Molière : Tartuffe [ACTE III, Sc 1 à 7]

Publié le par Maltern

 Molière : Tartuffe [ACTE III, Sc 1 à 7]

 

ACTE III, SCÈNE PREMIÈRE

 

DAMIS, DORINE.

 

DAMIS

Que la foudre, sur l'heure, achève mes destins;

Qu'on me traite partout, du plus grand des faquins,

S'il est aucun respect, ni pouvoir, qui m'arrête,

Et si je ne fais pas quelque coup de ma tête.

 

DORINE

De grâce, modérez un tel emportement,

Votre père n'a fait qu'en parler simplement :

On n'exécute pas tout ce qui se propose;

Et le chemin est long, du projet à la chose.

 

DAMIS

 Il faut que de ce fat j'arrête les complots,

Et qu'à l'oreille, un peu, je lui dise deux mots.

 

DORINE

Ha, tout doux; envers lui, comme envers votre père,

Laissez agir les soins de votre belle-mère.

Sur l'esprit de Tartuffe, elle a quelque crédit;

Il se rend complaisant à tout ce qu'elle dit,

Et pourrait bien avoir douceur de cœur pour elle.

Plût à Dieu qu'il fût vrai! la chose serait belle.

Enfin votre intérêt l'oblige à le mander;

Sur l'hymen qui vous trouble, elle veut le sonder,

Savoir ses sentiments, et lui faire connaître

Quels fâcheux démêlés il pourra faire naître;

S'il faut qu'à ce dessein il prête quelque espoir.

Son valet dit qu'il prie, et je n'ai pu le voir :

Mais ce valet m'a dit qu'il s'en allait descendre.

Sortez donc, je vous prie, et me laissez l'attendre.

 

DAMIS

Je puis être présent à tout cet entretien.

 

DORINE

Point, il faut qu'ils soient seuls.

 

DAMIS

Je ne lui dirai rien.

 

DORINE

Vous vous moquez; on sait vos transports ordinaires,

Et c'est le vrai moyen de gâter les affaires.

Sortez.

 

DAMIS

Non, je veux voir, sans me mettre en courroux.

 

DORINE

Que vous êtes fâcheux! Il vient, retirez-vous.

 

SCÈNE II

 

TARTUFFE, LAURENT, DORINE.

 

TARTUFFE, apercevant Dorine.

Laurent, serrez ma haire, avec ma discipline,

Et priez que toujours le Ciel vous illumine.

Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers,

Des aumônes que j'ai, partager les deniers.

 

DORINE

Que d'affectation, et de forfanterie !

 

TARTUFFE

Que voulez-vous?

 

DORINE

Vous dire...

 

TARTUFFE. Il tire un mouchoir de sa poche.

Ah! mon Dieu, je vous prie,

Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.

 

DORINE

Comment ?

 

TARTUFFE

Couvrez ce sein, que je ne saurais voir.

Par de pareils objets les âmes sont blessées,

Et cela fait venir de coupables pensées.

 

DORINE

Vous êtes donc bien tendre à la tentation;

Et la chair, sur vos sens, fait grande impression ?

Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte :

Mais à convoiter, moi, je ne suis pas si prompte;

Et je vous verrais nu du haut jusques en bas,

Que toute votre peau ne me tenterait pas.

 

TARTUFFE

Mettez dans vos discours un peu de modestie,

Ou je vais, sur-le-champ, vous quitter la partie.

 

DORINE

 Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos,

Et je n'ai seulement qu'à vous dire deux mots.

Madame va venir dans cette salle basse,

Et d'un mot d'entretien vous demande la grâce.

 

TARTUFFE

 Hélas ! très volontiers.

 

DORINE, en soi-même.

Comme il se radoucit!

Ma foi, je suis toujours pour ce que j'en ai dit.

 

TARTUFFE

Viendra-t-elle bientôt?

 

DORINE

Je l'entends, ce me semble.

Oui, c'est elle en personne, et je vous laisse ensemble.

 

SCÈNE III

ELMIRE, TARTUFFE.

 

TARTUFFE

Que le Ciel à jamais, par sa toute bonté,

Et de l'âme, et du corps, vous donne la santé;

Et bénisse vos jours autant que le désire

Le plus humble de ceux que son amour inspire.

 

ELMIRE

Je suis fort obligée à ce souhait pieux:

Mais prenons une chaise, afin d'être un peu mieux.

 

TARTUFFE

Comment, de votre mal, vous sentez-vous remise?

 

ELMIRE

Fort bien; et cette fièvre a bientôt quitté prise.

 

TARTUFFE

Mes prières n'ont pas le mérite qu'il faut

Pour avoir attiré cette grâce d'en haut:

Mais je n'ai fait au Ciel nulle dévote instance

Qui n'ait eu pour objet votre convalescence.

 

ELMIRE

Votre zèle pour moi s'est trop inquiété.

 

TARTUFFE

On ne peut trop chérir votre chère santé ;

Et pour la rétablir, j'aurais donné la mienne.

 

ELMIRE

C'est pousser bien avant la charité chrétienne;

Et je vous dois beaucoup, pour toutes ces bontés.

 

TARTUFFE

Je fais bien moins pour vous, que vous ne méritez.

 

ELMIRE

J'ai voulu vous parler en secret, d'une affaire,

Et suis bien aise, ici qu'aucun ne nous éclaire[1].

 

TARTUFFE

J'en suis ravi de même ; et sans doute[2] il m'est doux,

Madame, de me voir, seul à seul, avec vous.

C'est une occasion qu'au Ciel j'ai demandée,

Sans que, jusqu'à cette heure, il me l'ait accordée.

 

ELMIRE

Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien,

Où tout votre cœur s'ouvre, et ne me cache rien.

 

TARTUFFE

Et je ne veux aussi, pour grâce singulière,

Que montrer à vos yeux mon âme tout entière;

Et vous faire serment, que les bruits que j'ai faits,

Des visites qu'ici reçoivent vos attraits,

Ne sont pas, envers vous, l'effet d'aucune haine,

Mais plutôt d'un transport de zèle qui m'entraîne,

Et d'un pur mouvement...

 

ELMIRE

Je le prends bien aussi,

Et crois que mon salut vous donne ce souci.

 

TARTUFFE. Il lui serre les bouts des doigts.

Oui, Madame, sans doute; et ma ferveur est telle...

 

ELMIRE

Ouf, vous me serrez trop.

 

TARTUFFE

C'est par excès de zèle.

De vous faire autre mal, je n'eus jamais dessein,

Et j'aurais bien plutôt...

(Il lui met la main sur le genou.)

 

ELMIRE

Que fait là votre main ?

 

TARTUFFE

Je tâte votre habit, l'étoffe en est moelleuse.

 

ELMIRE

Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.

(Elle recule sa chaise, et Tartuffe rapproche la sienne.)

 

TARTUFFE

Mon Dieu, que de ce point l'ouvrage est merveilleux !

On travaille aujourd'hui, d'un air miraculeux;

Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire.

 

ELMIRE

Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire.

On tient que mon mari veut dégager sa foi,

Et vous donner sa fille; est-il vrai, dites-moi?

 

TARTUFFE

Il m'en a dit deux mots : mais, Madame, à vrai dire,

Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire;

Et je vois autre part les merveilleux attraits

De la félicité qui fait tous mes souhaits.

 

ELMIRE

C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.

 

TARTUFFE

Mon sein n'enferme pas un cœur qui soit de pierre.

 

ELMIRE

Pour moi, je crois qu'au Ciel tendent tous vos soupirs,

Et que rien, ici-bas, n'arrête vos désirs.

 

TARTUFFE

 L'amour qui nous attache aux beautés éternelles,

N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles.

Nos sens facilement peuvent être charmés

Des ouvrages parfaits que le Ciel a formés.

Ses attraits réfléchis[3] brillent dans vos pareilles :

Mais il étale en vous ses plus rares merveilles.

Il a sur votre face épanché des beautés,

Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés ;

Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,

Sans admirer en vous l'auteur de la nature,

Et d'une ardente amour sentir mon cœur atteint,

Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint.

D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète

Ne fût du noir esprit[4] une surprise adroite[5];

Et même à fuir vos yeux, mon cœur se résolut,

Vous croyant un obstacle à faire mon salut.

Mais enfin je connus, ô beauté toute aimable,

Que cette passion peut n'être point coupable;

Que je puis l'ajuster avecque la pudeur,

Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon cœur.

Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande,

Que d'oser, de ce cœur, vous adresser l'offrande;

Mais j'attends, en mes vœux, tout de votre bonté,

Et rien des vains efforts de mon infirmité.

En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude:

De vous dépend ma peine, ou ma béatitude;

Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,

Heureux, si vous voulez; malheureux, s'il vous plaît.

 

ELMIRE

La déclaration est tout à fait galante:

Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.

Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,

Et raisonner un peu sur un pareil dessein.

Un dévot comme vous, et que partout on nomme...

 

TARTUFFE

Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme[6];

Et lorsqu'on vient à voir vos célestes appas,

Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.

Je sais qu'un tel discours de moi paraît étrange;

Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange;

Et si vous condamnez l'aveu que je vous fais,

Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits.

Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine,

De mon intérieur[7] vous fûtes souveraine.

De vos regards divins, l'ineffable douceur,

Força la résistance où s'obstinait mon cœur;

Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes,

Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes.

Mes yeux, et mes soupirs, vous l'ont dit mille fois ;

Et pour mieux m'expliquer, j'emploie ici la voix.

Que si vous contemplez, d'une âme un peu bénigne,

Les tribulations de votre esclave indigne;

S'il faut que vos bontés veuillent me consoler,

Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler,

J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille,

Une dévotion à nulle autre pareille.

Votre honneur, avec moi, ne court point de hasard;

Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part.

Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles,

Sont bruyants dans leurs faits, et vains dans leurs paroles.

De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer;

Ils n'ont point de faveurs, qu'ils n'aillent divulguer;

Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie,

Déshonore l'autel où leur cœur sacrifie:

Mais les gens comme nous, brûlent d'un feu discret,

Avec qui pour toujours on est sûr du secret.

Le soin que nous prenons de notre renommée,

Répond de toute chose à la personne aimée;

Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre cœur,

De l'amour sans scandale, et du plaisir sans peur[8].

 

ELMIRE

Je vous écoute dire, et votre rhétorique,

En termes assez forts, à mon âme s'explique.

N'appréhendez-vous point, que je ne sois d'humeur

À dire à mon mari cette galante ardeur?

Et que le prompt avis d'un amour de la sorte,

Ne pût bien altérer l'amitié qu'il vous porte?

 

TARTUFFE

Je sais que vous avez trop de bénignité,

Et que vous ferez grâce à ma témérité;

Que vous m'excuserez sur l'humaine faiblesse

Des violents transports d'un amour qui vous blesse;

Et considérerez, en regardant votre air,

Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair.

 

ELMIRE

D'autres prendraient cela d'autre façon, peut-être;

Mais ma discrétion se veut faire paraître.

Je ne redirai point l'affaire à mon époux;

Mais je veux en revanche une chose de vous.

C'est de presser tout franc, et sans nulle chicane,

L'union de Valère avecque Mariane;

De renoncer vous-même à l'injuste pouvoir

Qui veut du bien d'un autre enrichir votre espoir ;

Et...

 

SCÈNE IV

DAMIS, ELMIRE, TARTUFFE.

 

DAMIS, sortant du petit cabinet, où il s'était retiré.

Non, Madame, non, ceci doit se répandre.

J'étais en cet endroit, d'où j'ai pu tout entendre;

Et la bonté du Ciel m'y semble avoir conduit,

Pour confondre l'orgueil d'un traître qui me nuit;

Pour m'ouvrir une voie à prendre la vengeance

De son hypocrisie, et de son insolence;

À détromper mon père, et lui mettre en plein jour,

L'âme d'un scélérat qui vous parle d'amour.

 

ELMIRE

Non, Damis, il suffit qu'il se rende plus sage,

Et tâche à mériter la grâce où je m'engage.

Puisque je l'ai promis, ne m'en dédites pas.

Ce n'est point mon humeur de faire des éclats;

Une femme se rit de sottises pareilles,

Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles.

 

DAMIS

Vous avez vos raisons pour en user ainsi ;

Et pour faire autrement, j'ai les miennes aussi.

Le vouloir épargner, est une raillerie[9],

Et l'insolent orgueil de sa cagoterie,

N'a triomphé que trop de mon juste courroux,

Et que trop excité de désordre chez nous.

Le fourbe, trop longtemps, a gouverné mon père,

Et desservi mes feux avec ceux de Valère.

Il faut que du perfide il soit désabusé,

Et le Ciel, pour cela, m'offre un moyen aisé.

De cette occasion, je lui suis redevable;

Et pour la négliger, elle est trop favorable.

Ce serait mériter qu'il me la vînt ravir,

Que de l'avoir en main, et ne m'en pas servir.

 

ELMIRE

Damis...

 

DAMIS

Non, s'il vous plaît, il faut que je me croie[10].

Mon âme est maintenant au comble de sa joie;

Et vos discours en vain prétendent m'obliger

À quitter le plaisir de me pouvoir venger.

Sans aller plus avant, je vais vider d'affaire[11];

Et voici justement de quoi me satisfaire.

 

SCÈNE V

ORGON, DAMIS, TARTUFFE, ELMIRE.

 

DAMIS

Nous allons régaler, mon père, votre abord,

D'un incident tout frais, qui vous surprendra fort.

Vous êtes bien payé de toutes vos caresses ;

Et Monsieur, d'un beau prix, reconnaît vos tendresses.

Son grand zèle, pour vous, vient de se déclarer.

Il ne va pas à moins qu'à vous déshonorer;

Et je l'ai surpris, là, qui faisait à Madame

L'injurieux aveu d'une coupable flamme.

Elle est d'une humeur douce, et son cœur trop discret

Voulait, à toute force, en garder le secret:

Mais je ne puis flatter une telle impudence,

Et crois que vous la taire, est vous faire une offense.

 

ELMIRE

Oui, je tiens que jamais, de tous ces vains propos,

On ne doit d'un mari traverser le repos;

Que ce n'est point de là que l'honneur peut dépendre,

Et qu'il suffit, pour nous, de savoir nous défendre.

Ce sont mes sentiments; et vous n'auriez rien dit,

Damis, si j'avais eu sur vous quelque crédit.

 

SCÈNE VI

ORGON, DAMIS, TARTUFFE.

 

ORGON

Ce que je viens d'entendre, ô Ciel ! est-il croyable?

 

TARTUFFE

Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable,

Un malheureux pécheur, tout plein d'iniquité,

Le plus grand scélérat qui jamais ait été.

Chaque instant de ma vie est chargé de souillures,

Elle n'est qu'un amas de crimes, et d'ordures;

Et je vois que le Ciel, pour ma punition,

Me veut mortifier en cette occasion.

De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre,

Je n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en défendre.

Croyez ce qu'on vous dit, armez votre courroux,

Et comme un criminel, chassez-moi de chez vous.

Je ne saurais avoir tant de honte en partage,

Que je n'en aie encor mérité davantage.

 

ORGON, à son fils.

Ah! traître, oses-tu bien, par cette fausseté,

Vouloir de sa vertu ternir la pureté?

 

DAMIS

Quoi! la feinte douceur de cette âme hypocrite

Vous fera démentir...

 

ORGON

Tais-toi, peste maudite.

 

TARTUFFE

Ah ! laissez-le parler, vous l'accusez à tort,

Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport.

Pourquoi, sur un tel fait, m'être si favorable ?

Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable ?

Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur ?

Et pour tout ce qu'on voit, me croyez-vous meilleur ?

Non, non, vous vous laissez tromper à l'apparence,

Et je ne suis rien moins, hélas! que ce qu'on pense.

Tout le monde me prend pour un homme de bien;

Mais la vérité pure, est, que je ne vaux rien.

(S'adressant à Damis.)

Oui, mon cher fils, parlez, traitez-moi de perfide,

D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide.

Accablez-moi de noms encor plus détestés.

Je n'y contredis point, je les ai mérités,

Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie,

Comme une honte due aux crimes de ma vie.

 

ORGON, à Tartuffe.

Mon frère, c'en est trop.

(À son fils.)

Ton cœur ne se rend point,

 Traître.

 

DAMIS

 Quoi! ses discours vous séduiront au point...

 

ORGON

Tais-toi, pendard.

(À Tartuffe.)

Mon frère, eh! levez-vous, de grâce.

(À son fils.)

Infâme.

 

DAMIS

 Il peut...

 

ORGON

 Tais-toi.

 

DAMIS

J'enrage! Quoi, je passe...

 

ORGON

Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras.

 

TARTUFFE

 Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas.

J'aimerais mieux souffrir la peine la plus dure,

Qu'il eût reçu pour moi la moindre égratignure.

 

ORGON, à son fils.

 Ingrat.

 

TARTUFFE

Laissez-le en paix[12]. S'il faut à deux genoux

Vous demander sa grâce...

 

ORGON, à Tartuffe.

Hélas! vous moquez-vous?

 (À son fils.)

Coquin, vois sa bonté.

 

DAMIS

 Donc...

 

ORGON

 Paix.

 

DAMIS

 Quoi, je...

 

ORGON

 Paix, dis-je.

 Je sais bien quel motif, à l'attaquer, t'oblige.

Vous le haïssez tous, et je vois aujourd'hui,

Femme, enfants, et valets, déchaînés contre lui.

On met impudemment toute chose en usage,

Pour ôter de chez moi ce dévot personnage:

Mais plus on fait d'effort afin de l'en bannir,

Plus j'en veux employer à l'y mieux retenir;

Et je vais me hâter de lui donner ma fille,

Pour confondre l'orgueil de toute ma famille.

 

DAMIS

À recevoir sa main, on pense l'obliger?

 

ORGON

 Oui, traître ; et dès ce soir, pour vous faire enrager.

Ah! je vous brave tous, et vous ferai connaître,

Qu'il faut qu'on m'obéisse, et que je suis le maître.

Allons, qu'on se rétracte, et qu'à l'instant, fripon,

On se jette à ses pieds, pour demander pardon.

 

DAMIS

Qui, moi ? de ce coquin, qui par ses impostures...

 

ORGON

Ah ! tu résistes, gueux, et lui dis des injures?

Un bâton, un bâton.

(A Tartuffe.)

Ne me retenez pas.

(À son fils.)

Sus, que de ma maison on sorte de ce pas,

Et que d'y revenir, on n'ait jamais l'audace.

 

DAMIS

Oui, je sortirai, mais...

 

ORGON

Vite, quittons la place.

Je te prive, pendard, de ma succession,

Et te donne, de plus, ma malédiction.

 

SCÈNE VII

ORGON, TARTUFFE.

 

ORGON

Offenser de la sorte une sainte personne !

 

TARTUFFE

Ô Ciel! pardonne-lui la douleur qu'il me donne[13].

(À Orgon.)

Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir

Je vois qu'envers mon frère, on tâche à me noircir...

 

ORGON

 Hélas!

 

TARTUFFE

Le seul penser de cette ingratitude

Fait souffrir à mon âme un supplice si rude...

L'horreur que j'en conçois... J'ai le cœur si serré,

Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai.

 

ORGON. Il court tout en larmes à la porte par où il a chassé son fils.

 Coquin. Je me repens que ma main t'ait fait grâce,

Et ne t'ait pas d'abord assommé sur la place.

Remettez-vous, mon frère, et ne vous fâchez pas.

 

TARTUFFE

Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats.

Je regarde céans quels grands troubles j'apporte,

Et crois qu'il est besoin, mon frère, que j'en sorte.

 

ORGON

Comment? Vous moquez-vous?

 

TARTUFFE

On m'y hait, et je vois

Qu'on cherche à vous donner des soupçons de ma foi[14].

 

ORGON

Qu'importe; voyez-vous que mon cœur les écoute?

 

TARTUFFE

On ne manquera pas de poursuivre, sans doute;

Et ces mêmes rapports, qu'ici vous rejetez,

Peut-être, une autre fois, seront-ils écoutés.

 

ORGON

Non, mon frère, jamais.

 

TARTUFFE

Ah! mon frère, une femme

Aisément, d'un mari, peut bien surprendre l'âme.

 

ORGON

Non, non.

 

TARTUFFE

Laissez-moi vite, en m'éloignant d'ici,

Leur ôter tout sujet de m'attaquer ainsi.

 

ORGON

Non, vous demeurerez, il y va de ma vie.

 

TARTUFFE

Hé bien, il faudra donc que je me mortifie.

Pourtant, si vous vouliez...

 

ORGON

Ah !

 

TARTUFFE

Soit, n'en parlons plus.

Mais je sais comme il faut en user là-dessus.

L'honneur est délicat, et l'amitié m'engage

À prévenir les bruits, et les sujets d'ombrage.

Je fuirai votre épouse, et vous ne me verrez...

 

ORGON

Non, en dépit de tous, vous la fréquenterez.

Faire enrager le monde, est ma plus grande joie,

Et je veux qu'à toute heure avec elle on vous voie.

Ce n'est pas tout encor; pour les mieux braver tous,

Je ne veux point avoir d'autre héritier que vous ;

Et je vais de ce pas, en fort bonne manière,

Vous faire de mon bien, donation entière.

Un bon et franc ami, que pour gendre je prends,

M'est bien plus cher que fils, que femme, et que parents.

N'accepterez-vous pas ce que je vous propose?

 

TARTUFFE

La volonté du Ciel soit faite en toute chose.

 

ORGON

Le pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit,

Et que puisse l'envie en crever de dépit.



[1] Ne nous éclaire: ne nous épie, ne nous observe.

[2] Sans doute : sans aucun doute, assurément.

[3] Ses attraits réfléchis: un reflet de ses attraits, de ses splendeurs.

[4] Le noir esprit: le diable.

[5] Adroite se prononçait adrète (Vaugelas nous indique, dans ses Remarques, que droit se prononçait dret).

[6] Parodie du fameux vers de Corneille: "Ah! pour être Romain, je n'en suis pas moins homme!" (Sertorius, IV, 1, v. 1194).

[7] De mon intérieur: l'intérieur est, dans la langue de la spiritualité, "la partie intime de l'âme" (Littré).

[8] Cf. Mathurin Régnier, Satire XIII, v. 121-124, où il est dit des moines: "Outre le saint vœu qui sert de couverture,/ Ils sont trop obligés au secret de nature/ Et savent, plus discrets, apporter en aimant/ Avecque moins d'éclat, plus de contentement."

[9] Raillerie: chose déraisonnable.

[10] Il faut que je me croie : il faut que je suive mon sentiment, que je fasse ce que j'ai envie de faire

[11] Vider d'affaire (ou d'affaires) : "On dit vider d'affaires pour dire travailler à en sortir promptement, à les terminer"

[12] Laissez-le en paix: le e muet du pronom le s'élide devant la voyelle du mot suivant.

[13] D'après un petit livre publié en 1730 (Lettre à Mylord  sur Baron et la Demoiselle Le Couvreur... par George Wink) et les éditeurs de 1734, Tartuffe disait primitivement: "Ô Ciel, pardonne-lui comme je lui pardonne!", ou, comme l'indique Voltaire dans son Sommaire de Tartuffe: "Ô Ciel, pardonne-moi comme je lui pardonne!"

[14] De ma foi : de ma fidélité à votre égard.


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