Flers et Caillavet : L'Habit vert 1912 [Dramaturgie, effets et codes du théâtre de boulevard]

Publié le par Maltern

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Flers et Caillavet : L'Habit vert  1912



Comédie en 3 actes de Flers et Caillavet


Marie Joseph Louis Camille Robert Pellevé de La Motte-Ango, marquis de Flers, 1872-1927 (élu à l'Académie en1920)en 1920.

Gaston Arman de Caillavet (1869-1915)








Vous trouverez le texte complet ici : Flers-et-Caillavet--01--L-habit-vert--tot-.docFlers et Caillavet : L'habit-vert


Personnages :

Le Comte Hubert De Latour-Latour, 40 ans

Le Duc De Maulévrier, 58 ans

Parmeline

Pinchet

Monsieur Durand

Le Baron Bénin

Le Vicomte De Saint-Gobain

Laurel

Michel, Maître d'hôtel

La Duchesse De Maulévrier

Brigitte Touchard, 26 ans

Madame Jeanvré, 20 ans

Vicomtesse De Saint-Gobain

Mélanie

 

 

ACTE 1

Un manoir aux environs de Deauville. Salon donnant sur une terrasse. Au-delà, la mer. Piano. Au-dessus de la cheminée, un grand portrait en pied du duc de Maulévrier en une pose noble et satisfaite et en tenue d'académicien. Armoiries ducales dans le coin du tableau.

SCENE 1

Au lever du rideau, un laquais, en grande tenue, culotte de panne, bas de soie, habit à la française, galonné, remet deux fauteuils en place, puis regarde si tout est en ordre en sifflotant très légèrement. Le Duc, entre et l'entend.

LE DUC (froidement) : Vous vous permettez de siffloter ici !

LE LAQUAIS (balbutiant) : Que monsieur le duc veuille bien m'excuser. Je croyais qu'il n'y avait personne dans cette pièce.

LE DUC : Il y avait mon portrait. Vous n'êtes plus de ma maison. Allez...

Le laquais sort. Le duc va se placer sous son portrait, dans la même pose, un temps.

MICHEL (maître d'hôtel, entrant) : Le secrétaire de monsieur le duc est là.

LE DUC : Qu'il entre ! (Michel s'efface. Laurel entre.) Bonjour, monsieur Laurel. Je me porte bien.

LAUREL : Je venais vous rendre compte du courrier, monsieur le duc. Il est arrivé aujourd'hui à Deauville avec un peu de retard à cause de l'accident survenu à Lisieux. Monsieur le duc à dû voir cela dans les journaux ?

LE DUC : Une fois de plus, monsieur Laurel, je vous le répète, je ne lis jamais aucun journal.

LAUREL : C'est vrai, monsieur le duc. Mais il me semble toujours que pour savoir ce qui se passe...

LE DUC : Monsieur Laurel, il ne se passe rien. Il ne s'est rien passé en France depuis quatre-vingts ans, j'entends depuis la chute de la monarchie légitime. Je vous écoute.

LAUREL (ouvrant son dossier) : Voici, monsieur le duc : M. Schelton, le beau-père de monsieur le duc, envoie de New York le chèque de vingt mille dollars qui représente la rente trimestrielle de Mme la duchesse.

LE DUC : C'est sans importance. Vous préparerez un accusé de réception que je signerai. Vous le terminerez par un mot aimable à l'adresse de M. Schelton.

LAUREL : Lequel ?

LE DUC : Celui-ci : je me porte bien.

LAUREL : Autre chose ! Femina désirerait vous interviewer.

LE DUC : Quel est ce mot ?

LAUREL : Ce magazine demande à tous les membres de l'Académie Française et par conséquent à vous, monsieur le duc, leur sentiment sur l'adultère. C'est pour un numéro spécial destiné aux jeunes filles.

LE DUC : Vous écrirez à cette impertinente gazette que la famille de Maulévrier n'ayant jamais compté d'époux infidèles, je laisse à d'autres le soin de répondre.

LAUREL (notant à mesure les instructions du duc) : Bien, monsieur le duc. Voici maintenant un mot de M. Durand, notre député, vice-président de la chambre. Il viendra vous voir à cinq heures pour vous présenter un secrétaire archiviste.

LE DUC : Je lui avais demandé en effet de m'en procurer un.

LAUREL : Enfin, le sous-préfet de Bernay vous avise, monsieur le duc, en votre qualité de sénateur du département que toutes les verreries sont en grève, les usines assiégées et qu'il a failli être lapidé hier par la population ouvrière.

LE DUC : Vous lui enverrez ma carte avec ces mots : je me porte bien. C'est tout ?

LAUREL : C'est tout, monsieur le duc.

LE DUC : Vous voyez bien, monsieur Laurel, qu'il ne se passe rien. (On entend un coup de timbre.) Une visite ?

LAUREL (remontant sur la terrasse) : C'est M. le baron Bénin, votre collègue de l'Académie Française.

LE DUC : Fort bien... Vous m'apporterez les lettres à signer ce soir.

LAUREL : Bien, monsieur le duc. (Il sort.)


SCENE 5 : Michel, puis Mélanie, puis la Duchesse.

Michel entre, l'air attristé, il porte des coussins, une corbeille à ouvrage et un réticule qu'il dépose près d'une bergère. Mélanie entre à son tour également mélancolique. Elle porte un petit chien havanais, puis paraît la duchesse. Elle marche à pas lents, languissante et brisée, poussant des soupirs à fendre l'âme. La duchesse a conservé un accent américain assez prononcé.

LA DUCHESSE : Vous avez mis là tous les bibelotages ?

MICHEL : Oui, madame la duchesse.

LA DUCHESSE : Merci, attentif domestique. M. le duc est-il sorti ?

MICHEL : Il y a un quart d'heure, madame la duchesse.

LA DUCHESSE : Pauvre cher duc si grandiose... En allez-vous dire à toutes ces personnes du jardin que je suis vacante pour les recevoir.

MICHEL : Bien, madame la duchesse.

LA DUCHESSE : Mélanie, procurez-moi Bobby. (Mélanie lui donne le petit chien.) O vous Bobby... auriez-vous cru une si cruelle chose elle puisse arriver ? Non vous n'auriez pas, ô Bobby en vérité, chère petite boule.

MELANIE : Madame la duchesse ne veut rien prendre ? Madame la duchesse n'a pas déjeûné !

LA DUCHESSE : Non, merci. Vous êtes une sensible femme de chambre. Retournez... prenez le pauvre cher Bobby et emportez-le dans le soleil.

MELANIE : Comment ?

LA DUCHESSE : Dans le soleil !

MELANIE (effarée) : Dans le soleil ?

LA DUCHESSE : Oui, là où il y a par terre de la soleil.

MELANIE : Bien, madame la duchesse.

Elle sort.


SCENE 6

 [ ...]


MADAME JEANVRE : J'ai vu souvent le portrait de M. Parmeline. Il est très curieux, en effet.

LA DUCHESSE : Il est toujours dans les transports... Il ne vit pas sur la terre... C'est un chef-d'œuvre d'homme.

MADAME DE JARGEAU : Il a été, je crois, votre maître, madame la duchesse ?

LA DUCHESSE : Oui. Il a mis en moi l'harmonie et une grande quantité de talent musical.

MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN : Ah ! vous lui faites honneur. Votre dernière mélodie est d'une grâce, d'un mœlleux dans le sentiment !

LA DUCHESSE : Oui, elle est excessivement mœlleux.

MADAME DE SAINT-GOBAIN : Oh ! j'en suis folle... Et puis le titre est si joli : "Les Fils de la Vierge."

Elle prononce fils, dans le sens d'enfant.

MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN (rectifiant) : Les fils... les fils... de la Vierge...

MADAME DE SAINT-GOBAIN : Oh !

BENIN : Plus que jamais vous allez vous donner à votre art... C'est le grand consolateur.

LA DUCHESSE : Oui, je pense aussi... J'ai déjà commencé à constituer un grand opéra très douloureux et si poétique... J'ai fait le parole avec mon cervelle et la musique avec ma cœur.

MADAME DE JARGEAU : Ce sera sûrement une merveille !

LA DUCHESSE : Je pense aussi...

MADAME DE SAINT-GOBAIN : Et peut-on savoir le sujet ?

MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN : Ah ! donnez-nous un aperçu ?

LA DUCHESSE : Eh bien voilà ? N'est-ce pas c'est de l'amour, je voulus qu'il y a de l'amour partout... l'amour c'est une chose si idéale et si pratique, n'est-ce pas... Alors j'ai enfanté une chose sur Napoléon... C'est très joli... c'est une grande frasque.

BENIN : Hein ?

LA DUCHESSE : Oui, vous savez comme les grandes frasques que les peintres ont peintes sur les murs du pays de l'Italie.

MADAME DE SAINT-GOBAIN : Ah ! vraiment !

MADAME DE JARGEAU : Et quel épisode avez-vous choisi dans la vie de Napoléon ?

LA DUCHESSE : Je vais vous le dire... C'est très beau, c'est au moment où il est à la campagne, en Egypte et il se bat comme empereur sur les grandes choses pointues... les pyramides. Alors, il est reçu chez un Pacha qui a deux filles... l'une s'appelle Fatima et l'autre Ernestine... C'est très joli... et toutes les deux, elles sont amoureuses de Napoléon. Mais lui il préfère Ernestine qui est plus excitante. Alors ils s'aiment tout le temps sur les bords du Nil... Un soir, Fatima les surprend... et elle se jette sur Napoléon avec un poignard et elle le tue... Il est mort... (Sensation.) Et c'est fini... C'est une très belle histoire... et puis, n'est-ce pas, ce n'est pas très connu.

LE BARON : En effet !

MADAME JEANVRE : C'est d'un inattendu !

MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN : Une pareille œuvre va vous accaparer, madame la duchesse, et je me demande si je vais oser vous présenter ma requête.

LA DUCHESSE : Quoi ?... Dites quoi ?

MADAME DE SAINT-GOBAIN : Eh, bien mon mari vous a apporté quelques vers, madame la Duchesse... et il serait au comble de ses vœux si ce petit poème pouvait vous inspirer une mélodie.

LA DUCHESSE : Y a-t-il de l'amour dans l'intérieur ?

MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN : Jugez-en. Voici le refrain : (Il met son lorgnon et lit.)

« Oh ! donne-moi tes lèvres

Ah ! ne comprends-tu pas,

Eh bien ne comprends pas

Mais donne-moi tes lèvres. »

TOUS : Charmant !... délicieux !... exquis !...

BENIN : Et comme c'est humain !


SCENE  7

[...]

Michel entre en portant un plateau avec une tasse et un sucrier.

LA DUCHESSE : Prenez votre thé ! Et le distingué monsieur, votre compagnon, qu'a-t-il pensé ?

PARMELINE : Il n'a pas cessé d'être distingué. Il m'a approuvé par un silence très correct, nous nous sommes liés, il m'a remis sa carte. (Il tire la carte de sa poche.) Le comte Hubert de Latour-Latour.

Michel s'approche avec le plateau à thé. Parmeline prend le sucrier dans ses mains.

PARMELINE : Rien qu'un morceau. (Il plonge ses doigts dans la tasse et pousse un cri.) Ah ! je me suis cruellement brûlé.

LA DUCHESSE : Oh !

PARMELINE (désespéré) : Les choses elles-mêmes me sont hostiles. Elles n'aiment pas ce que je fais.

MADAME DE JARGEAU : Oh ! que dites-vous ?

MADAME DE SAINT-GOBAIN : Tout le monde vous admire !

PARMELINE : Pas assez... pas assez... Et puis, Parmeline ne tient pas à ce qu'on l'admire... Il veut qu'on l'aime... Il a besoin d'être aimé... On ne l'aime pas... Je suis un malheureux, mesdames, je suis un écorché. (Il remonte.)

MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN : Que dites-vous là, cher Monsieur ?

BENIN : Mais vous avez été acclamé à Naples.

PARMELINE (épanoui) : Oui. J'ai plu, beaucoup !... beaucoup, enfin vraiment beaucoup...

LA DUCHESSE : Oh ! vous deviez rester quelques jours seulement, et vous vous êtes allongé jusqu'à un mois...

PARMELINE : Oui...

MADAME DE JARGEAU : Ce séjour ne vous a pas paru trop monotone ?

PARMELINE (suffisant) : Non... non... non... (Un temps.) Elle s'appelait la comtesse Camerino !

TOUS : Ah !

PARMELINE : Mais je vous supplie de ne jamais dire son nom... soyez discrets.

BENIN : Nous, oui... mais vous ?

PARMELINE : Ah ! moi, je ne peux pas... Alors, comment me le reprocher ? Mais vous ce serait très mal.

MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN : Comptez sur notre silence.

MADAME JEANVRE (à Bénin) : Moi je commence à l'aimer !

PARMELINE : D'ailleurs, je faillis préférer à Bianca - c'est la comtesse Camerino - Angelica, - c'est la comtesse Andrioli. - En Italie, les femmes qui vous aiment sont toujours comtesses.

LA DUCHESSE : C'est un miracle de l'amour !

MADAME DE JARGEAU : Peut-on vous demander qu'elle était la plus belle de ces deux dames ?

PARMELINE : On peut tout me demander... je dis tout, moi... je ne suis pas un ingrat... Certainement Bianca était plus... elle avait... ce... enfin cette... Voilà... je ne peux pas... je ne peux pas...

MADAME DE SAINT-GOBAIN : Qu'est-ce que vous avez ?

PARMELINE : J'ai... que je ne peux pas m'exprimer avec des mots... les mots, ce sont de pauvres gens, ils sont trop vieux, trop usés... Je voudrais cependant vous montrer... Bianca. (Il fait le geste de jouer du piano dans le vide.) Tenez, vous allez comprendre, la voilà. (Il se jette au piano et joue quelques mesures très ardentes.) Angelica, au contraire, c'était... c'était... Tenez, regardez-la... (Il joue quelques mesures très langoureuses.) Alors moi, n'est-ce pas... (Il joue quelques notes.)... l'hésitation... la perplexité... en enfin, j'ai préféré...

Il rejoue les quelques mesures ardentes.

BENIN : Vous avez préféré Bianca !

PARMELINE : Voilà !... Eh bien ! je n'aurais jamais pu vous faire comprendre ça avec des mots ! Ah ! cette nuit, à Sorrente, où, pour la première fois, elle tomba dans mes bras !... Quelle atmosphère... émouvante... embaumée... Comment vous dire, cette ambiance... cette troublance... Tenez... tenez... (Il se met à jouer une musique lascive.) Une symphonie de parfums... les orangers... les tubéreuses... les verveines... (Il insiste sur une petite note grêle.) Et le jasmin... Sentez-vous le jasmin ?...

LA DUCHESSE : Quel charme sensuel !...

PARMELINE : Et partout les étoiles... (Série de notes tendres.) Dont quelques-unes... (Il fait un arpège rapide.) Filantes !

tous et toutes : C'est inouï !... C'est d'une vérité... On y est... Exquis !... Admirable !...

PARMELINE : Et ce fut notre première nuit d'amour... (Il joue un hymne triomphal.) Excusez-moi, Mesdames, ces trois dernières mesures étaient d'une indécence !...

LA DUCHESSE (baissant les yeux) : Oui. Vous n'auriez pas dû les jouer devant elles.

toutes les femmes : Mais non... mais non... continuez... c'est délicieux !...

MADAME JEANVRE : Et après... après...

PARMELINE : Je ne la revis que huit jours plus tard car la carrière de son mari ne laissait à la comtesse qu'une nuit de liberté par semaine.

MADAME DE JARGEAU : Que fait donc le comte Camerino ?

PARMELINE : Il est employé à l'octroi... Et ce fut notre seconde nuit d'amour.

Il joue le même hymne, mais moins triomphal.

MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN : Tiens... tiens...

PARMELINE : Evidemment : n'est-ce pas, il y avait moins de surprise.

LA DUCHESSE : ...Moins de jasmin...

PARMELINE : Et le samedi suivant ce fut notre troisième nuit d'amour.

Il attaque l'hymne triomphal mais d'une façon de plus en plus languissante, les notes s'espacent... deux ou trois fausses notes... il n'achève pas.

BENIN : Hein ?

PARMELINE : Le lendemain, la comtesse me témoigna quelque mauvaise humeur. Froideur de sa part... irritation de la mienne... On en vint à des mots. Elle me dit : (Musique.) Je lui répondis : (Musique.) Elle ajouta : (Musique.) Je lui jetai au visage : (Musique.) Je pris mon chapeau. (Musique.) Je pris la porte... et je sortis en la faisant claquer. (Il ferme violemment le piano.) Et je n'ai jamais revu ni la porte, ni la comtesse... Je revins à Paris il y a trois jours. J'y trouvai une dépêche de la duchesse m'appelant auprès d'elle et voilà pourquoi, mesdames, Parmeline est au milieu de vous, très simple, très modeste, inaperçu... (Coup de canon, au dehors.) Le canon ! Je me trompais. On sait mon arrivée...

MICHEL (entrant) : Madame la duchesse a entendu... On vient de donner le signal du départ pour les régates du Havre.

PARMELINE (déçu) : Ah !... soit...



SCENE 9 : La duchesse, puis Hubert de Latour-Latour, puis Parmeline.

LA DUCHESSE (pousse un long soupir) : Oui, il faut que je projette en moi de l'oubli et que je m'évapore dans la musique. (Elle prend la poésie de Saint Gobain, et d'un air inspiré, la relit.)

"Ah ! donne-moi tes lèvres !... Bis.

Ah ! ne comprends-tu pas ?...

Eh bien ! ne comprends pas,

Mais donne-moi tes lèvres !...

Donne-les moi !"

 (Avec âme.) C'est confortable, l'amour !... Voyons... (Elle se met au piano et commence à chercher une mélodie qui s'adapte à ces paroles dont elle répète plusieurs fois chaque vers en s'accompagnant au piano et en chantonnant.)

"Ah ! donne-moi tes lèvres !...

Ah ! donne-moi tes lèvres !..."

 (Successivement elle essaie les paroles sur un rythme de gigue, sur un boléro et sur une valse lente.) J'aimerais quelque chose d'un peu plus chaud. Non, je ne suis pas inspirationnée...

Elle joue de nouveau mais sans chanter. Michel introduit le comte Hubert de Latour-Latour qui lui remet sa carte en disant : "Pour M. Parmeline." La duchesse, assise au piano, lui tourne le dos. - Michel sort.- Hubert salue la duchesse qui ne le voit pas, puis s'assied et écoute la musique avec plaisir.

LA DUCHESSE (cessant de jouer) : Ah ! il faut que je me pénètre avec les paroles. (Elle relit d'une voix passionnée.)

"Ah ! donne-moi tes lèvres !...

Ah ! donne-moi tes lèvres !...

(Hubert est fort surpris.)

Ah ! donne-moi tes lèvres !...

Ah ! ne comprends-tu pas ?...

Eh bien ! ne comprends pas,

Mais donne-moi tes lèvres.

Donne-les moi ?... Bis."

Hubert, stupéfait, puis flatté, se demande, par un geste, si c'est bien à lui que cette phrase s'adresse ; mais, comme la duchesse continue à la répéter, il s'approche vivement d'elle et l'embrasse sur la bouche.

LA DUCHESSE (se lève, indignée, et le gifle) : Oh !

HUBERT : Madame... je...

PARMELINE (entrant et apercevant Hubert) : Ah ! mon compagnon de voyage... Permettez-moi de vous présenter : M. le comte de Latour-Latour... Madame la duchesse de Maulévrier...

HUBERT (à part) : Nom d'un chien !

Grande gêne, la duchesse gagne l'extrême gauche.

PARMELINE : Mais que faites-vous ici, cher monsieur ?

HUBERT (effaré) : Mon Dieu, je me suis permis de venir pour une chose... oh ! sans grande importance...

LA DUCHESSE (à part) : Oh !

HUBERT : Par distraction, sans doute, vous avez laissé dans le wagon tout ce qui vous appartenait : un sac, un violon, un rouleau de manuscrits.

PARMELINE : Ah ! je reconnais bien là Parmeline !

HUBERT : Rassurez-vous. Tout cela est dans l'antichambre... Vous m'aviez donné votre adresse et j'ai cru pouvoir...

PARMELINE : Je suis confus... Merci... de tout cœur, merci.

HUBERT : Du tout, du tout... Et maintenant, je me retire.

PARMELINE : Non, non. Prenez la peine de vous asseoir.

HUBERT : Mais...

PARMELINE : Mais si... mais si... madame la duchesse ne vous le pardonnerait pas.

Il le fait asseoir.

HUBERT : Mon Dieu, je vous l'avoue... je suis un peu timide...

LA DUCHESSE (à part, indignée) : Oh !

PARMELINE : Moi aussi, je suis toujours gêné quand j'entre dans un salon.

HUBERT : Oui, n'est-ce pas ?... On ne sait que faire...

LA DUCHESSE (id.) : Oh !

HUBERT : Et le salon de madame la duchesse est le plus fermé qui soit. Je sais quel honneur c'est d'y être admis et que les plus beaux noms de France y donnent le bras à la littérature. (Il se lève.)

PARMELINE : Vous vous exprimez parfaitement bien. (Il force Hubert à se rasseoir.- Un temps.) Vous êtes à Deauville pour quelques jours ?

HUBERT : Pour la grande semaine de golf... Je suis de très bonne classe... Je bats généralement la moyenne d'un trou...

PARMELINE : Ah ! d'un trou ?

HUBERT : Oui, d'un trou !...

PARMELINE : Quel trou ?

HUBERT : Mais... un trou !... J'adore les sports... le grand air, la chasse, le polo, la boxe...

LA DUCHESSE (radoucie, à part) : Ah !

HUBERT (avec force) : Enfin, tout ce qui développe l'âme et le muscle et porte la nature de l'homme à son complet épanouissement.

LA DUCHESSE (émue) : Ah !

HUBERT (se levant) : Je crois être en ce moment dans le plein de ma forme.

LA DUCHESSE (langoureuse) : Voulez-vous avoir une tasse de thé ?

HUBERT (refusant) : Oh ! merci...

LA DUCHESSE : Alors voulez-vous vous prendre cette petite peine de vous asseoir ?

HUBERT : Merci, madame la duchesse.

Très gêné, il obéit et s'assied à côté de la duchesse.

PARMELINE : Vous habitez Paris ?

HUBERT : J'y fais de courts séjours. Malgré une belle fortune et un grand nom, l'occasion ne s'est pas encore offerte à moi d'y prendre la place que je me dois d'y tenir. Je vis donc, pendant la plus grande partie de l'année dans ma terre.

LA DUCHESSE (avec intérêt) : Oh ! vous vivez dans la terre ?...

HUBERT : Ma mère aussi...

LA DUCHESSE : Comment ?

HUBERT : Oui, je vis auprès de ma mère, la comtesse de Latour-Latour.

LA DUCHESSE (dont l'émotion commence à paraître) : Cela est très bien.

PARMELINE : Et où est votre résidence ?

HUBERT : Au château de Latour-Latour.

PARMELINE : Près de quelle ville ?

HUBERT : Près de la ville de Latour-Latour.

PARMELINE : Et vous vous y reconnaissez dans tout ça ?

HUBERT : C'est une affaire d'habitude... D'ailleurs, s'il y a en France plusieurs Latour-Maubourg, plusieurs Latour-du-Pin et quelques Latour-d'Auvergne... (Il se lève.) Il n'y a qu'un seul Latour-Latour, c'est moi.

LA DUCHESSE (très agitée) : Cela est touchant. Mais je le crois bien, j'ai vu votre nom récemment imprimé dans le journal...

HUBERT : En effet je viens de publier le second volume des souvenirs de mon bisaïeul, qui fut grand écuyer du roi Charles X.

LA DUCHESSE : Ah ! que cela doit être difficile de publier les souvenirs de l'écuyer !...

HUBERT : Oui, il faut tout recopier...

PARMELINE : Quel travail !

LA DUCHESSE (avec une volubilité et un accent qui vont s'accroissant) : Moi aussi, je suis très bien disposée à accueillir les souvenirs de la famille... parce que moi, j'ai une famille -dear family- so dear family...

HUBERT (étonné) : Evidemment... Evidemment...

Parmeline commence à regarder la duchesse avec inquiétude.

LA DUCHESSE : Je ne peux pas dire dans le détail... I cant say a word... parce que moi, je suis naquis dans l'autre côté de l'eau, et dans l'autre côté de l'eau, il n'y a pas l'ancienneté de la famille dans le château.

PARMELINE (avec épouvante) : Ca recommence !

LA DUCHESSE (bafouillant complètement) : C'était un petit home dans l'état de Virginie, avec le dear papa, le dear maman et les petits enfants qui jouaient avec la bille ou le cerceau et qui n'était pas du tout grands... parce qu'ils étaient tout petits... so little boys, so little girls... Et alors, j'ai de la grande dreadful émotion dans le souvenir de la Virginie qui me remplit tout le cœur de l'émotion de la Virginie...

PARMELINE (sanglotant) : Madame la duchesse, je vous demande la permission de me retirer...

HUBERT (affolé) : Qu'est-ce que vous avez ?

PARMELINE (lui serrant la main avec effusion) : Je ne vous en veux pas... Nous serons amis... Ca recommence ! Fatalité ! Fatalité ! (Il sort).


ACTE II SCENE 4

[...]

PINCHET : Eh bien, messieurs, voilà encore un fait nouveau, un fait unique. Depuis trois siècles, lorsqu'il arrivait qu'un membre de l'Académie Française fût... trompé par sa femme, il ne l'était que le jeudi, de même que, les membres de l'Académie des Sciences ne l'étaient que le samedi... Enfin le jour de la séance... Et, tout de même, il faut le reconnaître, cette régularité dans la faute gardait je ne sais quoi d'assez respectable. C'était une tradition.

LE DUC : Et elle s'en va ! Triste époque.

BENIN : Enfin, mon cher Pinchet, à quoi attribuez-vous ce relâchement des mœurs académiques ?

PINCHET : Oh ! à bien des choses, monsieur, à bien des causes.

BENIN : Le scepticisme !

PINCHET : ... L'irréligion !

LE DUC : La lecture !

PINCHET : Et tenez, messieurs, au sein même de votre compagnie, j'aperçois un danger qu'hélas, je ne saurais trop vous signaler.

LE DUC : Lequel ?

PINCHET : Eh bien, messieurs, ce sont les auteurs dramatiques ! Il vous en faut bien quelques-uns, évidemment, mais croyez-moi, messieurs, le moins possible... Ah ! si vous les connaissiez comme moi... Ils sont exagérés, nerveux, susceptibles, lascifs. Ils sont pleins de petits secrets qu'ils confient à tout le monde. Ils racontent des histoires inconvenantes devant les bustes ! J'en sais même qui donnent aux plus respectés d'entre vous des adresses de jeunes personnes. Oh ! messieurs, prenez garde aux auteurs dramatiques : ce sont des gens épouvantables !

LE DUC : Vous avez raison, Pinchet, il vaut encore mieux accueillir les romanciers.

PINCHET : Mais, monsieur le duc, maintenant les romanciers font tout de suite du théâtre !

BENIN : Rejetons-nous donc sur les historiens.

PINCHET : Mais, monsieur le baron, aujourd'hui, les historiens ne font plus que des espèces de romans...

LE DUC : Alors, les hommes du monde ?

PINCHET : Mais, monsieur le duc, les hommes du monde font tous de l'histoire !

LE DUC : C'est effrayant !

BENIN : Mais enfin, quel est pour vous le candidat idéal ?

PINCHET : Le candidat idéal, messieurs, c'est celui qui n'a rien fait, qui n'a pas cédé à cette manie d'écrire, qui perd tant d'hommes remarquables. C'est celui que personne ne connaît et qui, en entrant à l'Académie, lui doit tout, car sans elle, il ne serait rien. ça, c'est beau, ça, ça a de la grandeur !

LE DUC : Pinchet, voilà qui est parler.

PINCHET : Messieurs, j'ai rempli mon modeste devoir. A vous d'aviser. Je vous demande la permission de prendre congé. (Il se lève.)

LE DUC : A jeudi, Pinchet. D'ici là, nous chercherons. (Il lui serre la main.) Merci.

PINCHET : Messieurs... (Il salue.)

BENIN : Au revoir, Minerve.

PINCHET : Vous êtes trop bon, monsieur le baron. (Ils remontent.)

LE GENERAL (lui serrant la main sur le pas de la porte) : Pas de général !

Pinchet sort à droite, Parmeline qui vient d'entrer à gauche, descend en scène.

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