaient et déclamaient, les gentilshommes et les officiers, avec leurs panaches et leurs rabats de dentelle d'or, debout ou accroupis sur le théâtre, tournant le dos, hautains et à leur aise au milieu des comédiens gênés, riaient, criaient, tenaient des brelans, se jetaient les cartes à la tête, ou jouaient au post and pair; et en bas, dans l'ombre, sur le pavé, parmi les pots de bière et les pipes, on entrevoyait «les puants» («stinkards»). Ce fut par ce théâtre-là que Shakespeare entra dans le drame. De gardeur de chevaux il devint pasteur d'hommes.

§V


Tel était le théâtre vers 1580, à Londres, sous « la grande reine »; il n'était pas beaucoup moins misérable , un siècle plus tard, à Paris, sous « le grand roi »; et Molière, à son début, dut, comme Shakespeare, faire ménage avec d'assez tristes salles. Il y a, dans les archives de la Comédie-Française, un manuscrit inédit de quatre cents pages, relié en parchemin et noué d'une bande de cuir blanc. C'est le journal de Lagrange, camarade de Molière. Lgrange décrit ainsi le théâtre où la troupe de Molière jouait par ordre du sieur de Rataban, surintendant des bâtiments du roi: « ...Trois poutres, des charpentes pourries et étayées, et la moitié de la salle découverte et en ruine.» Ailleurs, en date du dimanche 15 mars 1671, il dit: « La troupe a résolu de faire un grand plafond qui règne par toute la salle, qui, jusqu'au dit jour 15, n'avait été couverte que d'une grande toile bleue suspendue avec des cordages.»  Quant à l'éclairage et au chauffage de cette salle, particulièrement à l'occasion des frais extraordinaires qu'entraîna la Psyché, qui était de Molière et de Corneille, on lit ceci: « Chandelles, trente livres; concierge, à cause du feu, trois livres. » C'étaient là les salles que «le grand règne» mettait à la disposition de Molière. Ces encouragements aux lettres n'appauvrissaient pas Louis XIV au point de le priver du plaisir de donner, par exemple, en une seule fois, deux cent mille livres à Lavardin et deux cent mille livres à d'Épernon; deux cent mille livres, plus le régiment de France, au comte de Médavid; quatre cent mille livres à l'évêque de Noyon, parce que cet évêque était Clermont-Tonnerre, qui est une maison qui a deux brevets de comte et pair de France, un pour Clermont et un pour Tonnerre; cinq cent mille livres au duc de Vivonne, et sept cent mille livres au duc de Quintin-Longes, plus huit cent mille livres à monseigneur Clément de Bavière, prince-évêque de Liège. Ajoutons qu'il donna mille livres de pension à Molière. On trouve sur le registre de Lagrange, au mois d'avril 1663, cette mention: «Vers le même temps, M. de Molière reçut une pension du roi en qualité de bel esprit, et a été couché sur l'état pour la somme de mille livres.» Plus tard, quand Molière fut mort, et enterré à Saint-Joseph, « aide de la paroisse Saint-Eustache », le roi poussa la protection jusqu'à permettre que sa tombe fût « élevée d'un pied hors de terre ».

[Victor Hugo, William Shakespeare, in Œuvres complètes: Philosophie, Paris, éd. J. Hetzel & A. Quantin, 1882, p. 20 sq]


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