Shakespeare : Hamlet dialogue avec le spectre de son Père [Hamlet Acte I, sc 4-5 [Dialogue étrange]

Publié le par Maltern

Shakespeare : Hamlet dialogue avec le spectre de son Père [Hamlet Acte I, sc 4-5 [Dialogue avec un fantôme]

 

CLAUDIUS, roi de Danemark.

HAMLET, fils du précédent roi, neveu du roi actuel.

POLONIUS, chambellan.

HORATIO, ami d'Hamlet.

LE SPECTRE DU PERE D'HAMLET.


[Situation : Acte I Tandis que le Danemark, dont le roi est mort, est sous la menace d'une invasion norvégienne, le fantôme du roi révèle à son fils Hamlet le secret du crime dont il a été victime: le prince comprend alors que le nouveau roi Claudius, son oncle, qui vient d'épouser sa mère, la reine Gertrude, a tué son père. Le trouble où cette révélation jette Hamlet ne rassure pas le conseiller du roi, Polonius, qui le met sur le compte d'une passion trop violente pour sa fille Ophélie.]


SCENE IV


La plate-forme.


Entrent Hamlet, Horatio et Marcellus.


HAMLET. - L'air pince rudement. il fait très froid.


HORATIO. - L'air est piquant et aigre.


HAMLET. - Quelle heure, à présent ?.


HORATIO. - Pas loin de minuit, je crois.


MARCELLUS. - Non, il est déjà sonné.


HORATIO. - Vraiment ? Je ne l'ai pas entendu. Alors le temps approche où l'esprit a l'habitude de se promener.

(On entend au-dehors une fanfare de trompettes et une décharge d'artillerie. Qu'est-ce que cela signifie, monseigneur ?.


HAMLET. - Le roi passe cette nuit à boire, au milieu de l'orgie et des danses aux contorsions effrontées; et à mesure qu'il boit les rasades de vin du Rhin, la timbale et la trompette proclament ainsi le triomphe de ses toasts.


HORATIO. - Est-ce la coutume ?.


HAMLET. - Oui, pardieu ! Mais, selon mon sentiment, quoique je sois né dans ce pays et fait pour ses usages, c'est une coutume qu'il est plus honorable de violer que d'observer. Ces débauches abrutissantes nous font, de l'orient à l'occident, bafouer et insulter par les autres nations qui nous traitent d'ivrognes et souillent notre nom du sobriquet de pourceaux. Et vraiment cela suffit pour énerver la gloire que méritent nos exploits les plus sublimes. Pareille chose arrive souvent aux individus qui ont quelque vicieux signe naturel. S'ils sont nés (ce dont ils ne sont pas coupables, car la créature ne choisit pas son origine) avec quelque goût extravagant qui renverse souvent l'enceinte fortifiée de la raison, ou avec une habitude qui couvre de levain les plus louables qualités, ces hommes, dis-je, auront beau ne porter la marque que d'un seul défaut, livrée de la nature ou insigne du hasard, leurs autres vertus (fussent-elles pures comme la grâce et aussi infinies que l'humanité le permet) seront corrompues dans l'opinion générale par cet unique défaut. Un atome d'impureté perdra la plus noble substance par son contact infamant.

Entre le spectre.


HORATIO. - Regardez, monseigneur : le voilà !


HAMLET. - Anges, ministres de grâce, défendez-nous ! Qui que tu sois, esprit salutaire ou lutin damné ; que tu apportes avec toi les brises du ciel ou les rafales de l'enfer ; que tes intentions soient perverses ou charitables ; tu te présentes sous une forme si provocante que je veux te parler. Je t'invoque, Hamlet, sire, mon père, royal Danois !

Oh ! réponds-moi ! Ne me laisse pas déchirer par le doute ; mais dis-moi pourquoi tes os sanctifiés, ensevelis dans la mort, ont déchiré leur suaire! Pourquoi le sépulcre où nous t'avons vu inhumé en paix a ouvert ses lourdes mâchoires de marbre pour te rejeter dans ce monde ! Que signifie ceci ?. Pourquoi toi, corps mort, viens-tu tout couvert d'acier, revoir ainsi les clairs de lune et rendre effrayante la nuit ?. Et nous, bouffons de la nature, pourquoi ébranles-tu si horriblement notre imagination par des pensées inaccessibles à nos âmes ?. Dis ! pourquoi cela ?. dans quel but ?. que veux-tu de nous ?. (le spectre lui fait un signe.)


HORATIO. - Il vous fait signe de le suivre, comme s'il voulait vous faire une communication à vous seul.


MARCELLUS. - Voyez avec quel geste courtois il vous appelle vers un lieu plus écarté ; mais n'allez pas avec lui !


HORATIO. - Non, gardez-vous-en bien !


HAMLET. - Il ne veut pas parler ici : alors je veux le suivre.


HORATIO. - N'en faites rien, monseigneur.


HAMLET. - Pourquoi ?. Qu'ai-je à craindre ?. Je n'estime pas ma vie au prix d'une épingle ; et quant à mon âme, que peut-il lui faire, puisqu'elle est immortelle comme lui ?.

Il me fait signe encore : je vais le suivre.


HORATIO. - Eh quoi ! monseigneur, s'il allait vous attirer vers les flots ou sur la cime effrayante de ce rocher qui s'avance au-dessus de sa base, dans la mer ; et là, prendre quelque autre forme horrible pour détruire en vous la souveraineté de la raison et, vous jeter en démence?. Songez-y : l'aspect seul de ce lieu donne des fantaisies de désespoir au cerveau de quiconque contemple la mer de cette hauteur et l'entend rugir au-dessous.


HAMLET. - Il me fait signe encore. (Au spectre.) Va ! je te suis.


MARCELLUS. - Vous n'irez pas, monseigneur !


HAMLET. - Lâchez ma main.


HORATIO. - Soyez raisonnable ; vous n'irez pas !


HAMLET. - Ma fatalité me hèle et rend ma plus petite artère aussi robuste que les muscles du lion néméen. (Le spectre lui fait signe. ) Il m'appelle encore. (S'échappant de leurs bras.) Lâchez-moi, messieurs. Par le ciel ! je ferai un spectre de qui m'arrêtera ! Arrière, vous dis-je ! (Au spectre.) Marche ! je te suis.

Le spectre et Hamlet sortent.


HORATIO. - L'imagination le rend furieux.


MARCELLUS. - Suivons-le ; c'est manquer à notre devoir de lui obéir ainsi.


HORATIO. - Allons sur ses pas. Quelle sera l'issue de tout ceci ?.


MARCELLUS. - il y a quelque chose de pourri dans l'empire du Danemark.


HORATIO. - Le ciel avisera.


MARCELLUS. - Eh bien ! suivons-le. (Ils sortent.)













SCENE V


Une autre partie de la plate-forme.


Entrent Hamlet et le spectre.


HAMLET. - Où veux-tu me conduire ?. Parle, je n'irai pas plus loin.


LE SPECTRE. - Ecoute-moi bien.


HAMLET. - J'écoute.


LE SPECTRE. - L'heure est presque arrivée où je dois retourner dans les flammes sulfureuses qui servent à mon tourment.


HAMLET. - Hélas ! pauvre ombre !


LE SPECTRE. - Ne me plains pas, mais prête ta sérieuse attention à ce que je vais te révéler.


HAMLET. - Parle ! je suis tenu d'écouter.


LE SPECTRE. - Comme tu le seras de tirer Vengeance, quand tu auras écouté.


HAMLET. - Comment ?.


LE SPECTRE. - Je suis l'esprit de ton père, condamné pour un certain temps à errer la nuit, et, le jour, à jeûner dans une prison de flammes, jusqu'à ce que le feu m'ait purgé des crimes noirs commis aux jours de ma vie mortelle. S'il ne m'était pas interdit de dire les secrets de ma prison, je ferais un récit dont le moindre mot labourerait ton âme, glacerait ton jeune sang, ferait sortir de leurs sphères tes yeux comme deux étoiles, déferait le noeud de tes boucles tressées, et hérisserait chacun de tes cheveux sur ta tête comme des piquants sur un porc-épic furieux.

Mais ces descriptions du monde éternel ne sont pas faites pour des oreilles de chair et de sang. Ecoute, écoute ! Oh ! écoute ! Si tu as jamais aimé ton tendre père...


HAMLET. - ô ciel !


LE SPECTRE. - Venge-le d'un meurtre horrible et monstrueux.


HAMLET. - D'un meurtre ?.


LE SPECTRE. - Un meurtre horrible ! le plus excusable l'est ; mais celui-ci fut le plus horrible, le plus étrange, le plus monstrueux.


HAMLET. - Fais-le-moi vite connaître, pour qu'avec des ailes rapides comme l'idée ou les pensées d'amour, je vole à la vengeance !


LE SPECTRE. - Tu es prêt, je le vois. Tu serais plus inerte que la ronce qui s'engraisse et pourrit à l'aise sur la rive du Léthé, si tu n'étais pas excité par ceci. Maintenant, Hamlet, écoute ! On a fait croire que, tandis que je dormais dans mon jardin, un serpent m'avait piqué. Ainsi, toutes les oreilles du Danemark ont été grossièrement abusées par un récit forgé de ma mort. Mais sache-le, toi, noble jeune homme ! le serpent qui a mordu ton père mortellement porte aujourd'hui sa couronne.


HAMLET. - ô mon âme prophétique ! Mon oncle ?.


LE SPECTRE. - Oui, ce monstre incestueux, adultère, par la magie de son esprit, par ses dons perfides (oh ! maudits soient l'esprit et les dons qui ont le pouvoir de séduire à ce point !), a fait céder à sa passion honteuse la volonté de ma reine, la plus vertueuse des femmes en apparence...

ô Hamlet, quelle chute ! De moi, en qui l'amour toujours digne marchait, la main dans la main, avec la foi conjugale, descendre à un misérable dont les dons naturels étaient si peu de chose auprès des miens ! Mais, ainsi que la vertu reste toujours inébranlable, même quand le vice la courtise sous une forme céleste ; de même la luxure, bien qu'accouplée à un ange rayonnant, aura beau s'assouvir sur un lit divin, elle n'aura pour proie que l'immondice.

Mais, doucement ! Il me semble que je respire la brise du matin. Abrégeons. Je dormais dans mon jardin, selon ma constante habitude, dans l'après-midi. A cette heure de pleine sécurité, ton oncle se glissa près de moi avec une fiole pleine du jus maudit de la jusquiame, et m'en versa dans le creux de l'oreille la liqueur lépreuse. L'effet en est funeste pour le sang de l'homme : rapide comme le vif-argent, elle s'élance à travers les portes et les allées naturelles du corps, et, par son action énergique, fait figer et cailler, comme une goutte d'acide fait du lait, le sang le plus limpide et le plus pur. C'est ce que j'éprouvai ; et tout à coup je sentis, pareil à Lazare, la lèpre couvrir partout d'une croûte infecte et hideuse la surface lisse de mon corps. Voilà comment dans mon sommeil la main d'un frère me ravit à la fois existence, couronne et reine. Arraché dans la floraison même de mes péchés, sans sacrements, sans préparation, sans viatique, sans m'être mis en règle, j'ai été envoyé devant mon juge, ayant toutes mes fautes sur ma tête. Oh ! horrible ! horrible ! Oh ! bien horrible ! Si tu n'es pas dénaturé, ne supporte pas cela: que le lit royal de Danemark ne soit pas la couche de la luxure et de l'inceste damné ! Mais, quelle que soit la manière dont tu poursuives cette action, que ton esprit reste pur, que ton âme s'abstienne de tout projet hostile à ta mère ! abandonne-la au ciel et à ces épines qui s'attachent à son sein pour la piquer et la déchirer. Adieu, une fois pour toutes ! Le ver luisant annonce que le matin est proche, et commence à pâlir ses feux impuissants. Adieu, adieu, Hamlet ! Souviens-toi de moi. (le spectre sort. )


HAMLET. - ô vous toutes, légions du ciel ! ô terre ! Quoi encore ?. Y accouplerai-je l'enfer ?... Infamie !... Contiens-toi, contiens-toi, mon coeur! Et vous, mes nerfs, ne vieillissez pas en un instant, et tenez-moi raide !... Me souvenir de toi ! Oui, pauvre ombre, tant que ma mémoire aura son siège dans ce globe égaré. Me souvenir de toi ! Oui, je veux du registre de ma mémoire effacer tous les souvenirs vulgaires et frivoles, tous les dictons des livres, toutes les formes, toutes les impressions qu'y ont copiés la jeunesse et l'observation ; et ton ordre vivant remplira seul les feuillets du livre de mon cerveau, fermé à ces vils sujets. Oui, par le ciel ! ô la plus perfide des femmes ! ô scélérat! scélérat ! scélérat souriant et damné ! Mes tablettes ! mes tablettes ! Il importe d'y noter qu'un homme peut sourire, sourire, et n'être qu'un scélérat. Du moins, j'en suis sûr, cela se peut en Danemark. (Il écrit. ) Ainsi, mon oncle, vous êtes là. Maintenant le mot d'ordre, c'est : Adieu ! adieu ! Souviens-toi de moi ! Je l'ai juré.


HORATIO, derrière la scène. - Monseigneur! Monseigneur !


MARCELLUS, derrière la scène. - Seigneur Hamlet !


HORATIO, derrière la scène. - Le ciel le préserve !


MARCELLUS, derrière la scène. - Le ciel le préserve !


MARCELLUS, derrière la scène. - Ainsi soit-il !


HORATIO. - Hillo ! hô ! ho ! monseigneur !


HAMLET. - Hillo! ho ! ho ! page ! Viens, mon faucon, viens !

Entrent Horatio et Marcellus.


MARCELLUS. - Que s'est-il passé, mon noble seigneur ?.


HORATIO. - Quelle nouvelle, monseigneur ?.


HAMLET. - Oh ! prodigieuse ! .


HORATIO. - Mon bon seigneur, dites-nous-la.


HAMLET. - Non : vous la révéleriez.


HORATIO. - Pas moi, monseigneur : j'en jure par le ciel.


MARCELLUS. - Ni moi, monseigneur.


HAMLET. - Qu'en dites-vous donc ?. Quel coeur d'homme l'eût jamais pensé?... Mais vous serez discrets ?.


HORATIO et MARCELLUS - Oui, par le ciel, Monseigneur !


HAMLET. - S'il y a dans tout le Danemark un scélérat...

c'est un coquin fieffé.


HORATIO. - il n'était pas besoin, monseigneur, qu'un fantôme sortît de la tombe pour nous apprendre cela.


HAMLET. - Oui, c'est vrai ; vous êtes dans le vrai. Ainsi donc, sans plus de circonlocutions, je trouve à propos que nous nous serrions la main et que nous nous quittions, vous pour aller où vos affaires et vos besoins vous appelleront (car chacun a ses affaires et ses besoins, quels qu'ils soient), et moi, pauvre garçon, pour aller prier, voyez vous !.


HORATIO. - Ce sont là des paroles égarées et vertigineuses, monseigneur.


HAMLET. - Je suis fâché qu'elles vous offensent, fâché du fond du coeur ; oui, vrai ! du fond du coeur.


HORATIO. - Il n'y a pas d'offense, monseigneur.


HAMLET. - Si, par saint Patrick ! il y en a une, Horatio, une offense bien grave encore. En ce qui touche cette vision, c'est un honnête fantôme, permettez-moi de vous le dire ; quant à votre désir de connaître ce qu'il y a entre nous, maîtrisez-le de votre mieux. Et maintenant, mes bons amis, si vous êtes vraiment des amis, des condisciples, des compagnons d'armes, accordez-moi une pauvre faveur.


HORATIO. - Qu'est-ce, monseigneur ?. Volontiers.


HAMLET. - Ne faites jamais connaître ce que vous avez vu cette nuit.


HORATIO et MARCELLUS. - Jamais, monseigneur.


HAMLET. - Bien ! mais jurez-le.


HORATIO. - Sur ma foi ! monseigneur, je n'en dirai rien.


MARCELLUS. - Ni moi, monseigneur, sur ma foi !


HAMLET. - Jurez sur mon épée.


MARCELLUS. - Nous avons déjà juré, monseigneur.


HAMLET. - Jurez sur mon épée, jurez !


LE SPECTRE, de dessous terre. - Jurez !


HAMLET. - Ah ! ah ! mon garçon, est-ce toi qui parles ?. Es-tu là, sou vaillant ?. Allons !... vous entendez le gaillard dans la cave, consentez à jurer.


HORATIO. - Prononcez la formule, monseigneur !


HAMLET. - Ne jamais dire un mot de ce que vous avez, vu. Jurez-le sur mon épée.


LE SPECTRE, de dessous terre. - Jurez !


HAMLET. - Hic et ubique ! Alors, changeons de place. Venez ici, messieurs, et étendez encore les mains sur mon épée. Vous ne parlerez jamais de ce que vous avez entendu ; jurez-le sur mon épée.


LE SPECTRE, de dessous terre. - Jurez !


HAMLET. - Bien dit, vieille taupe! Peux-tu donc travailler si vite sous terre?. L'excellent pionnier! Eloignons-nous encore une fois, mes bons amis.


HORATIO. - Nuit et jour ! voilà un prodige bien étrange !


HAMLET. - Donnez-lui donc la bienvenue due à un étranger. Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel, Horatio, qu'il n'en est rêvé dans votre philosophie. Mais venez donc. Jurez ici, comme tout à l'heure ; et que le ciel vous soit en aide ! Quelque étrange ou bizarre que soit ma conduite, car il se peut que, plus tard, je juge convenable d'affecter une allure fantasque, jurez que, me voyant alors, jamais il ne vous arrivera, en croisant les bras de cette façon, en secouant la tête ainsi, ou en prononçant quelque phrase douteuse, comme : Bien ! bien ! Nous savons ! ou :

Nous pouvions si nous voulions ! ou : S'il nous plaisait de parler! ou : Il ne tiendrait qu'à nous! ou tel autre mot ambigu, de donner à entendre que vous avez un secret de moi. Jurez cela ; et que la merci divine vous assiste au besoin ! Jurez !


LE SPECTRE, de dessous terre. - Jurez !


HAMLET. - Calme-toi ! calme-toi, âme en peine ! Sur ce, messieurs, je me recommande à vous de toute mon affection; et tout ce qu'un pauvre homme comme Hamlet pourra faire pour vous exprimer son affection et son amitié sera fait, Dieu aidant. Rentrons ensemble et toujours le doigt sur les lèvres, je vous prie. Notre époque est détraquée. Maudite fatalité, que je sois jamais né pour la remettre en ordre ! Eh bien ! allons ! partons ensemble ! (Ils sortent. )


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