Kerman : La mastication des morts [extraits] 1999

Publié le par Maltern

Patrick Kerman 1959- 2000 , La mastication des morts 1999

[ La création de ce texte est due à Solange Oswald, à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. C'est le type même d'un texte théâtral qui rompt avec toutes les conventions de la dramaturgie attendue. On peut parler d'écriture pour la scène ou de matériau scénique. Patrick Kerman de retour dans son village de Moret-sur-Raguse se souvient du passé , des ragots, des histoires. Et sa visite au cimetière lui donne l'idée d'écrire plus de 200 "épitaphes", des fragments de théâtre qui racontent la vie d'un village. On peut avec ce matéiau "orchestrer" un spectacle sur un espace éclaté. Ce nouveau dialogue des morts se prête à tous les traitements scéniques et à une variation sur tous les registres de jeu, tragique, sentencieux, pathétique etc. ]


Docteur Serge Lemoine

1912‑1979


« front ridé et aride yeux caves nez pointu bordé d'une couleur noirâtre tempes affaissées creuses et ridées oreilles rétives en haut lèvres pendantes pommettes enfoncées menton ridé et racorni peau sèche livide et plombée poils des narines et des cils parsemés d'une espèce de poussière d'un blanc terne visage fortement contourné et méconnaissable »

Hippocrate a raison je suis bien mort


Mise en scène de Jules-Henri Marchant

au théâtre du Rideau Bruxelles, 2005, avec une promotion de l'IAD


Anonyme

1954


anonyme anonyme vite dit anonyme comme si je savais pas moi moi mon nom à moi et ma naissance à moi ah ça oui anonyme c'est du joli là au‑dessus de moi en gros a/no/ny/me j'en ai pour quelques décennies avant qu'ils rasent la tombe et mettent un autre à ma place un pas anonyme pas un nom ça et encore moi moi j'ai de la chance à côté il y en a un alors lui c'est même pas anonyme qui est écrit c'est rien du tout que de chie qui est écrit vu qu'il a même pas un écriteau pourri comme moi l'anonyme qui tombe en morceaux moi qui à la novembre récolte les invendus les chrysanthèmes qui puent ça oui c'est bon pour moi bon pour l'anonyme et lui à côté sais même pas depuis quand l'était déjà là quand j'ai cassé ma pipe dans ce trou paumé en 54 l'hiver 54 moins vingt oh lui l'était tranquille déjà se gelait plus les miches le vrai anonyme vu qu'il était à trois pieds sous la terre gelée et qu'il craignait plus le froid et la faim comme moi l'anonyme à qui on fermait la porte au nez et à qui on laissait même pas les restes pour les cochons qu'on chassait à coups de fourche de la grange au foin ou de l'étable bien fumante tellement on avait peur que l'anonyme se découpe un bon steak sur pied ah ça oui on voulait pas le connaître l'anonyme qui arrivait d'on sait où en loques le ventre creusé et les pieds gercés qu'il pouvait plus marcher l'anonyme et que le curé fermait le portail de l'église à double tour manquait plus que des va‑nu‑pieds puants lui volent son crucifix quinzième va bouffer un crucifix même quinzième par moins vingt que la fontaine était gelée et que pas une poule ou un lapin se promenait dans les cours et que moi l'anonyme pouvait plus marcher plus un pas et que moi l'anonyme me suis affalé sur le banc de la place entre l'église et la mairie à six heures du soir et que je voyais les cheminées fumer derrière les volets clos et que j'attrapais parfois un regard quand un de ces péquenots à la face rougie par le feu sortait chercher une bûche et rentrait vite en verrouillant la porte et moi l'anonyme me suis endormi sur le banc au milieu du bourg à six heures trente le dix‑neuf décembre 1954 et ne me suis jamais réveillé et même que le lendemain le Raymond faisait la gueule par moins vingt je creuse pas je l'ai entendu pas par moins vingt et qu'on m'a laissé dans l'entrepôt à vin de la mère Pascale pendant vingt‑sept jours vu que vu le froid je risquais pas de puer et que vu mon état ses barriques de rouge ne risquaient rien non plus voilà ce qui me vaut l'honneur à moi l'anonyme de reposer dans ce charmant bourg


Eric Brun

1865‑1939


Et ainsi s'achève ma route. Rien ne me retient au monde Il est sale, pourri et immonde. Cette pauvre vie me dégoûte.

 


Jean‑René Blandin

1897‑1953


Ci‑gît Jean‑René Blandin, garagiste de son vivant, qui au sortir d'une enfance heureuse quitta son bourg pour suivre les drapeaux tricolores dans les chemins embourbés de l'est de notre patrie. Son apprentissage dans le métier des armes ne fut que victoires et son avancement au rang de lieutenant fut juste triomphe : il soumit l'ennemi au chemin des Dames, ce farouche ennemi qui voulait envahir notre beau pays. Il dompta le boche, mais sa propre renommée ne fut jamais l'objet de ses succès, mais la gloire de sa patrie. Rude, sévère, mais correct, il fut pour ses camarades et subordonnés un chef exemplaire, toujours disponible pour une parole réconfortante, et ses efforts ne furent vains dans ce long combat douloureux. Mais dès que la patrie cessa de l'exiger, il cessa de vaincre pour s'en retourner en son bourg qui l'accabla d'honneurs mérités.

En sa vingt‑septième année, il prit Germaine Ronchon pour femme qui lui donna deux fils et deux filles, bonheur de ses années de dur labeur comme concessionnaire Citroën.

Il reprit les armes pour combattre dans la clandestinité farouche l'oppresseur insatiable et sous le nom de capitaine Jean fut par deux fois blessé, mais jamais terrassé. Il témoigna à la chambre civique contre Paul Reboul accusé de soutien actif à l'occupant qui fut blanchi des soupçons tangibles dont il était l'objet.

Ce fut en la cinquante‑sixième année de son âge, l'an 1953, le quatre juillet que la deux‑chevaux d'Auguste Richet dont il vérifiait les freins sur la route de Landon s'engouffra sous un semi‑remorque à cinq heures du soir et qu'après deux jours de douce agonie, il s'éteignit dans l'affliction de sa famille.


Germaine Ronchon, sa tendre épouse,

François et Fabrice,

Florence et Fabienne, ses enfants chéris,

son frère Yvan Blandin dit Papagenito,

ont élevé à la mémoire de leur mari, père et frère

ce monument de leurs regrets.


Voilà l'épitaphe qu'elle aurait dû me faire graver, la salope.


Marie‑Louise Grangeon

née Jobart

1921‑1992


Je sais bien que cela ne se fait plus guère, que ces pratiques paraissent surannées, mais tout de même, je tiens à dire que j'ai été très touchée par les nombreuses marques de sympathie que m'ont témoignées toutes les personnes qui, par leur présence et leur message, se sont associées à mon deuil, et j'en profite également pour remercier très sincèrement mes enfants et petits‑enfants, parents et alliés, mes anciens voisins de la Grand‑Rue, le docteur Bouvot ainsi que son prédécesseur, le docteur Lemoine, le personnel de la maison de retraite, mes amis du club de bridge, les sapeurs‑pompiers de Landon, le service des urgences du centre hospitalier de la ville, et tous ceux qui, par leurs fleurs, leurs envois et leurs pensées, se sont associés à ma peine. Que tous trouvent ici l'expression de ma profonde gratitude et de mon éternelle reconnaissance.


Justin Vigne

1869‑1953


alors là alors là moi qui me disais toujours tu verras bien quand tu y seras

nib à voir

que dalle

on se raconte plein de choses

on s'en fait tout un plat

on se monte le bourrichon

on extrapole

on suppute

on fabule

et total

nada

mais ce qui s'appelle queue de chie

 


Raoul Riboux

1903‑1951


Fils, je suis parti et je ne t'ai pas tout dit, fils.

Je ne t'ai rien dit.

Je ne t'ai pas dit ce qu'un père ne dit pas à son fils.

Ecoute‑moi, fils.

Tu dois savoir que personne ne t'aidera dans ce monde.

C'est toi, fils, qui dois te préparer à ce monde.

Apprends, fils, à courir les prairies, cela te rendra fort.

Mon fils, tu dois savoir que tu n'as pas d'amis, pas même de soeur, de mère ou de père.

Ce sont tes jambes qui sont tes amies, ce sont tes cheveux qui sont tes amis, ce sont les mains qui sont tes amies.

C'est avec eux que tu dois te préparer au monde, fils.

Ta faiblesse sera ta force. C'est à ta faiblesse qu'il faudra te préparer, fils.

C'est en descendant la colline que tu verras le sommet, fils.

C'est en plongeant dans les eaux glacées de la Raguse que tu te réchaufferas, fils.

Tu dois le savoir.

C'est en crachant sur ta propre face que tu resplendiras, fils.

C'est en démolissant notre maison que tu construiras ton foyer.

C'est en méprisant ton corps qu'il s'endurcira, fils.

Sache cela.

Et qu'il te faut te perdre pour te trouver.

Qu'il te faut te trouver pour te perdre.

Sache aussi que les corps des femmes recèlent des secrets.

Et que tu t'y engouffreras à jamais insatié.

Et qu'elles s'ouvriront à toi seul.

Et qu'elles s'offriront à toi seul, fils.

Et que toujours tu les décevras.

Tu dois le savoir, mon fils.

Cela et les autres choses aussi.


Robert Delput

1892‑1941


Son départ fut pour moi un glaive de douleur si bien que je la suivis de peu.


Gisèle Delput

épouse Triboulet

1934‑1987


Ci je gis, Gisèle Delput, qui fit le bonheur de son époux et de ses trois amants.


Georges Larguit

1928‑1972


mon agonie a été classique

on peut rien redire

phase un : Lemoine m'annonce mon cancer des poumons

c'est le choc

deux paquets de maïs pas plus dans la journée

trois mois il confirme

donc choc

phase deux : dénégation

pourquoi moi

pas moi non pas moi

et les autres hein

les docteur Mérer à Landon

le docteur Boccara à la ville

le docteur Friedel à la capitale c'était la dénégation

phase trois : colère

tout le Moustier de tante Thérèse

des beignes au fiston

des roustes à la Cathy

la deux‑chevaux de l'oncle Jules

la cabane de jardin

classique

phase quatre : dépression

j'étais déprimé

plus envie de tabasser l'aîné

le pastis sans goût

les jours au lit

les nuits dans les bois

le fond j'ai touché de la déprime

mais vite phase cinq : marchandage

bon j'arrête les maïs

jogging autour de l'étang

plus de tiercé

je fais la chose à la Cathy

j'aide les devoirs du Jean‑René

toujours classique quoi

puis phase six : acceptation soumission renonciation résignation

on y passe tous les jours hein Riton

un dernier pastaga la mère Pascale

pas si terrible à ce qu'on dit

Cathy c'est pas le moment encore de faire une gueule d'enterrement

la vingt‑deux tu l'auras dans un mois fiston

phase heureuse et gaie insouciante on peut dire

toujours classique quoi

et phase sept : décathexis

stade ultime

mais rien que le mot

je comprenais pas

je voyais pas trop

c'est‑à‑dire que là

le concept m'échappait

alors j'ai préféré partir juste au début de la sept

de la décathexis

mais jusque‑là j'ai tout fait

dans les règles

on peut rien me dire

sauf la sept que je sentais pas vraiment

mais quand même

classique mon agonie


Jean Blandin

23 février ‑ 3 mars 1952

Chère maman et cher papa,

Voilà quelques temps que je suis ici, je ne sais pas exactement, mais ça ne fait rien, j'ai juste envie de vous parler. Pour moi tout va bien, ne vous faites surtout pas de soucis, surtout pas, je n'ai pas pu voir comment était la vie pour la regretter assez et le peu que j'ai pu entendre lors de l'enterrement m'a convaincu que je n'ai rien manqué. Mon seul regret, c'est vous que j'ai laissés là‑bas. Voilà mon inquiétude. Qu'allez‑vous devenir sans moi, comment allez‑vous vous débrouiller dans la part qu'il vous reste à vivre ?Je ne suis plus là pour vous aider et les quelques heures que j'ai vécues avec vous ont suffi à m'attacher à vous, à ton haleine de tabac froid, papa, à tes seins gonflés de lait sucré, maman, et je suis sûr que nous aurions formé une belle famille, oui, je vous aurais aimé et haï comme un bon fils. Enfin, vous savez cela mieux que moi. Voilà les quelques mots que je voulais tout de même vous dire et que vous n'entendrez peut-être pas, mais rassurez‑vous, je me porte bien.

A bientôt. Je vous embrasse très fort.

Votre fils Jean.

 


Reboul Eric

1951‑1987


C'était au début de la seconde mi‑temps. Tout au début. Sur un centre en retrait de Richard, après un débordement sur l'aile droite. Tout seul j'étais, un peu à gauche du point de penalty, complètement démarqué. Un centre bien tendu. Et moi, là, débarrassé de leur arrière central qui prenait Guillaume. Je ne sais pas ce qui m'a pris. J'avais le temps de l'amortir de la poitrine, de le contrôler et de le glisser dans le coin droit. Tranquillement. Je le voyais au fond, et déjà la victoire contre l'A.S. Landon, et le titre de champion départemental cadet, je le voyais, et les embrassades et la fête, je le voyais. J'avais le temps. Et j'ai fait une tête plongeante. Un beau geste. J'ai fait une tête plongeante et le ballon s'est écrasé sur le poteau droit. Tout au début de la seconde mi‑temps. Je ne sais pas ce qui m'a pris. J'aurais pu la contrôler. Nous avons fait match nul. II nous manquait un point pour être champion. Je ne sais vraiment pas ce qui m'a pris.


Riboux Caroline.

1967‑1989

bonjour bonjour je suis l'idiote du village il y en a toujours une assise sur un banc de la place de la mairie ou debout devant l'église la bave aux lèvres c'est moi le regard débile oh pas trop mais quand même au bout d'une minute à me demander le chemin pour Landon et la voiture repartait et ils disaient c'est fou tous ces idiots de village y a qu'ici qu'on voit ça faudrait les enfermer mais ça aussi je l'étais au service psychiatrique de l'hôpital de Landon quand maman ne pouvait plus me calmer avec les quatorze valiums par jour un an à crier hurler derrière la grille un an à griffer les murs taper contre la porte pisser sur moi et manger mes excréments typique disait le docteur typique j'étais une idiote typique et au bout d'un an j'étais encore l'idiote oui c'est moi l'idiote bonjour bonjour alors je suis restée à la maison avec maman et papa je cassais tout papa réparait maman pleurait et je crevais les yeux du chat et papa l'enterrait et maman pleurait et je poussais des grognements et des gémissements et maman me prenait dans ses bras et papa pleurait j'étais vraiment l'idiote l'idiote typique avec les gamins qui attachaient mon pied au banc ou me cachaient dans les toilettes de la mairie j'étais quand même l'idiote du village avec mon sourire béat à rester toute la journée dehors sans bouger avec cette mare de bave à mes pieds et à rentrer pour casser ce que papa avait rafistolé et me blottir dans le giron de maman faut les comprendre et je les comprends mais je ne pouvais rien dire mais rien de rien ne sortait typique pour une idiote de village typique sauf quand maman m'a fait boire du téralène mélangé à de la grenadine et qu'enfin j'ai arrêté de respirer alors là c'est venu d'un coup d'un seul je me suis mise à parler et à parler que je ne m'arrête plus mais bon typique vont dire typique pour l'idiote du village


Gauthier Léontine

(1899)

Gauthier Marius

(1899‑1918)

Gauthier François

 (1899‑1919)

‑moi Gauthier Marius j'ai été affecté au 8e génie

‑moi Gauthier François au 155e d'infanterie

‑moi Marius j'ai été téléphoniste

‑moi François mitrailleur

‑moi Marius j'ai été blessé le vingt‑huit mai

‑moi François j'ai été blessé le neuf juillet

‑moi Marius à la tête par un éclat d'obus

‑moi François à la jambe gauche et aux poumons par une de

‑moi Marius j'ai été évacué à Villers‑Cotterêts

‑moi François aussi

‑moi Marius je suis mort le lendemain suite à mes blessures

‑moi François je suis décédé dans ma famille le 21 octobre 1919 avec une jambe et le poumon droit en moins

‑oh oh ,ça va les frangins et moi Léontine suis mort‑née pour ,laisser vivre ces deux cons


Nadin Henriette

 1912‑1956

Je suis née un 18 mai, je suis morte le 18 mars, comme quoi!?


Justin Vigne

1869 1953


alors là

alors là

moi qui me disais toujours tu verras bien quand tu y seras

nib à voir

que dalle

on se raconte plein de choses

on s'en fait tout un plat

on se monte le bourrichon

on extrapole

on suppute

on fabule

et total

nada

mais ce qui s'appelle queue de chie


Géraldine Goutard

17 mars ‑10 juillet 1969

Lundi 25 . avril 1969.

Moi: Ouin, ouin, ouin.

( Père entrant dans la chambre) : Encore par terre! Il me relève et me cogne la tête contre l'armoire) Ça t'apprendra ! Il me recouche dans le berceau, de sa poche il sort un bout de ficelle avec lequel il m'attache solidement) Voilà, comme ça elle tombera plus! (Il sort)

Moi: Ouin, ouin, ouin.

Vendredi 12 juin 1969. .

Moi: Ouin, ouin, ouin.

Père (entre dans la salle de bain) : Petite salope, (Il me prend par le cou, me sort de l'eau

et me frappe la tête contre le lavabo. Entre la mère)

Mère: Pas si fort, Gilles.

(II me laisse tomber dans ma baignoire rose)

Moi: . Ouin, ouin, ouin

Dimanche 10 juillet 1969.

Moi: Ouin, ouin, ouin.

Mère (vient de ma chambre, un chiffon à la main) : Connasse. (Elle me soulève par le

pied droit et me jette contre le coin droit de la table basse; ma fontanelle saigne)

Moi: Ouin, ouin, ouin.                          `

Père (sort trempé et nu de la salle de bain) : Pisseuse. (Il me saisit la jambe gauche et me

laisse tomber sur le coin gauche de la table basse ; une gelée blanche sort de ma fontanelle ouverte)

Moi: Ouin, ouin, ouin.

Père et mère ils me saisissent chacun par une jambe et me balancent contre le

téléviseur ; c'est .Jour du Seigneur ; il implose je meurs) Pas trop tôt.

(Le père retourne dans la salle de bain et la mère termine son ménage)

 


Honorine Delput

1837‑1929

je suis partie j' avais tout de neuf

habillée tout de neuf

robe neuve toute neuve draps tout neufs

tout des machins tout neufs tout neufs

un cercueil alors quelque chose de beau

et rien manquait

m' en suis allée dans un beau cercueil et rien manquait

habillée tout de neuf

chemise les bas

tout de neuf

robe neuve toute doublée encore

avec un édredon comme ça se fait

un drap tout neuf comme si j'étais couchée dans mon lit

 


Georges Triboulet

1934‑1978

j'ai vécu comme un porc mais je ne regrette rien


Dupont Aimée

épouse Nadin

1934‑1987

moi j'avais rien contre les fleurs et les couronnes ç' aurait été quand même plus gai non.


Jean Blandin

23 février ‑3 mars 1952

 Chère maman et cher papa,

Voilà quelques temps que je suis ici, je ne sais pas exactement, mais ça ne fait rien, j'ai juste envie de vous parler. Pour moi tout va bien, ne vous faites surtout pas de soucis, surtout pas, je n'ai pas pu voir comment était la vie pour la regretter assez et le peu que j' ai pu entendre lors de l'enterrement m'a convaincu que je n'ai rien manqué. Mon seul regret, c'est vous que j' ai laissés là‑bas. Voilà mon inquiétude. Qu'allez‑vous devenir sans moi, comment allez‑vous vous débrouiller dans la part qu'il vous reste à vivre ? Je ne suis plus là pour vous aider et les quelques heures que j' ai vécues avec vous ont suffi à m'attacher à vous, à ton haleine de tabac froid, papa, à tes seins gonflés de lait sucré, maman, et je suis sûr que nous aurions formé une belle famille, oui, j e vous aurais aimé et haï comme un bon fils. Enfin, vous savez cela mieux que moi. Voilà les quelques mots que je voulais tout de même vous dire et que vous n'entendrez peut‑être pas, mais rassurez‑vous, je me porte bien.

A bientôt. Je vous embrasse très fort.

Votre fils Jean


Violaine Blandin

1954‑1958

‑Oh oh! Je vous ai entendu lire votre lettre, monsieur. Elle est très jolie.

- Merci. Mais tu n'as pas besoin de m'appeler monsieur. Tu ne me connais pas ?

‑ Euh non, monsieur.

- Je m'appelle Jean Blandin.

‑ Moi, c'est Violaine Blandin. Tiens, on a le même nom.

- Ce n'est pas étonnant, je suis ton frère.

‑ Mais je n'ai pas eu de frère.

‑ Je sais, j'étais encore bébé quand je suis mort. On a pas eu le temps de se rencontrer:

‑ Donc je suis votre sœur.

‑Tu peux me tutoyer; tu sais, entre frère et sœur:

- Je me souviens, quand je suis née, j' ai entendu papa dire que cette fois‑ci on ne le perdrait pas.

- II parlait de moi, je pense.

‑ Mais ils ne m'ont pas gardée longtemps. J'ai juste fêté mon quatrième anniversaire. Et après, je suis morte . Ils ont dû pleurer beaucoup.

‑ Ils pleurent encore.

‑ C'est pour ça que tu leur écris une lettre, pour qu'ils pleurent plus.

‑ Oui.

‑ On les reverra, papa et maman ?

‑ Bien sûr; ils viendront nous voir bientôt

- C'est quand bientôt ?

- Bientôt.

- Dis, tu restes avec moi en attendant ?

- Mais oui, on va rester ensemble.

- Chouette, c'est bien un grand frère. A quoi on joue ?

- Tu choisis.

- A ni‑oui ni‑non.

- Si tu veux.

- Tu es d'accord ?

- Oui.

- Hé hé, tu as perdu, tu as perdu.


Reboul Eric

1951‑1987

C'était au début de la seconde mi‑temps. Tout au début. Sur un centre en retrait de Richard, après un débordement sur l'aile droite. Tout seul j'étais, un peu à gauche du point de penalty, complètement démarqué. Un centre bien tendu. Et moi, là, débarrassé de leur arrière central qui prenait Guillaume. Je ne sais pas ce qui m'a pris. J'avais le temps de l'amortir de la poitrine, de le contrôler et de le glisser dans le coin droit. Tranquillement. Je le voyais au fond, et déjà la victoire contre l'A. S. Landon, et le titre de champion départemental cadet, je le voyais, et les embrassades et la fête, je le voyais. J'avais le temps. Et j'ai fait une tête plongeante. Un beau geste. J'ai fait une tête plongeante et le ballon s'est écrasé sur le poteau droit. Tout au début de la seconde mi‑temps. Je ne sais pas ce qui m'a pris. J'aurais pu la contrôler. Nous avons fait match nul. Il nous manquait un point pour être champion. Je ne sais vraiment pas ce qui m'a pris.


Colette Richet

1945

à peine née hop je meurs valait mieux pour papa

ça lui aurait fait de la peine

lui qui avait déjà tant enduré là‑bas

tout aussi bien qu' il ne soit pas revenu

et qu'il ne m'ait pas vue

ni sa Géraldine toute tondue traînée sur la place de la mairie

avec moi dans le ventre

chahutée et bousculée

ses cheveux n'avaient pas encore repoussé

que hop je naquis et mourus


Boutard Alice

née Raillon

1925‑1979

des tomettes rouges rouges à moi qui ai toujours horreur du rouge non mais quel goût des tomettes rouges sur tout le sol gris bleuté j'avais rien contre celui des Levrault il est bien gris bleuté avec une touche de vert chaque fois qu'on venait je disais tu vois les tomettes des Levrault on a beau dire ça se conserve et la chaleur comme une espèce de chaleur dans le caveau mais sobre décente la chaleur pas une fausse comme ces tomettes rouges comme celles de la cuisine que j'en avais assez mais j'avais beau dire à l'Antonin quand est‑ce que tu me changes ces tomettes rouges rien vraiment rien juste une fois elles sont là et elles resteront là il m'a répondu et plus de trente ans j'ai passé dans cette cuisine toute rouge avec les tomettes qui me sortaient des yeux et l'Antonin qui trouve rien de mieux que de me faire construire un caveau et de daller le sol avec le reste de tomettes rouges entreposées dans la grange alors là je dis stop ça suffit moi le rouge je peux plus je peux plus

[ Patrick Kerman,  La Mastication des Morts, 1999, Lansman]


Diapositive 8

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