Beaumarchais : Le Mariage de Figaro I, 1 et 2, 1781 : L'espace du jeu décrit par le jeu

Publié le par Maltern




Mademoiselle Contat
Elle crée le rôle de Suzanne en 1784
dans Le Mariage de Figaro

Comparer son costume à la didascalie de Beaumarchais
.


Beaumarchais : Le Mariage de Figaro I, 1 et 2,  [1781]

 

La Folle Journée ou le Mariage de Figaro, est présenté en 1781 est la suite du Barbier de Séville (1774-1775).Le sujet est un classique d'une gande banalité. Le triangle amoureux : deux hommes se disputent la même femme ; Figaro, valet de chambre du comte Almaviva, premier magistrat d'Andalousie, s'affrontent pour conquérir Suzanne, femme de chambre de la comtesse. L'un veut l'épouser l'autre en faire sa maîtresse.

Le spectateur connaît déjà le Comte, apparemment noble généreux, dans le Barbier de Séville, (1775) il avait aboli le droit de cuissage. Généreux d'apparence n'est-il pas corrompu en réalité rejoignant le type du « grand seigneur méchant hommes », (Dom Juan de Molière) emblème du libertin ?]

Si l'histoire est commune le traitement ne l'est pas et la pièce reçue en 1781 par la Comédie Française n'est jouée qu'en 1784 après plusieurs censures. Beaumarchais, lui-même véritable aventurier (horloger, professeur de musique, financier, politicien, trafiquant d'armes et...auteur dramatique !) dénonce les privilèges de l'aristocratie. La pièce est considérée comme subversive et immorale. Louis XVI après l'avoir lue est outré : « C'est détestable, cela ne sera jamais joué: il faudrait détruire la Bastille pour que la représentation de cette pièce ne fût pas une inconséquence dangereuse. Cet homme déjoue tout ce qu'il faut respecter dans un gouvernement. »[i] " Beaumarchais situe alors l'action en Espagne et le Roi - sous la pression de Marie-Antoinette et du comte d'Artois son frère, - lève l'interdit en 1784. La pièce fait un triomphe mémorable à la Comédie-Française mais...sera à nouveau interdite sous l'Empire, la Restauration et même sous l'Occupation, entre 1940 et 1944 !]

 

Autopsie d'un succès

« Le succès premier du Mariage de Figaro, dans le milieu de la grande noblesse du royaume, reposait sur un paradoxe dont certains contemporains s'étaient avisés. La baronne d'Oberkirch écrit ainsi : « Le Mariage de Figaro est peut-être la chose la plus spirituelle qu'on ait écrite, sans en excepter peut-être les œuvres de Monsieur de Voltaire [...] Je rentrai chez moi en sortant de la comédie, le cœur serré de ce que je venais de voir et furieuse de m'être amusée. » Emportée par le tempo rapide de cette conversation à la mode dans les milieux des élites sociales de l'Ancien Régime, la comédie de Beaumarchais décoche une volée de traits brillants contre les abus qui caractérisent cette société. Elle se fait l'écho de toutes les insolences satiriques de l'époque et leur donne cette forme acérée qui emporte l'adhésion complice des spectateurs : la censure, la justice, les préjugés de la naissance, les privilèges de la noblesse, les mœurs libertines des « mâles », les relations de service, marquées par leur origine féodale et désormais insupportables, sont des cibles désignées pour un rire qui n'exclut pas la révolte. La fable elle-même, parce qu'elle raconte la rivalité d'un aristocrate et d'un plébéien qui parvient à ses fins, confirme une leçon politique et morale dans l'esprit des Lumières. [...]Nouveau héros bourgeois, le « bâtard conquérant » des romans suscite une interrogation profonde sur le sujet, sur l'identité d'un plébéien en même temps que sur la parole théâtrale, sur le « je » qui advient au théâtre.»

[Pierre Frantz, in art. E. U. Mariage de Figaro]


 Caractères et habillements de la pièce

 

Le Comte Almaviva doit être joué très noblement, mais avec grâce et liberté. La

corruption du coeur ne doit rien ôter au bon ton de ses manières. Dans les moeurs de

ce temps-là les Grands traitaient en badinant toute entreprise sur les femmes. Ce rôle

est d'autant plus pénible à bien rendre, que le personnage est toujours sacrifié. Mais

joué par un comédien excellent (M. Molé), il a fait ressortir tous les rôles, et assuré

le succès de la pièce.


Son vêtement des premier et second actes est un habit de chasse avec des bottines à

mi-jambe, de l'ancien costume espagnol. Du troisième acte jusqu'à la fin, un habit

superbe de ce costume.

[...]


Figaro. L'on ne peut trop recommander à l'acteur qui jouera ce rôle de bien se

pénétrer de son esprit, comme l'a fait M. Dazincourt. S'il y voyait autre chose que de

la raison assaisonnée de gaieté et de saillies, surtout s'il y mettait la moindre charge,

il avilirait un rôle que le premier comique du théâtre, M. Préville, a jugé devoir

honorer le talent de tout comédien qui saurait en saisir les nuances multipliées, et

pourrait s'élever à son entière conception.


Son vêtement comme dans le Barbier de Séville.


Suzanne. Jeune personne adroite, spirituelle et rieuse, mais non de cette gaieté

presque effrontée de nos soubrettes corruptrices ; son joli caractère est dessiné dans la

préface, et c'est là que l'actrice qui n'a point vu mademoiselle Contat doit l'étudier

pour le bien rendre.


Son vêtement des quatre premiers actes est un juste blanc à basquines, très élégant, la

jupe de même, avec une toque, appelée depuis par nos marchandes à la Suzanne. Dans

la fête du quatrième acte, le Comte lui pose sur la tète une toque à long voile, à hautes

plumes et à rubans blancs. Elle porte au cinquième acte la lévite de sa maîtresse, et

nul ornement sur la tête.



Personnages [Distribution sélective]


Le Comte Almaviva, grand corrégidor d'Andalousie.

La Comtesse, sa femme.

Figaro, valet de chambre du Comte et concierge du château.

Suzanne, première camariste de la Comtesse et fiancée de Figaro.

Marceline, femme de charge.

Bazile, maître de clavecin de la Comtesse.

[...]



La scène est au château d'Aguas-Frescas, à trois lieues de Séville.


Placement des acteurs


Pour faciliter les jeux du théâtre, on a eu l'attention d'écrire au commencement de

chaque scène le nom des personnages dans l'ordre où le spectateur les voit. S'ils font

quelque mouvement grave dans la scène, il est désigné par un nouvel ordre de noms,

écrit en marge à l'instant qu'il arrive. Il est important de conserver les bonnes

positions théâtrales ; le relâchement dans la tradition donnée par les premiers acteurs

en produit bientôt un total dans le jeu des pièces, qui finit par assimiler les troupes

négligentes au plus faibles comédiens de société.


Acte premier


Le théâtre représente une chambre à demi démeublée ; un grand fauteuil de malade[ii] est au milieu. Figaro, avec une toise, mesure le plancher. Suzanne attache à sa tête, devant une glace, le petit bouquet de fleurs d'orange, appelé chapeau de la mariée.

 

Scène I

Figaro, Suzanne.


Figaro - Dix-neuf pieds sur vingt-six.[iii]

Suzanne - Tiens, Figaro, voilà mon petit chapeau : le trouves-tu mieux ainsi ?

Figaro - lui prend les mains. Sans comparaison, ma charmante. Oh ! que ce joli bouquet virginal, élevé sur la tête d'une belle fille, est doux, le matin des noces, à l'oeil amoureux d'un époux !...

Suzanne - se retire. Que mesures-tu donc là, mon fils ?

Figaro - Je regarde, ma petite Suzanne, si ce beau lit que Monseigneur nous donne aura bonne

grâce ici.

Suzanne - Dans cette chambre ?

Figaro - Il nous la cède.

Suzanne - Et moi, je n'en veux point.

Figaro - Pourquoi ?

Suzanne - Je n'en veux point.

Figaro - Mais encore ?

Suzanne - Elle me déplaît.

Figaro - On dit une raison.

Suzanne - Si je n'en veux pas dire ?

Figaro - Oh ! quand elles sont sûres de nous !

Suzanne - Prouver que j'ai raison serait accorder que je puis avoir tort. Es-tu mon serviteur ; ou non ?

Figaro - Tu prends de l'humeur contre la chambre du château la plus commode, et qui tient le

milieu des deux appartements. La nuit, si madame est incommodée, elle sonnera de son côté ; zeste, en deux pas tu es chez elle. Monseigneur veut-il quelque chose : il n'a qu'à tinter du sien ; crac, en trois sauts me voilà rendu.

Suzanne - Fort bien ! Mais quand il aura tinté le matin, pour te donner quelque bonne et longue commission, zeste, en deux pas, il est à ma porte, et crac, en trois sauts...

Figaro - Qu'entendez-vous par ces paroles ?

Suzanne - Il faudrait m'écouter tranquillement.

Figaro - Eh, qu'est-ce qu'il y a ? bon Dieu !

Suzanne - Il y a, mon ami, que, las de courtiser les beautés des environs, monsieur le comte Almaviva veut rentrer au château, mais non pas chez sa femme ; c'est sur la tienne, entends-tu, qu'il a jeté ses vues, auxquelles il espère que ce logement ne nuira pas. Et c'est ce que le loyal Bazile, honnête agent de ses plaisirs, et mon noble maître à chanter, me répète chaque jour, en me donnant leçon.

Figaro - Bazile ! ô mon mignon, si jamais volée de bois vert, appliquée sur une échine, a dûment redressé, la moelle épinière à quelqu'un...

Suzanne - Tu croyais, bon garçon, que cette dot qu'on me donne était pour les beaux yeux de ton mérite ?

Figaro - J'avais assez fait pour l'espérer.

Suzanne - Que les gens d'esprit sont bêtes !

Figaro - On le dit.

Suzanne - Mais c'est qu'on ne veut pas le croire.

Figaro - On a tort.

Suzanne - Apprends qu'il la destine à obtenir de moi secrètement, certain quart d'heure, seul à

seule, qu'un ancien droit du seigneur... Tu sais s'il était triste !

Figaro - Je le sais tellement, que si monsieur le Comte, en se mariant, n'eût pas aboli ce droit

honteux, jamais je ne t'eusse épousée dans ses domaines.

Suzanne - Eh bien, s'il l'a détruit, il s'en repent ; et c'est de ta fiancée qu'il veut le racheter en

secret aujourd'hui.

Figaro -  se frottant la tête. Ma tête s'amollit de surprise, et mon front fertilisé...

Suzanne - Ne le frotte donc pas !

Figaro - Quel danger ?

Suzanne - riant. S'il y venait un petit bouton, des gens superstitieux...

Figaro - Tu ris, friponne ! Ah ! s'il y avait moyen d'attraper ce grand trompeur, de le faire donner dans un bon piège, et d'empocher son or !

Suzanne - De l'intrigue et de l'argent, te voilà dans ta sphère.

Figaro - Ce n'est pas la honte qui me retient.

Suzanne - La crainte ?

Figaro - Ce n'est rien d'entreprendre une chose dangereuse, mais d'échapper au péril en la menant à bien : car d'entrer cher quelqu'un la nuit, de lui souffler sa femme, et d'y recevoir cent coups de fouet pour la peine, il n'est rien plus aisé ; mille sots coquins l'ont fait. Mais... (On sonne de l'intérieur.)

Suzanne - Voilà madame éveillée ; elle m'a bien recommandé d'être la première à lui parler le matin de mes noces.

Figaro - Y a-t-il encore quelque chose là-dessous ?

Suzanne - Le berger dit que cela porte bonheur aux épouses délaissées. Adieu, mon petit Fi, Fi, Figaro ; rêve à notre affaire.

Figaro - Pour m'ouvrir l'esprit, donne un petit baiser.

Suzanne - A mon amant aujourd'hui ? Je t'en souhaite ! Et qu'en dirait demain mon mari ? (Figaro l'embrasse.)

Suzanne - Hé bien ! hé bien !

Figaro - C'est que tu n'as pas d'idée de mon amour.

Suzanne -  se défripant. Quand cesserez-vous, importun, de m'en parler du matin au soir ?

Figaro - mystérieusement. Quand je pourrai te le prouver du soir jusqu'au matin.

(On sonne une seconde fois.)

Suzanne - de loin, les doigts unis sur sa bouche. Voilà votre baiser, monsieur ; je n'ai plus rien à vous.

Figaro - court après elle. Oh ! mais ce n'est pas ainsi que vous l'avez reçu.

Scène II

Figaro - seul.

La charmante fille ! toujours riante, verdissante, pleine de gaieté, d'esprit, d'amour et de délices ! mais sage !

(Il marche vivement en se frottant les mains.)

 Ah ! Monseigneur ! mon cher Monseigneur ! vous voulez m'en donner... à garder ? Je cherchais aussi pourquoi m'ayant nommé concierge, il m'emmène à son ambassade, et m'établit courrier de dépêches. J'entends, monsieur le Comte ; trois promotions à la fois : vous, compagnon ministre ; moi, casse-cou politique, et Suzon, dame du lieu, l'ambassadrice de poche, et puis ; fouette courrier ! Pendant que je galoperais d'un côté, vous feriez faire de l'autre à ma belle un joli chemin ! Me crottant, m'échinant pour la gloire de votre famille ; vous, daignant concourir à l'accroissement de la mienne ! Quelle douce réciprocité ! Mais, Monseigneur, il y a de l'abus. Faire à Londres, en même temps, les affaires de votre maître et celles de votre valet ! représenter à la fois le Roi et moi dans une Cour étrangère, c'est trop de moitié, c'est trop.

-  Pour toi, Bazile ! fripon mon cadet ! je veux t'apprendre à clocher devant les boiteux ; je veux... Non, dissimulons avec eux, pour les enferrer l'un par l'autre. Attention sur la journée, monsieur Figaro ! D'abord avancer l'heure de votre petite fête, pour épouser plus sûrement ; écarter une Marceline qui de vous est friande en diable ; empocher l'or et les présents ; donner le change aux petites passions de monsieur le Comte ; étriller rondement monsieur du Bazile, et...



[i] D'après Laurent Turcot : Le Promeneur à Paris au XVIIIe siècle.

[ii] Il servira de « cachette » à Chérubin et au Comte par la suite. Une solution très simple inventée par  Beaumarchais pour relever le défi : comment se cacher dans un espace « démeublé ». Cette chambre est un lieu de passage dans le premier acte. Remarquer l'absence du lit, on en parle mais il n'est pas sur scène.

[iii] Ce qui fait environ 50m2, l'équivalent d'une scène de théâtre.


Diapositive 52

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M 12/12/2015 11:00

Bonjour merci pour cet article.
Est-ce que vous pouvez m'en dire plus sur cette référence "[Pierre Frantz, in art. E. U. Mariage de Figaro]". J'aimerai lire l'article ou l'ouvrage. A quoi correspond E U ? Merci.