Musset : Racine écrit pour un public rapproché et un espace étroit, ses tragédies tiennent mal le grand espace

Publié le par Maltern




Racine

fait répéter Esther aux demoiselles de

Saint Cyr

devant Louis XIV

et Mme de Maintenon






Alfred de Musset 1810-1857 : Ecrite pour un espace étroit et proche du public la tragédie de Racine s'adapte mal à un plateau plus large et distant.

 

« Voici maintenant ce qui arriva : Corneille ayant établi que la passion était l'élément de la tragédie, Racine survint qui déclara que la tragédie pouvait n'être simplement que le développement de la passion. Cette doctrine semble, au premier abord, ne rien changer aux choses ; cependant elle change tout, car elle détruit l'action. La passion qui rencontre un obstacle et qui agit pour le renverser, soit qu'elle triomphe ou succombe, est un spectacle animé, vivant ; du premier obstacle en naît un second, souvent un troisième, puis une catastrophe, et au milieu de ces noeuds qui l'enveloppe, l'homme qui se débat pour arriver à son but peut inspirer terreur et pitié ; mais si la passion n'est plus aux prises qu'avec elle-même, qu'arrive-t-il ? Une fable languissante, un intérêt faible, de longs discours, des détails fins, de curieuses recherches sur le coeur humain, des héros comme Pyrrhus, comme Titus, comme Xipharès, de beaux parleurs, en un mot, et de belles discoureuses qui content leurs peines au parterre ; voilà ce qu'avec un génie admirable, un style divin et un art infini, Racine introduisit sur la scène. Il a fait des chefs-d'oeuvre sans doute, mais il nous a laissé une détestable école de bavardage, et, personne ne pouvant parler comme lui, ses successeurs ont endormi tout le monde.

Faut-il lui en faire un reproche, et pouvait-il faire autrement ? Ceci mérite qu'on l'examine, car c'est là qu'on peut trouver la différence de son temps au nôtre, et par conséquent les motifs qui doivent nous faire tenter une autre voie.

On s'attend peut-être que je vais parler des moeurs de la cour de Louis XIV, et essayer de prouver, après mille autres, que Racine a subi l'influence de cette cour efféminée ; cela est probable, mais c'est une autre raison beaucoup moins relevée, beaucoup plus réelle et matérielle que je soumettrai ici au lecteur. « Un des plus grands obstacles, dit Voltaire, qui s'opposent sur notre théâtre, à toute action grande et pathétique, est la foule des spectateurs confondue avec les acteurs... Les bancs qui sont sur le théâtre rétrécissent la scène, et rendent toute action presque impraticable... Il ne faut pas s'y méprendre ; un inconvénient tel que celui-là seul a suffi pour nous priver d'une foule de chefs-d'oeuvre qu'on aurait sans doute hasardés si on avait eu un théâtre libre, propre pour l'action, et tel qu'il est chez toutes les autres nations de l'Europe... Cinna, Athalie, mériteraient d'être représentés ailleurs que dans un jeu de paume, au bout duquel on a élevé quelques décorations du plus mauvais goût, et dans lesquels les spectateurs sont placés, contre tout ordre et contre toute raison, les uns debout sur le théâtre même, les autres debout dans ce qu'on nomme le parterre... Comment oserions-nous faire paraître, par exemple, l'ombre de Pompée ou le génie de Brutus au milieu de tant de jeunes gens qui ne regardent jamais les choses que comme l'occasion de dire un bon mot ?... Comment apporter le corps de César sanglant sur la scène ? comment faire descendre une reine éperdue dans le tombeau de son époux, et l'en faire sortir mourante de la main de son fils, au milieu d'une foule qui cache et le tombeau et le fils et la mère, et qui énerve la terreur du spectacle par le contraste du ridicule ?... Comment cela peut-il s'exécuter sur une scène étroite, au milieu d'une foule de jeunes gens qui laissent à peine dix pieds de place aux acteurs ? De là vient que la plupart des pièces ne sont que de longues conversations... Il faut convenir que, d'environ quatre cent tragédies qu'on a données au théâtre, depuis qu'il est en possession de quelque gloire en France, il n'y en a pas dix ou douze qui ne soient fondées sur une intrigue d'amour, plus propre à la comédie qu'au genre tragique. C'est presque toujours la même pièce, le même noeud, formé par une jalousie, une rupture, et dénoué par un mariage ; c'est une coquetterie continuelle, une simple comédie où des princes sont acteurs, et dans laquelle il y a quelquefois du sang répandu pour la forme. »

J'extrais ces phrases détachées de plusieurs passages de Voltaire ; elles me semblent concluantes au dernier point. Il n'y a d'ailleurs personne qui ne se souvienne de ces vers des Fâcheux de Molière :

Les acteurs commençaient, chacun prêtait silence ;

Lorsque, d'un air bruyant et plein d'extravagance,

Un homme à grands canons est entré brusquement,

En criant : Hola ! oh ! un siège promptement... etc., etc.

Triste vanité des choses humaines! quoi ! ces belles théories de Racine, ces pompeuses pensées si élégamment vêtues, ces préfaces si concises, si nobles, ce doux système, si tendre et si passionné, tout cela aurait eu pour cause véritable les embarras d'un espace de dix pieds et les banquettes de l'avant-scène ? Serait-il possible que tant de confidents n'eussent fait de si harmonieux récits, que tant de princes amoureux n'eussent si bien parlé que pour remplir la scène sans trop remuer, de peur d'accrocher en passant les jambes de messieurs les marquis ? Hélas ! il n'est que trop vrai.

Et d'où vient maintenant qu'au théâtre, il faut le dire, les tragédies de Racine, toutes magnifiques qu'elles sont, paraissent froides par instant, et même d'une froideur bizarre, comme de belles statues à demi animées ? C'est que le comte de Lauraguais a donné trente mille francs, en 1759, pour qu'on ôtât les banquettes de la scène ; c'est qu'Andromaque, Monime, Emilie, sont aujourd'hui toutes seules dans de grands péristyles où rien ne les gêne, où elles peuvent se promener sur une surface de soixante pieds carrés, et les marquis ne sont plus là pour entourer l'actrice, pour dire un bon mot après chaque tirade, pour ramasser l'éventail d'Hermione, ou critiquer les canons de Thésée. Oreste, son épée à la main, n'a plus besoin d'écarter la foule des petits-maîtres et de leur dire : « Messieurs, permettez-moi de passer, je suis obligé d'aller tuer Pyrrhus. » Voilà pourquoi nous nous apercevons que l'action languit, et nous nous étonnons que toutes les portes étant ouvertes, tout le palais désert, personne n'entre, n'agisse, ne ranime la pièce. »

[Musset, De la Tragédie, A propos des débuts de Mademoiselle Rachel, novembre1838, La Revue des Deux Mondes]


Mme de la Fayette Mémoires la Cour de France (1689), par Mme de La Fayette, édition annotée par Gibert Sigaux, Mercure de France, 2001, pp. 167 - 169 : "Madame de Maintenon, pour divertir ses petites filles et le Roi, fit faire une comédie par Racine, le meilleur poète du temps (…) Elle ordonna au poète de faire une comédie, mais de choisir un sujet pieux; car à l'heure qu'il est, hors de la piété point de salut à la Cour, aussi bien que dans l'autre monde. Racine choisit l'histoire d'Esther et d'Assuérus, et fit des paroles pour la musique. Comme il est aussi bon acteur qu'auteur, il instruisit les petites filles; la musique était bonne; on fit un joli théâtre et des changements. Tout cela composa un petit divertissement fort agréable pour les petites filles de madame de Main-/tenon; (…) La comédie représentait en quelque sorte la chute de madame de Montespan et l'élévation de madame de Maintenon : toute la différence fut, qu'Esther était un peu plus jeune, et moins précieuse en fait de piété. L'application qu'on lui faisait du caractère d'Esther, et de celui de Vasti à madame de Montespan, fit qu'elle ne fut pas fâchée de rendre public un divertissement qui n'avait été fait que pour la communauté, et pour quelques-unes de ses amies particulières. Le Roi en revint charmé: les applaudissements que Sa Majesté donna augmentèrent encore ceux du public. Enfin l'on y porta un degré de chaleur qui ne se comprend pas, car il n'y eut ni petit ni grand qui n'y voulût aller; et ce qui devait être regardé comme une comédie de couvent devint l'affaire la plus sérieuse de la Cour : les ministres, pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittaient leurs affaires les plus pressées. A la première représentation, où fut le Roi, il n'y mena que les principaux officiers, qui le suivent quand il va à la chasse. La seconde fut consacrée aux personnes pieuses, telles que le Père Lachaise, et douze ou quinze jésuites, auxquels se joignit madame de Miramion et beaucoup d'autres dévots et dévotes. Ensuite cela se répandit aux courtisans. Le Roi crut que ce divertissement serait du /goût du roi d'Angleterre; il l'y mena et la Reine aussi. Il est impossible de ne point donner de louanges à la maison de Saint-Cyr, et à l'établissement : ainsi ils ne s'y épargnèrent pas, et y mêlèrent celles de la comédie. Tout le monde crut toujours que cette comédie était allégorique, qu'Assuérus était le Roi, et que Vasti, qui était la femme concubine détrônée, paraissait pour madame de Montespan. Esther tombait sur madame de Maintenon, Aman représentait M. de Louvois; mais il n'y était pas bien peint, et apparemment Racine n'avait pas voulu le marquer."


[Mme de La Fayette, Mémoires de la Cour de France, 1689, édition Sigaux, ,


 


 


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Publié dans 1- Comique et Tragique

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