Dan Jemmet : Le texte « matériau » du spectacle. Les Shakespeare découpés du « Shake » ou de « Presque Hamlet »

Publié le par Maltern




Les cabines de bain seul dispositif scénographique



[2002 - 2003 « SHAKE » d'après « La Nuit des rois » de Shakespeare, Valérie Crouzet : Olivia, Julie- Anne Roth : Viola et Sébastien, Geoffrey Carey :Feste, Antonio Gil Martinez :Orsino et Malvolio, Pascal Dujour / Hervé Pierre, Scénographie :Dan Jemmett & Denis Tisseraud« Presque Hamlet » 2003.Dan Jemmett et Gilles Privat relèvent le défi de présenter "Hamlet" avec un seul comédien. Cela devient « Presque Hamlet », mais cela n'est sûrement pas Presque du théâtre ni une Presque représentation. Bien sûr certains personnages sont passés à la trappe, certaines scènes évacuées, bien sûr Gilles Privat n'est pas Hamlet mais un comédien, une sorte de présentateur qui brûle d'interpréter ce héros qui, d'ailleurs, surgit parfois au hasard d'une atmosphère, au détour d'une expression. (Strubel) ]



Dan Jemmet : Le texte « matériau » pour le spectacle. Les Shakespeare découpés du « Shake » ou de « presque Hamlet »

Dan Jemmett, le théâtre dans un shaker

Dynamiteur de grands textes, le metteur en scène anglais est à Chaillot où il a décidé de s'attaquer à Shakespeare avec Gilles Privat.

Encadrée par les hautes fenêtres de Chaillot, la tour Eiffel paraît fausse. Nue dans la nuit, comme soulignée par un maniaque du nettoyage digital. Vide, la grande salle du restaurant, elle aussi, paraît fausse. Tables mises au carré, avec leurs menus (italiens) cornés et leurs serviettes de papier bouffant vieux rose. Seul le vin est vrai. Dan Jemmett a choisi le rouge. Un signe qu'il est passé durablement de l'autre côté de la Manche. L'œil bleu s'amuse sous les lunettes étroites : « Boire un peu aide mon français. » Pas seulement. Il permet d'affronter la nouvelle : Spike Milligan vient de mourir.

Le nom de Spike Milligan ne dit rien aux Français (Le Monde des 3 et 4 mars). Il était le Yorick des années 1950 en Angleterre. Il jouait le rôle du bouffon de Shakespeare à la tête d'un groupe inconvenant : les Goons. Encore assez vert pour traiter le prince Charles de « petit lèche-cul » devant des millions d'auditeurs en 1995. Dan Jemmett est trop jeune pour avoir entendu les Goons à la BBC. Mais il en suivait les rediffusions quand il avait 7 ou 8 ans, fasciné par les voix changeantes de Peter Sellers, devenu star via Clouzeau et Folamour. « Les Goons rendaient drôles des choses tout à fait ridicules. Ils décervelaient, comme dit Ubu, et on riait. On n'avait pas honte, alors qu'on aurait dû. »

Dan Jemmett n'a pas honte de faire rire avec Presque Hamlet à Chaillot, où il bataille dans l'ombre de Gilles Privat au fond d'une crypte bétonnée baptisée Studio. En février, il n'avait pas honte de donner Shake, d'après La Nuit des rois, au Théâtre de la Ville. Shake, comme un diminutif de Shakespeare, manière d'appeler et de congédier le poète d'un seul mot, d'un seul verbe. Le verbe secouer en l'occurrence. Dan Jemmett est un secoueur, un découpeur, un tritureur. Il ne secoue pas son verre de montepulciano, mais le théâtre. De préférence les grands titres. En 2001, il a secoué les Ubu mari et femme à la Cité universitaire, jusqu'au hoquet collectif.

Hervé Pierre et Geoffrey Carey

« C'est un moyen d'aborder les grands monuments du répertoire sans utiliser l'intellect », revendique-t-il. Loin de la parodie. Il ne s'agit pas de ridiculiser mais de témoigner combien ces géants impressionnent. Le rire devient une escorte, montreuse de dents, pour gagner le cœur de l'œuvre. Jarry d'accord, mais Shakespeare ? La malice pointe dans un sourire : « Peut-être parce que ma femme est Irina Brook, qui a fait Tout est bien qui finit bien et maintenant Juliette et Roméo à Chaillot. Et, évidemment, son a fait Shakespeare. C'est pratique, parce que je peux lui poser des questions. Peut-être y a-t-il là quelque chose ? »

Lorsque Dan Jemmett fonde sa première troupe, Primitive Science, avec un ami germaniste, traducteur de Heiner Muller, c'est pour éviter les textes de théâtre, surtout Shakespeare, et aussi oublier un peu les Goons. Parce que son père, son meilleur ami, dont il pleure la disparition depuis douze ans, était, comme sa mère, acteur dans les années 1950. Alors Dan Jemmett choisit une ligne opposée : l'université. Avant de se lancer dans la philosophie contemporaine (Jacques Derrida), il passe par le Goldsmith College, qui croise arts plastiques, théâtre et danse - Damien Hirst, autre grand découpeur, s'y est illustré. Là, Dan Jemmett associe un compositeur et un architecte à son travail pour aborder la scène via Kafka ou Borgès.

Antonio Gill-Martinez

PATROUILLER AU DANEMARK

« Quand je lis un texte comme Hamlet ou Ubu, je m'ennuie aussitôt. Tous ces mots ! Tous ces personnages ! C'est incompréhensible ! Il faut passer par une autre faculté. Si on pense mettre ça en scène, on imagine quoi ? Comment représenter l'armée polonaise en marche ? Si je peux devenir un enfant, même stupide, devant un texte comme ça, j'en profite, ça déclenche en moi les mêmes choses que Guignol. » A 20 ans, il commence à mettre en scène Punch et Judy, équivalent britannique de Guignol, « en plus violent, plus bordélique ». Son père en raffolait. « Je voulais savoir comment un mec pouvait faire ce spectacle tout seul. »

Depuis, il ne conçoit pas de mise en scène sans la rage de Punch et Judy : « J'aime un plateau impeccable au commencement, où tout est détruit à la fin. » Quant au texte, ce n'est rien d'autre « qu'un matériau à attaquer ». Rien ne l'intéresse plus que les versions, sinon les « perversions » d'un texte. Pour Presque Hamlet, il a improvisé avec Gilles Privat et, petit à petit, ils ont trouvé une forme. Six semaines à patrouiller dans les brumes du Danemark pour finir par une série d'interrogations : « C'est qui ce type ? Qu'est-ce qu'il fait là ? Qu'est-ce que cette question d'être et de jouer, être ou ne pas être, jouer ou ne pas jouer et comment ? »


Il n'y a pas que les textes qui ennuient Dan Jemmett. « Je souffre au théâtre quand je vois un acteur qui veut que je le suive, que je le croie. C'est une violence, je ne suis pas libre d'imaginer. Ce qui m'intéresse [lampée de montepulciano], c'est de jouer quelque chose et en même temps de montrer que ça rate, parce que le théâtre est profondément nul... Si ça approche la vie, il faut qu'on voie les imperfections. »

Après trois ans en France, il ne sait plus très bien de quel côté de la Manche se situe l'exil. « A Paris, je peux retrouver quelque chose de mon père, de l'Angleterre, et de quand j'étais petit. » Et s'intéresse aussi à un contemporain de Shakespeare, Véronèse, qu'il pourrait bientôt porter à la scène.

Mis en appétit par Les Noces de Cana (Louvre), il a englouti Le Repas chez Simon (Versailles) et Le Repas chez Lévi« De grands festins autour du Christ. Très théâtraux. J'ai un titre provisoire : Dans le garde-manger de Véronèse. Parce que je me souviens du garde-manger de mon grand-père. Un cellier sacré, plein de secrets. Véronèse devait être obsédé par la bouffe. Je suis sûr qu'il avait un garde-manger. Dans les mystères du Moyen Age, les boulangers jouaient la Cène parce qu'ils faisaient le pain. Je me suis dit : les cuisiniers qui ont fait la bouffe du Christ vont jouer pour lui. Pendant qu'on regarde le tableau, peut-être font-ils une répétition dans le garde-manger. C'est le point de départ. » (Accademia à Venise).

[Jean-Louis Perrier, LE MONDE | 07.03.02]

Gilles Privat dans Presqu'Hamlet



TELERAMA

La folie du roi Bill


(...) L'Anglais Dan Jemmett a sans doute beaucoup travaillé et sait être modeste. En une délirante petite heure trente, il a adapté avec un humour ravageur et une très kitsch excentricité l'une des plus complexes comédies du maître : La Nuit des rois. Sur la scène, cinq cabines de plage ; ou cinq mini-loges de théâtre ? Cinq comédiens particulièrement allumés en sortent peu à peu : ils joueront à eux seuls les 17 personnages de cette loufoque histoire de deuils, de pertes, de travestissements, de sexe et de passion. (...) Tous savoureux.

Que reste-t-il de la pièce dans cet extravagant méli-mélo qui tient de la parade et du music-hall ? Rien. Et tout. Tout Shakespeare. Avec ses paradoxes, ses ambiguïtés, ses doutes, ses monstruosités, sa poésie, sa douloureuse philosophie aussi, son détachement, sa solitude...

Fabienne Pascaud


INROCKUPTIBLES


Pour cette version Groucho de La nuit des rois, Dan Jemmett a choisi de suivre à la lettre le conseil prodigué par l'auteur dans le sous-titre, celui d'en faire Ce que vous voulez. (...)

Chaque scène, transformée en numéro de music-hall, nous tire des larmes de rire et semble un crime parfait. Dan Jemmett ne se trompe jamais d'humour : seul un Anglais pouvait faire cela. Réjouissons-nous que le bougre soit venu sur le continent pour faire subir en français à Shakespeare ces derniers outrages.

Patrick Sourd



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