Scribe : La camaraderie 1837 : les déplacements dans le théâtre de boulevard et la Comédie-Vaudeville [IIIème Empire]

Publié le par Maltern


Menzel : le théâtre du Gymnase en 1858 : le temple de la comédie-vaudeville


Scribe : La camaraderie 1837 :  les déplacements dans le théâtre de boulevard et la Comédie-Vaudeville [IIIème Empire]

 
Eugène Scribe 1791-1861 (Ac Fr 1834), La Camaraderie ou la Courte échelle, 1837 


[Le Gymnase est sous le IIIème empire un des rendez-vous de la classe dominante du IIème empire. Scribe y triomphe. ) On raconte que Poirson, le directeur de ce théâtre, convoqua un jour Scribe et lui dit : « Vous allez me faire des pièces « famille », vertu, honneur, religion, devoirs sociaux, émotion douce, pleurs des mères de famille, soupirs des jeunes épouses, couplets bien troussés, dénouement heureux, digestion facile... » Scribe fit pour le Gymnase Le Mariage de raison, puis, pendant plus de vingt ans, une centaine de pièces à succès.

Situation : M De Montlucar, sa femme Zoé, leur fille Agathe et Edmond de Varennes le prétendant. Lui ne veut marier sa fille qu'à un député. Jeune avocat désargenté, Edmond rencontre Oscar ancien camarade de collège, dandy riche et mauvais poète qui lui offre de le pousser grâce à ses relations du « Club des Sages » qui n'est qu'une association informelle de notables influents se faisant la Courte échelle pour parvenir. Scribe ne porte pas les romantiques dans son cœur, académicien, il s'opposera à l'élection de Hugo à l'Académie. On remarquera entre les lignes quelques coups de patte aux romantiques...

 On voit comment Scribe qui est un virtuose de la Comédie se sert des déplacements sur le plateau pour nouer son intrigue. (Monter le théâtre = aller vers l'arrière scène, Descendre le théâtre = aller vers l'avant-scène). L'utilisation du point de suspension dans le monologue d'Agathe est caractéristique d'une forme qui laisse au geste l'espace d'une écriture scénique.]



ACTE I Sc 1


 


M De Montlucar, vivement. en secret... et je vous prie de n'en parler à personne ! Je n'ai pas besoin de me mêler de propos et de coteries, moi qui par ma position suis indépendant... oui, madame... l'indépendance de l'homme de lettres qui ne flatte aucun parti, se passe de tout le monde et n'a besoin de personne... avez-vous envoyé une invitation à M De Miremont ?

Zoé. Le pair de France...


M De Montlucar. Du tout... je me moque bien de son titre et de sa qualité... mais il est propriétaire d'un journal très répandu...

 Zoé. Peu m'importe ! ... je n'aime pas sa femme.

 
M De Montlucar.Une femme charmante... (à demi-voix.) une femme redoutable que l'on rencontre partout ! Dans les salons du ministère ou dans ceux de la banque... une femme qui intrigue, qui juge, qui tranche, qui dans une soirée fait et défait vingt réputations.

Zoé. à commencer par la sienne... une coquette, une bégueule, une orgueilleuse... autrefois avec nous dans la même pension, et qui, maintenant, nous regarde à peine du haut de la pairie où elle est tombée... je ne l'inviterai pas.

M De Montlucar. Ma femme !

 

Observer imaginer : le procédé utilisé ici est-il celui de l' Aparté ou de l'adresse public ?



ACTE II SCENE VI

Saint-Estève, Desrouseaux, Oscar, Dutillet, Bernardet, Edmond.


Oscar.Arrivez, chers, arrivez donc ! Vous êtes bien en retard. Le déjeuner en souffrira !

  Dutillet.J'espère bien que non !  


Oscar. Je vais dire que l'on serve. Ici nous serons mieux ; c'est plus retiré : cela convient au banquet des sages.


Dutillet. C'est ce cher docteur ! ... (bas à Oscar.) et quel est ce jeune homme qui est avec lui ?


Oscar. Un nouvel ami. Bernardet, qui le connaît intimement, vous le présentera. Je vais faire ouvrir les huîtres... docteur, faites les honneurs... messieurs, faites comme chez vous ; je reviens. (il sort en courant par la porte à gauche.)


Bernardet, à part, et remontant le théâtre. eh bien ! Cet imbécile-là nous laisse !


Dutillet, à Edmond. un ami du docteur doit être le nôtre.


Desrouseaux. Car nous ne faisons qu'un...


Saint-Estève.Nous sommes tous solidaires.


Edmond.J'ai bien peu de titres, messieurs, à un accueil aussi flatteur.


Bernardet, passant au milieu. Ne le croyez pas ! ... pure modestie. Ici, mon cher, nous l'avons supprimée. Règle première : chacun se rend justice ; on sait ce qu'on vaut ; et vous-même, mon jeune Cicéron, vous le savez aussi. (Aux autres.) oui, messieurs, avocat distingué : rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre.


Desrouseaux. Monsieur est avocat ? ...


Dutillet. Depuis qu'Oscar s'est fait poète : nous n'en avions pas dans nos rangs.


Bernardet. Aussi je savais bien ce que je faisais en vous le présentant. (à part.) et Oscar qui ne revient pas ! (passant près d'Edmond, le prenant par la main, et lui montrant Dutillet.) Monsieur Dutillet le libraire, qui mène tous nos amis à l'immortalité, en y marchant le premier.


Dutillet. Mon cher Bernardet ! ...


Bernardet. C'est tout naturel : celui qui conduit le char arrive avant les autres... inventeur des papiers satinés, des marges de huit pouces et des affiches de quinze pieds carrés, il en médite une de trente dans ce moment. (passant près de Desrouseaux.) notre Desrouseaux, notre grand peintre, qui a inventé le paysage romantique : génie créateur, il ne s'est pas abaissé comme les autres à imiter la nature ; il en a inventé une qui n'existait pas, et que vous ne trouverez nulle part. (à part.) et Oscar qui n'arrive pas à mon aide ! (passant près de Saint-Estève.) notre grand poète ! ... notre grand romancier ! Qui s'est placé dans la littérature comme l'obélisque avec sa masse écrasante, ses hiéroglyphes... (se retournant, et apercevant Oscar qui fait apporter la table.) eh ! Venez donc, mon cher Oscar ! Venez m'aider à passer en revue toutes nos illustrations.


Oscar. Y pensez-vous ? Nous ne déjeunerions pas d'aujourd'hui. (riant.) hi ! Hi ! Hi !


Bernardet. Ce diable d'Oscar met de l'esprit partout.


Oscar. Et pourtant je suis encore à jeun. (remontant le théâtre et parlant aux domestiques.) la table ici... apportez le champagne glacé, et montez les huîtres, si toutefois on a achevé de les ouvrir. (descendant le théâtre et s'adressant à Desrouseaux qui donne la main à Edmond.) eh bien ! ... qu'est-ce ? Qu'y a-t-il ? ... je vois que la connaissance est faite.


Bernardet. Vous l'avez dit. Ces messieurs le connaissent maintenant aussi bien que moi. (Oscar remonte un instant le théâtre avec Edmond.)


Dutillet, bas à Desrouseaux. sais-tu son nom ?


Desrouseaux. Et toi ?


Dutillet. Pas davantage ! ... mais il paraît que c'est un fameux, et qu'il est connu : tout le monde le connaît.


Desrouseaux. Alors il peut nous être utile.


Dutillet. Il plaidera gratis mes procès, moi qui en ai tous les jours avec les auteurs.


Desrouseaux, à Edmond, qui redescend. j'espère que monsieur me permettra de faire sa lithographie ; elle est attendue depuis longtemps avec impatience.


Edmond. Y pensez-vous ?


Oscar, redescendant. Tu ne peux pas t'en dispenser. Nous sommes tous lithographiés... en chemise et sans cravate ; c'est de rigueur... le déshabillé de l'enthousiasme... ça n'est pas cher, et ça fait bien ; c'est un moyen de se montrer partout.


Saint-Estève. Notre nouvel ami me permettra de parler de lui dans mon premier roman... j'ai sur la profession d'avocat une tirade chaleureuse qui semble avoir été faite pour lui, et où tout le monde le reconnaîtra...


Edmond. C'est trop de bontés.


Saint-Estève. Vous me rendrez cela dans votre premier plaidoyer.


Dutillet. Que j'imprimerai à deux mille exemplaires... donnez-moi seulement vos improvisations la veille... et vous aurez des épreuves au sortir de l'audience...


(Dutillet, qui est à l'extrême droite, passe le premier à gauche.)


Saint-Estève. Des annonces dans tous les journaux.


Bernardet, redescendant le théâtre. Des éloges dans tous les salons...


Oscar. Tu l'entends, mon ami, ce sont des succès certains... comme je te disais, des succès par assurance mutuelle.


Edmond. C'est bien singulier !


Bernardet. En quoi donc ? ... nous sommes dans un siècle d'actionnaires ; tout se fait par entreprises et associations... pourquoi n'en serait-il pas de même des réputations ?


Dutillet. Il a raison !


Bernardet. Seul, pour s'élever, on ne peut rien ; mais montés sur les épaules les uns des autres, le dernier, si petit qu'il soit, est un grand homme !


Oscar. Il y a même de l'avantage à être le dernier... c'est celui-là qui arrive.


Bernardet. Aujourd'hui, par exemple, nous avons à traiter en commun une importante affaire... dont nous pouvons toujours dire quelques mots avant le déjeuner, puisqu'il ne vient pas !


Oscar. C'est que tout le monde n'est pas arrivé.


(Oscar sort un instant.)


Bernardet. Il s'agit, mes amis, de la députation de Saint-Denis...


Edmond, à part. ô ciel ! ... (haut, à Bernardet.) est-ce que vous croyez possible...


Bernardet. Cela dépend de nous et de celui que nous choisirons. En nous entendant bien...


Edmond, avec émotion. en vérité !


Bernardet, à Edmond. c'est le secret de notre force ! Amitié à toute épreuve, alliance offensive et défensive... vos ennemis seront les nôtres...


Saint-Estève. Nous les attaquerons en vers comme en prose.


Bernardet. à charge de revanche ; et si au palais, dans quelque affaire d'éclat, n'importe par quelle manière, vous trouvez le moyen, par exemple, de tomber sur un de vos confrères à qui j'en veux...


Edmond. Permettez... monsieur... (Desrouseaux en ce moment remonte le théâtre ; Oscar rentre, et vient se placer près d'Edmond.)


Bernardet. Un petit avocat... qui, dans une cause contre moi, s'est permis de m'attaquer et de me railler... un obscur... un inconnu... un nommé Edmond De Varennes...


Edmond. Monsieur ! ...


Oscar, bas à Edmond. Tais-toi ! ... je ne lui avais pas dit ton nom ; mais à cela près, tu vois qu'il est bien disposé... ah ! ... (se retournant et apercevant M De Montlucar.) voici encore un convive !


 


Observer, représenter formuler : Souligner : Souligner tous les déplacements dans les didascalie. Imaginez un moyen simple de représenter les placements et déplacements de comédiens (Inventez vos symboles... couleurs ? formes ? flèches indiquant les directions ? à vous de créer) Formulez une réponse à cette question : est-ce que les déplacements sur le plateau sont justifiés et servent à l'intrique ?

Le quiproquo : chercher la définition de ce terme : La construction de cette scène repose su un quiproquo. Formulez brièvement la nature de ce quiproquo et l'effet qu'il produit.



 

ACTE II SCENE VII



Saint-Estève et Oscar, allant au devant de M De Montlucar, restent avec lui un instant au
fond du théâtre ; les précédents sur le devant.


Dutillet.Il est en retard, quand on s'occupe de ce qui le regarde... car ce cher ami m'avait déjà parlé en secret pour la députation.


Desrouseaux. Et à moi aussi.


Bernardet. C'est comme à moi... et il faut avant tout le présenter au nouveau venu ! (il l'amène en face
d'Edmond, qui le reconnaît.
)



Edmond. Monsieur De Montlucar !


M De Montlucar, reconnaissant Edmond. ô ciel !


Bernardet, à part. en voilà un qui le connaît ! ... ce n'est pas malheureux !


M De Montlucar. Quoi, monsieur, vous ici ?


Edmond. Je pourrais vous adresser la même question... vous qui ne voulez pas être député... vous qui n'allez solliciter les suffrages de personne...


M De Montlucar. J'ai suivi votre exemple. (à Desrouseaux qui est à côté de lui.) c'est monsieur qui est libéral et qui vient demander la voix d'un légitimiste.


Edmond, à Oscar, qui est à côté de lui. c'est monsieur qui est légitimiste et qui demande la voix de tout le monde !


Bernardet, se jetant entre eux.  eh ! Messieurs ! Qu'importent les nuances ? Et à quoi bon ces discussions qui nous désunissent et nous font du tort... il n'y a ici que des camarades, des amis ! L'amitié n'a qu'une opinion... et elle en aurait deux, et même plus, cela n'en vaudrait que mieux. On a appui et protection dans tous les partis ; on se soutient mutuellement, et avec d'autant plus d'avantages que l'on a l'air de combattre dans des camps opposés.( à Edmond.) vous êtes pour l'empire, (à Montlucar.) vous pour la royauté, mon ami Dutillet pour la république, et moi pour tous ! Union admirable, et d'autant plus solide qu'elle a pour base ce qu'il y a de plus respectable au monde, notre intérêt.

(prenant la main de Montlucar qui se laisse faire.) allons, votre main.(à Edmond).la vôtre ! ...



Edmond, la retirant avec force. jamais ! J'ignorais ce que je viens de voir et d'entendre ! J'ignorais que, pour être de vos amis, la première condition fût de mettre son opinion et sa conscience au service de vos intérêts... non, je ne donne point de pareils gages, et n'accorde à personne le droit de m'en demander !


Bernardet. Un traître parmi nous !


Dutillet. Un traître à l'amitié !


Edmond. Ah ! N'outragez pas un pareil nom ! L'amitié s'avoue et se proclame, elle ne se cache pas, elle ne conspire pas ! Elle ne rougit pas de se montrer ! Car la véritable amitié n'existe que pour de louables actions ! Hors de là, il n'y a que complots, coteries et coupables manoeuvres, que le succès peut couronner d'abord, mais dont le temps fera bientôt justice ! Oui, qui s'est élevé par l'intrigue tombera par l'intrigue, car rien ne reste ici bas que le talent ; l'intrigue peut le retarder, mais non l'empêcher d'arriver ; et quand viendra son jour, quand brillera sa lumière, dès longtemps vous serez rentrés dans l'obscurité natale qui vous attend et vous réclame. (il sort.)


[C'est donc Oscar que le « club des sages » décide de pousser pour être député de Saint-Denis]


 (ils s'asseyent autour de la table.)


Oscar, s'asseyant. c'est drôle... de faire un député à table !


 M De Montlucar, de même. c'est par là qu'on arrive...


Bernardet. Et par là qu'on se maintient ! (regardant tous les autres camarades.) nous jurons donc d'employer tout notre crédit...


Dutillet et Léonard. Toute notre influence...


M De Montlucar, Savignac et Pontigni. Tous nos amis...


Bernardet. Pour faire proclamer notre camarade Oscar Rigaut député...


Tous. Nous le jurons !


Bernardet. à charge de revanche !


Oscar, se levant. je le jure !


Bernardet, se versant un verre de champagne. et sur ce, je bois à sa nomination.


Oscar. à la vôtre, aux camarades, à l'amitié !


(Tous, debout et choquant l'un contre l'autre leur verre rempli de champagne.)


Amitié éternelle !



Observer et formuler : Soulignez les effets de symétrie, qu'il s'agisse de paroles ou de mouvement. Qu'est-ce qu'un effet choral ? Quel procédé utilise Scribe pour amener l'effet choral ? Relevez quelques formules qui vous semblent caractéristiques du théâtre de boulevard et qui sont d'une grande platitude.





ACTE III SCENE I



Un riche salon dans l'hôtel de M De Miremont. Deux portes latérales au fond.


Agathe, seule, sortant de la porte à droite.


 
Entendre de pareilles choses et être obligée de se modérer, et n'oser même parler... c'est plus fort que moi... je ne peux pas y tenir ! Je sors. Césarine est là dans le cabinet de mon père ; depuis une heure elle lui fait un éloge d'Oscar, son cousin... il est évident qu'elle veut le faire
nommer député... c'est clair comme le jour. Eh bien ! Elle s'est arrangée de manière que l'idée en est venue de mon père... c'est lui qui maintenant veut le porter de tout son pouvoir... et c'est sa femme qui fait des objections... et mon père répond que c'est son parent, son cousin ; qu'il se doit à lui-même de le présenter aux électeurs... il va en parler au ministre... et les courses, les visites, les journaux, les démarches de leurs amis, tout va être mis en usage pour élever un sot... un imbécile... il sera élu, c'est sûr... comment ce pauvre Edmond pourrait-il résister ? Il n'a pour soutien que son mérite... (regardant autour d'elle.) et moi... peut-être... deux protecteurs qui gardent le silence... il est venu me parler tout à l'heure...
me parler pour mon procès... pour la signification de ce jugement... que sais-je ? ... ce n'était pascela qu'il voulait me dire, j'en suis certaine ! ... et il avait un air si malheureux et si désespéré que malgré moi j'ai manqué de m'écrier : « Edmond, qu'avez-vous donc ? ... » mais il y avait là du monde... il y en a toujours ici ! Et il s'est retiré en m'adressant un regard qui était comme un dernier adieu ! ... oui, j'en suis sûre... je ne le reverrai plus... et il faut se taire... il faut renfermer là dans son coeur un chagrin... et un secret... que je n'ai jamais dit à personne... pas même à lui ! ... ô mon dieu ! ... qui viendra à mon aide ?( se retournant et apercevant Madame De Montlucar qui entre.) Zoé ! ...


Observer, imaginer et proposer : C'est le fameux monologue auquel fait allusion Legouvé, ami de Scribe, parle dans son texte. Imaginez ce par quoi on peut remplacer les points de suspension pour « animer » ce monologue.  Ernest Legouvé 1807-1903 : La mise en scène est une seconde création. Eugène Scribe met du mouvement sur la scène et des points de suspensions dans ses textes


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