Foissy : Direction Critorium [extraits]

Publié le par Maltern



[Guy Foissy est né le 12 juin 1932 à Dakar (Sénégal). Au gré des affectations de son père, ingénieur météo, il passe son enfance en Afrique occidentale française, Mali, Dahomey.... Il rentre à Paris en 1946, il a quatorze ans et écrit sa première pièce en vers alexandrins Nous habitons tous Charenton.

A vingt-quatre ans, ses deux pièces Saracanas et Le passé composé sont jouées au théâtre de la Huchette

Depuis 1965 il est joué en permanence en France et à l'étranger. Sa pièce, En regardant tomber les murs, le propulse à l'étranger. Le Théâtre de la Répétition à Tokyo, totalement conquis par son écriture, se rebaptise "Théâtre Guy Foissy " et depuis 1976 joue exclusivement ses pièces.

Prix des Nouveaux Auteurs de l'ORTF en 1969, Prix Courteline en 1978, grand prix de l'Humour Noir du Spectacle en 1979. Une soixantaine de pièces jouées au théâtre, à la radio, à la télévision, traduites en quinze langues et présentées dans plus de trente pays. On le taxe " d'enfant chéri du café-théâtre ". Appellation réductrice dans laquelle il ne se reconnaît pas : " les définitions ne m'intéressent pas mais s'il en faut une c'est l'humour noir qui définirait le mieux mon attitude vis à vis du théâtre, de la vie, et qui consiste dans une espèce de recul et de dérision que je ressens par rapport à beaucoup de choses. "

- " Je m'inscris dans ce théâtre qui, lié à la problématique de la société contemporaine et à la réalité des choses, les transpose et les traite par le prisme de l'humour. [...] L'humour cathartique, révélateur qui par le truchement du rire nous livre nos propres angoisses et vicissitudes. "

De pièce en pièce on retrouve dans l'univers de Guy Foissy des personnages qui sont toujours victimes d'un état de fait, d'une agression sociale, d'un conflit et qui, vulnérables et désemparés, ne sachant pas se défendre, soit, se résignent et tombent dans le jeu, soit, réagissent mais d'une façon toute dérisoire.]


Direction Critorium

[Création le 9 juillet 1988 au Festival d'Avignon (off) parla compagnie Atmosphère (Paris) ; mise en scène de Michel Fau ]

DÉCOR

La rue... Un arrêt d'autobus.

Les trois dames attendent à l'arrêt d'autobus.

DAME 1. - Je vais crier. Je sens que je vais crier ! Ça monte...

DAME 2. - Je vous en prie : pas ici ! Maîtrisez­-vous!

DAME 1. - Ça monte...

DAME 2. - Et bien faites redescendre.

DAME 1. - Facile à dire, ardu à faire.

DAME 2. - Et comment je fais, moi ?

DAME 1. - Vous êtes plus âgée, c'est normal.

DAME 2. - L'âge n'a rien à voir à l'affaire.

DAME 1. - Si. Plus on est vieux, moins on crie.

DAME 2. - C'est faux. Absolument faux. Quand

j'étais jeune, je criais moins. Plus on est vieux, plus on crie. Là est le vrai. Je veux bien admettre que plus le temps passe, plus la voix se brise, mais ça n'empêche pas de crier. Au contraire.

DAME 1. - Alors à quoi ça sert de crier si on ne vous entend pas ?

DAME 3. - Vous allez la fermer oui !

DAME 2. - Madame a raison, vous devriez la fermer.

(Se reprenant)

Je veux dire : « la boucler ».

DAME 1. - Je voudrais vous y voir.

DAME 2. - Et bien j'y suis ! Et bien nous y som­mes !

(A Dame 3.)

N'est-ce pas, madame, que nous y sommes ? N'est-ce pas que... ouh ouh... elle n'est plus là, elle

est partie ou sourde.

DAME 1. - Les gens, plus ils crient fort, plus ils sont sourds.

DAME 2. - Excusez-moi, mais c'est le contraire... plus ils sont sourds, plus ils crient fort.

DAME 1. - C'est comme la masturbation, plus ils sont sourds...

DAME 2. - Non, là c'est le contraire.

DAME 1. - C'est toujours le contraire avec vous

DAME 3. - Vous allez la fermer oui !

DAME 2, à Dame 1. - Vous allez la fermer oui !

DAME 3. - Vous aussi

DAME 2. - Moi aussi ! (Se reprenant) Ah non !

Si en plus ils nous empêchent de parler maintenant, ça va être drôle.

DAME 1. -- En tout cas, moi, s'il n'arrive pas, je crie. C'est intenable. Ça fait des heures qu'on attend. Des heures entières.

DAME 2, à Dame 3. - Madame, vous étiez là avant nous. Depuis combien de temps attendiez­vous ? Avant nous ? (Dame 3 ne répond pas) C'est un scandale. Vous ne trouvez pas que c'est un scan­dale ? Rien ne marche ! Rien ne fonctionne, ou alors fonctionne à l'envers. On se demande à quoi ça sert le progrès si ça sert à donner envie de crier. C'est la merde ! En un mot c'est la merde. Une grosse merde ! Un tas de merde ! Une montagne de merde ! Le monde est devenue un Everest de merde...

DAME 3. - On a compris.

DAME 2. - Irrespirable.

DAME 1. - C'est pour ça qu'ils nous interdisent de crier, sans quoi ça ferait une de ces bocasses !...

DAME 2. - Vous étiez là longtemps avant nous... Ouh ouh ? Vous étiez là longtemps avant nous ?

DAME 3. - Je n'en sais rien.

DAME 2. - Ah bah... Comme c'est curieux. Moi, quand j'attends, je sais toujours combien de temps j'attends. C'est plus convenable. Pas vous ? Pas vous ?

DAME 1. - Il a peut-être eu une panne ou un accident. D'habitude on n'attend pas si longtemps.

DAME 2. - D'habitude, d'habitude ! Il n'y a plus d'habitude, tout change tout le temps, on n'a plus le temps de s'habituer. Les autobus n'ont jamais de panne et jamais d'accident. C'est statistique.

DAME 3. - Qu'est-ce que ça peut vous faire de savoir depuis combien de temps on est là, puisqu'on est là ? Depuis combien de temps on attend ? Puis­qu'on attend. A quoi ça sert ?

DAME 2. - Quand même.

DAME 1. - Si ça sert, je vais vous dire. Moi, je sais qu'au bout d'un certain temps, je craque. Si je ne sais pas depuis combien de temps il y a un certain temps, comment voulez-vous que je sache quand je vais craquer. Et quand je craque je crie. Crac !

DAME 2. - Moi c'est le contraire. Quand je crie je craque. Crac !

DAME 3. - Moi quand j'attends, quand je sais que j'attends, parce que quand on ne sait pas qu'on attend c'est tout à fait différent...

DAME 2. - Oui?.

DAME 3. - Je ne crie pas, puisque j'attends.

DAME 2. - Moi c'est le contraire...

DAME 1, la coupant. - Moi aussi. Ça m'énerve­rait plutôt d'attendre.

DAME 3. - Quand on attend, on fait quelque chose. C'est quand on ne fait rien qu'on a envie de crier.

DAME 2. - Ce n'est pas tout à fait faux, j'ai moi-­même observé...

DAME 3, poursuivant, la coupant. - A condition de se concentrer sur son attente, de faire corps et âme avec elle, de s'y plonger tout entière, de s'y immerger. L'attente par immersion totale. Si on s'en détourne, c'est foutu. Par exemple, si on bavarde comme de vieilles pies, on risque d'avoir envie de crier, si on attend, non.

DAME 2. -- Puis-je vous poser une question ?

DAME 3. - Non.

DAME 2. -- Excusez-moi, madame, mais ce n'est pas courtois. On écoute les questions des gens,

même si on n'y répond pas.

DAME 1. - Ça y est ! Ça remonte ! Si cet auto­bus n'arrive pas dans les dix minutes qui suivent, je crie. Vous avez une montre ? J'ai cassé la mienne. C'est pour savoir pour les dix minutes.

DAME 3. - Ce qu'il faut quand on attend. C'est attendre ; totalement. C'est se taire. N'être plus soi­même qu'un bloc d'attente. Un roc d'attente. Immo-

bile. Silencieux. Majestueux. Que rien ne détourne l'esprit de l'attente. Et quand l'autobus arrive, on prend une grande inspiration, on fonce, on s'asseoit, on se concentre sur l'attente du voyage, on reprend une grande inspiration, on sort, et après, on libère son cri. Quand c'est le moment, pas avant.

DAME 2. - Ça me prend aussi. J'ai quelque chose qui monte. Je crois que je vais crier...

DAME 1. - Si vous criez, je crie aussi.

DAME 3. - Vous allez la fermer oui !

DAME 1. - Et vous ? Vous n'avez rien qui

monte !

DAME 3. - Moi aussi, j'ai quelque chose qui monte, mais je n'y pense pas, je pense à l'attente. Enfin, j'essaie ! Avec vous ce n'est pas facile, vous allez finir par me donner envie de crier, moi aussi. Mais taisez-vous ! Taisez-vous donc ! On ne s'en sort que par le silence et le vide intérieur.

DAME 2. - La question que je voulais vous...

DAME 3. - Pas un mot. Pas une pensée. Rien que l'attente et le vide. Alors, le cri, quand il arrive, comme une boule de chair vivante, ce silence l'im­pressionne, et le vide lui donne le vertige, alors il rebrousse chemin. Essayez... c'est l'adopter.

DAME 2. - C'est une vue de l'esprit.

DAME 1. - Si c'est une vue de l'esprit...

DAME 3. - Chut...

(Elles restent silencieuses, un temps, concentrées puis... )

DAME 1, à Dame 2, à voix basse. - Madame... madame... je peux me permettre ?

(Dame 3 ferme encore plus fort les yeux, et serre les poings.)

DAME 2, idem, à voix basse. - Je vous en prie...

DAME 1, id. - Votre cri...

DAME 2, id. - Oui, mon cri ?

DAME 1, id. - C'est comment votre cri ?

DAME 2, id. - Comment c'est comment mon cri ?

DAME 1, id. - Oui, comme intensité ?

DAME 2, id. - Comme décibel ? Je ne sais pas, on n'a jamais mesuré.

DAME 1, id. - Je veux dire : grave, aigu, rauque, déchirant. Moi, le mien, il paraît que c'est un cri d'angoisse. Terrible. Un cri d'angoisse terrible. C'est ce qu'on m'a dit.

DAME 2, id. - Moi, je ne sais pas. On m'a simple­ment dit que c'est un cri à se faire dresser les cheveux sur la tête.

[Guy Foissy, Direction Critorium, Librairie Théâtrale 1988, p 7-13]


 

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