Barrault, Vitez, Delbée, montent Phèdre de Racine [Les choix du metteur en scène]

Publié le par Maltern

Barrault, Vitez, Delbée, montent Phèdre de Racine [Les choix du metteur en scène]

 

Vous trouverez ici pour compléter ce petit corpus les choix de Patrice Chéreau dans sa version de Phèdre en 2003 : Chéreau : Pourquoi et comment monter Phèdre de Racine [2003]

 


Jean-Louis Barrault, 1946

 
Les lumières. On doit sentir constamment la présence du soleil. L'action commence à l'aube et se termine après le coucher du soleil. Le soleil manifestera d'autant plus intensément sa présence que la scène sera traversée de rayons. Jamais ce qu'on appelle un « plein-feu » de théâtre ne donnera autant l'impression brûlante du soleil que si celui-ci perce l'atmosphère par des faisceaux lumineux serrés. La présence du soleil se manifeste avec plus de force à travers les fentes d'une persienne qu'en plein milieu d'une plaine où tout, baigné par lui, est aplati.
Que les projecteurs soient « saignants ». Il suffit de fissures justement disposées dans les murs, et à travers lesquelles le soleil s'infiltrera, pour donner une impression de grande luminosité.
Les ombres. Les ombres, elles, doivent avoir des tonalités chaudes. Ce sont elles qui envelopperont la déclaration de Phèdre, ses invocations à Vénus, l'affolement des deux femmes à la scène 3 de l'acte III, le délire de Phèdre au IVe acte, etc.

 
Si les coins d'ombre et les points de lumière sont bien répartis, le décor est sauvé. Un bout de ciel, néanmoins, doit être réservé. Les personnages sont « enfermés », psychologiquement enveloppés, envoûtés par leurs passions : il nous faut donc devant les yeux un point lointain mais lumineux d'une sortie possible. Un coin de ciel comme un désir permanent.

 
Pour ce qui concerne l'encadrement de cette atmosphère de noirs et de blancs, on ne peut faire que des recommandations générales. [...]

 
Phèdre est une oeuvre classique, il faut être économe. Il ne faut aucun ornement ou accessoire extérieur à l'action.

 

[Jean-Louis Barrault Mise en scène de Phèdre, Seuil, coll. « Points », 1972]



Antoine Vitez, 1975

 
Dans une salle de 14 mètres sur 12 mètres 40, le dispositif scénique de Vitez donne l’idée du luxe de Versailles par un parquet central rectangulaire sombre et brillant de 9 mètres sur 3 entre cinq gradins de public de part et d’autre des longs côtés. Ce parquet se termine en demi-cercle sur les petits côtés. À un bout du parquet, un trône à haut dossier en cuir est le symbole du pouvoir royal de Thésée, ou de Louis XIV : longtemps inoccupé, il rend manifeste l’absence de Thésée puis sa mort supposée ; quand Phèdre le renverse (III, 2) et s’assoit dans l’angle du siège et du dossier, elle montre ainsi qu’elle se croit autorisée par son veuvage inattendu à exalter son désir d’Hippolyte ; mais à l’acte IV, le siège est la métaphore du regard de Thésée revenu des Enfers sur ses sujets. Face au trône, il y a une épinette avec une chaise. Au-delà du parquet, deux petites tables font face aux entrées des acteurs ou du public. Derrière l’épinette, la table recouverte d’un lourd tissu damassé porte un chandelier. Derrière le trône, face à l’entrée du public, la table couverte d’un tissu porte une « bassine à larmes » où les acteurs puisent des larmes pour les déposer sur leur visage pour rappeler que l’on est au théâtre.

[Guy Boquet,  « Variations sur Phèdre », La Revue d’Histoire du Théâtre, n °204, 4e trimestre 1999.



Anne Delbée, 1982


Quand je suis revenue à Racine en 1982, je n’ai pas monté que Phèdre, mais Andromaque, Bérénice et Phèdre. [...] Le décor était un champ de neige qui recouvrait tout, avec deux chevaux cabrés de Versailles, pour faire entendre au public que la passion est authentique chez Racine, où la glaciation a quelque chose de brûlant, mais aussi parce qu’en 1979, un de mes assistants était allé mourir en Islande dans la neige, ce qui m’avait beaucoup marquée. Les costumes étaient noir et blancs ; malgré l’anachronisme dont je suis très consciente, les robes étaient blanches quand un mariage était en vue : quand Andromaque, d’abord veuve en noir, accepte Pyrrhus, elle se vêt en blanc ; quand Phèdre, d’abord en noir, croit pouvoir épouser Hippolyte, elle s’habille de blanc. Quand les hommes allaient vers l’échec, le retrait ou la prière, ils étaient en noir ; quand ils allaient vers le pouvoir, ils étaient en blanc. [...] Cela surprit mais Phèdre scandalisa quand [la protagoniste] jeta tous ses vêtements sur « que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent » et parut toute nue avec le corps bronzé radieux d’une petite-fille du Soleil. Ce n’était pas une provocation de ma part, mais je voulais montrer la domination de la chair sur Phèdre et j’allais jusqu’au bout cette fois-ci. Elle se blottissait dans les bras d’Oenone avant de se rouler dans la neige brûlante de désir. En voile noir de veuve, elle conduisait Hippolyte près de l’étreinte, ce qui traduit l’attirance d’Hippolyte pour le mystère de Phèdre, dont il se détourne avec horreur, de la découverte de l’amour et de la connaissance de Phèdre. Séductrice en blanc sûre d’elle, elle voyait Thésée quitter l’échiquier, chapelet au poignet au retour de chez les morts, image d’une foi janséniste terrible, un peu ébranlé comme Racine après l’affaire des poisons. Revenue en manteau noir prête à tout avouer à Thésée, Phèdre, qui distancie sa passion comme toute amoureuse et se croit plus intelligente comme une femme qui se croit seule capable de sauver Don Juan, devient complètement humaine en découvrant la jalousie par laquelle on doit passer comme on doit passer par la mort terrestre pour comprendre la Rédemption. [...] À la fin, Phèdre revient en bure blanche avec le scapulaire de Port-Royal, en mystique comme Catherine Emmerich. Thésée suit l’homme de Port-Royal en métaphore de l’abandon du théâtre par Racine, qui a touché à l’essentiel dans Phèdre et ne peut aller plus loin.

 

[Guy Boquet, « Variations sur Phèdre », ibid.]



 

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