Flers et Caillavet : discours de réception à l'Académie L'Habit Vert 1912, [morceau de bravoure parodique]

Publié le par Maltern


Fers et Caillavet : discours de réception à l'Académie L'Habit Vert 1912, [morceau de bravoure parodique]

Vous trouverez le texte complet ici : Flers-et-Caillavet--01--L-habit-vert--tot-.doc Flers et-Caillavet L'habit-vert


La réception de l'œuvre : recette pour triompher sur le Boulevard

Gaston Sorbet : « Avec la pièce que voici MM. Robert de Flers et G.-A. de Caillavet dépassent de beaucoup les hardiesses que Meilhac et Halévy se permettaient dans leurs comédies, ils atteignent, avec une souveraine aisance, à cette originalité satirique très haute et très libre qu'avant eux on ne croyait réalisable qu'avec le secours de la musique. [...]D e même que c'était, de la part des auteurs, un véritable tour de force que de nous montrer, avec ce qu'il fallait de pointe parodique, une séance de réception à l'Académie française, le directeur des Variétés établissait une sorte de record en faisant figurer, sur son plateau, le fameux hémicyle de l'Institut aussi fidèlement reproduit et tout grouillant de l'élite friande de ces traditionnelles cérémonies.
Quant à l'interprétation, elle est toute en vedettes de première grandeur : les uns, comédiens qui se doublent de fantaisistes, comme M. Guy, Mlle Jeanne Granier; les autres, fantaisistes qui se doublent de comédiens, comme MM. Brasseur, Max Dearly, Prince et Mlle Lavallière, et les éloges qui leur devraient être décernés excéderaient vite les dimensions de cette fin de colonne

Adolphe Aderer,(le Petit Parisien ) « Ce sont des auteurs sûrs et de tout repos, avec qui le succès a contracté un bail à terme indéfini, le bail emphythéotique »

Joseph Galtier (Excelsior) s'il fallait classer dans un genre défini, ce serait une fantaisie satirique :

« C'est une fantaisie par la liberté d'allure et de ton, par les trouvailles d'une imagination tantôt élégante et fine, tantôt joviale et robuste, par le choix dans sa variété d'éléments grotesques et comiques, par le mouvement d'une verve qui se grise en marchant. C'est une fantaisie par le jeu admirablement habile des variations qui se plaquent sur le thème principal. Ai-je besoin d'insister pour démontrer que c'est aussi une satire. Vous ne voudriez pas qu'il fût question de l'Académie aux Variétés si c'était pour faire son éloge. Une comédie sur les prix de vertu ou sur les mérites réels des Immortels à la petite semaine. [...]  L'Habit vert est une comédie rosse, toute barbelée d'ironies, de sarcasmes qui sont, étant donné le sujet, de bonne compagnie. Elle a, par moments, des accents de revue ; elle s'agrémente d'un véritable spectacle, un clou peu banal, une grande réception avec roulement de tambour et discours d'usage. Elle est l'oeuvre d'écrivains qui connaissent le métier dramatique parfaitement, qui sont des chroniqueurs de race et des revuistes d'une qualité rare. Ils savent ce que le public veut et ils le lui servent magnifiquement. Rien de plus explicable et de plus légitime que leur incomparable succès. » 




Ce décor qui reconstitue l'Académie et la nombreuse figuration qu'il autorise

furent un "clou"du spectacle au Théâtre des Variétés


ACTE III

Scène unique


« MADAME JEANVRE : Le voilà !

LA DUCHESSE : Comme elle est pâle !

Tous vont s'asseoir à leurs places. Murmure sympathique.

LE DUC (tousse et prononce les paroles sacramentelles) : La séance et ouverte. La parole est à M. le comte de Latour-Latour.

HUBERT (se lève, nouveau murmure. Il prend son manuscrit à la main et commence d'abord d'une voix émue et bientôt raffermie, lisant) « Messieurs, tout pénétré de gratitude et tout ému encore de la bienveillance que vous m'avez témoignée en m'accueillant dans votre compagnie, je ne crois pouvoir mieux le reconnaître que par une franchise qui a son élégance. Je vous l'avouerai donc tout d'abord, messieurs : c'est la première fois que j'assiste à une réception académique. Il est vrai de dire que celle-ci n'aurait pu que malaisément se passer de ma présence. Pardonnez-moi ce trait d'esprit échappé à mon émotion.

En vérité, messieurs, à la vue de cette réunion illustre et choisie où la grâce tend une main à la gloire et l'autre à la postérité, je cherche vainement à dépeindre l'impression distinguée que je ressens. Et pour l'exprimer, je ne puis mieux faire que de reprendre le mot si fin et si spirituel que mon aïeul, le lieutenant-général de Latour-Latour répondit au roi Charles X qui lui faisait visiter les jardins de Saint-Cloud : "C'est charmant !" Admirable compagnie que la vôtre, messieurs. En jetant les yeux autour de moi, je discerne avec quel art vous l'avez composée. Ne semble-t-il pas que vous ayez voulu tout y prévoir ? Avec quelle sérénité je considère désormais l'existence : Suis-je inquiet de ma santé ? J'aperçois parmi vous un savant physiologiste. Souhaitai-je d'obtenir un sursis pour l'un de mes serviteurs ? Voici un général. Rêvai-je d'une croisière en yacht, au cours de l'été ? Voici un amiral. Ai-je des difficultés d'argent ? Voici un économiste. Suis-je aimé ? Voici un poète. Suis-je trompé ? Voici un philosophe. Ai-je commis un acte délictueux ? Voici un grand avocat. Ai-je besoin de scepticisme ? Voici un homme politique. Ai-je le désir de me venger d'un ennemi ? Voici un célèbre philanthrope. Ai-je envie de me confesser ? Voici un évêque !

Cette conception assez neuve, mais assez profonde, je pense, du rôle de l'Académie Française, fut, je le crois fermement, celle du cardinal de Richelieu, lorsqu'il eut l'idée, de derrière la pourpre, de fonder votre compagnie. C'est en méditant sur ce thème, messieurs, que j'ai été amené à découvrir les raisons qui vous ont déterminés à m'accueillir. Vous avez voulu, une fois de plus, appeler à vous une personnalité représentative de toute une classe sociale. Oui, messieurs, je le proclame avec un piquant mélange de modestie et de fierté, ce que vous avez élu en moi, c'est l'homme du monde ! Qu'est-ce qu'un homme du monde ?

(Petit frémissement dans le public.)

 Que représente ces deux mots : homme et monde, qui, considérés séparément, n'offrent aucun intérêt et qui prennent tant de profondeur et de noblesse lorsqu'ils s'associent dans cette expression : un homme du monde ? L'homme du monde, messieurs, c'est l'être choisi, formé lentement, par le travail des siècles. Les âges préhistoriques l'ignorent. En fouillant les terrains quaternaires, les savants ont pu retrouver des fragments de mammouths et d'aurochs. Mais aucun fragment d'homme du monde. Il n'apparaît que dans les civilisations raffinées. Alors il se nomme Alcibiade dans Athènes, il s'appelle Pétrone dans Rome. Mais les invasions barbares le submergent et c'est justement parce qu'il a disparu qu'elles sont barbares. Imaginez, messieurs, ce qu'eût pu faire Attila, si, au lieu de n'être qu'un guerrier redoutable, il eût été en outre un parfait homme du monde ? Il reparaît au temps de la Renaissance, avec les lettres et les arts, la grâce et l'infidélité. Il reçoit le coup de soleil du dix-septième siècle, le coup de poudre du dix-huitième, pour atteindre enfin le maximum de sa forme dans la société moderne qui le porte, si j'ose ainsi parler, comme une orchidée à sa boutonnière. Pardonnez-moi ce trait d'observation dont la justesse m'a charmé ! L'homme du monde ne fréquente que peu de gens et peu d'idées. C'est sa faiblesse aux yeux de certains, aux miens, c'est son honneur.

Brummel disait que l'homme parfaitement bien habillé est celui dont nul ne peut remarquer qu'il est bien habillé. De même, l'homme parfaitement spirituel est à mes yeux celui dont personne ne peut apercevoir qu'il est spirituel. Tel a été l'idéal où j'ai sans cesse tâché d'atteindre. Y ai-je réussi ?

(Applaudissements.)

J'en arrive, messieurs, puisqu'il faut vous parler de lui, à l'éminent polygraphe auquel je succède ici. C'est à moi qu'échoit l'honneur de vous entretenir de M. Jarlet-Brézin. Cela est, à vrai dire, d'autant plus singulier que vous l'avez tous connu, tandis que je ne l'ai jamais rencontré. C'est là une des bizarreries les plus respectables de vos illustres usages. Jarlet-Brézin naquit à Lille. Le journalisme, le roman, le théâtre l'attirèrent mais ne le retinrent pas. Je crois avoir démêlé les raisons profondes de ces échecs répétés qui appelèrent sur lui votre attention bienveillante. Dans son œuvre comme dans sa vie, Jarlet-Brézin ignora la femme ! »

LA DUCHESSE (interrompant) : Pauvre homme !

HUBERT : "Ah ! plaignons-le, messieurs ! La femme, je ne crains pas de le dire, c'est la grâce, c'est la pitié, c'est l'harmonie, c'est la tendresse de l'amour, et l'amour de la tendresse. Et admirez combien elle est diverse ! La femme ! c'est l'épouse, c'est l'amante, c'est la mère, c'est la fille, c'est la sœur, c'est la grand-mère, c'est la petite-fille, c'est la tante, c'est la belle-sœur, c'est la belle-mère, c'est la belle-fille, c'est la cousine à la mode de Bretagne !...

La femme , elle est partout : Regardons vers le peuple. C'est l'ouvrière, c'est la paysanne, c'est la servante, c'est la modiste, c'est la cantinière, c'est la fleuriste. Levons les yeux. C'est la reine, c'est la princesse, c'est la duchesse, c'est la marquise, c'est la comtesse, c'est la baronne ! Messieurs, au nom de la France, je salue la femme et au nom de la femme, je salue la France. Jusqu'à l'âge de cinquante ans, messieurs, la vocation de Jarlet-Brézin est incertaine. Il avait échoué comme chroniqueur, il avait échoué comme romancier, il avait échoué comme auteur dramatique.

Il avait échoué partout. En lui, s'était accumulée une force peu commune d'amertume et de sévérité. Il songea alors que de telles qualités ne pouvait rester sans emploi, et il entra dans la critique. Ah ! la critique, messieurs. Jamais nous ne ferons assez son éloge ! Combien d'écrivains qui ne trouveraient rien à écrire s'ils n'avaient pu se donner à la critique ? Combien d'excellents esprits qui auraient dû, si cette carrière ne s'était ouverte à eux, borner leur mérite aux soins d'un petit commerce, ou aux plus minces emplois de l'administration ? Jarlet-Brézin fut l'honneur de ce genre éminent. Pendant vingt ans il jugea les œuvres littéraires et dramatiques. Il jugea passionnément, évitant de comprendre pour être mieux compris, fidèle à sa mission qui était d'abattre des talents et d'en encourager d'autres. C'était au demeurant le meilleur et le plus doux des hommes ! »

Attendrissements de l'auditoire. Bravos. Hubert boit. Pendant cette petite pause, Parmeline est entré en dérangeant plusieurs personnes qui protestent. Il va s'asseoir à côté de la duchesse.

LA DUCHESSE : Eh bien ?

PARMELINE : J'ai tout fouillé chez moi... Rien.

LA DUCHESSE : Peut-être dans l'auto, vite... allez voir.

Parmeline sort de nouveau en dérangeant les mêmes personnes, qui commencent à être exaspérées.

HUBERT (reprenant son discours) : "Tel est l'écrivain considérable, messieurs, dont je suis appelé à tenir parmi vous la place. Certains folliculaires s'en sont montrés surpris. Pour moi, je ne l'ai pas été. La destinée semblait avoir, dès longtemps, préparé le choix que vous avez fait. Permettez-moi, à ce propos, d'évoquer un souvenir puéril, mais gracieux. Et ce sera l'anecdote inutile et touchante qu'il est coutume de placer en tout discours de réception académique. Vous n'ignorez point, messieurs, que l'on offre souvent aux petits garçons des panoplies de cuirassiers, d'artilleurs ou de garde-chasse. Ils en conçoivent une juste fierté. Or, lorsque j'atteignis six ans, mon grand-oncle qui peut-être avait rêvé l'honneur qui m'échoit aujourd'hui, eu l'idée de faire exécuter pour ma fête, une petite panoplie d'académicien. Quelle ne fut pas mon ivresse, messieurs en revêtant le petit habit vert, en coiffant le petit chapeau à plumes, en ceignant la petite épée. Je m'élançais dans le jardin, désireux d'éblouir une petite cousine dont j'étais éperdument épris. Mais elle me regarda sans admiration et s'éloigna en disant simplement : "J'aime mieux les zouaves." Et le soir de ce jour, le jardinier eut la stupéfaction de trouver sous les groseilliers du potager un tout petit académicien qui pleurait."

L'auditoire applaudit. Petits murmures. Charmant ! Ravissant ! Hubert boit. Parmeline rentre, même jeu. Il fait de grands gestes à la duchesse par-dessus le public qui les sépare.

PARMELINE : Rien...

LA DUCHESSE : Oh !

HUBERT (continuant) : "Voilà, messieurs, comment naquit en moi la haute ambition de siéger un jour parmi vous. Le prestige et la vertu de votre compagnie sont tels qu'ils transfigurent tous ceux que vous y admettez. Déjà je distingue en moi des symptômes inconnus. Il me semble éprouver les premières atteintes de l'immortalité ! Je ne sais quoi de nouveau s'éveille en moi : Depuis que je suis académicien. J'ai envie d'écrire ! »

Il s'assied. Bravos prolongés. Tout le monde s'évente et s'éponge. Petit remue-ménage. Les parrains serrent la main d'Hubert. On félicite la duchesse.

MADAME DE SAINT-GOBAIN : Quelle température !

MADAME JEANVRE : Il paraît que le discours que va prononcer le duc est admirable aussi.

PINCHET : Admirable ! dans le grand style... du Louis XIV.

LA DUCHESSE : Oui. Tout à fait un pistache du XVIIe siècle.

Sonnette à la tribune. Le duc se lève. Mouvement général. Le duc tousse et commence à lire son discours.


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