TP - Racine : Phèdre Le récit de Théramène [Phèdre 1677, V, 5,6,7 : pb. monologue]

Publié le par Maltern









Allégorie  de Racine


« Son génie et Melpomène le mènent à l'immortalité »

taille douce 1792

Pierre Paul Prudhon  

Édition Didot de 1801














THESEE, fils d'Egée, roi d'Athènes.

PHEDRE, femme de Thésée, fille de Minos et de Pasiphaé.

HIPPOLYTE, fils de Thésée et d'Antiope, reine des Amazones.

ARICIE, princesse du sang royal d'Athènes.

OENONE, nourrice et confidente de Phèdre.

THERAMENE, gouverneur d'Hippolyte.

ISMENE, confidente d'Aricie.

PANOPE, femme de la suite de Phèdre.

GARDES.

La scène est à Trézène, ville du Péloponnèse.



ACTE  V SCENE V - THESEE, PANOPE

 

PANOPE

J'ignore le projet que la reine médite,

Seigneur. Mais je crains tout du transport qui l'agite.

Un mortel désespoir sur son visage est peint ;

La pâleur de la mort est déjà sur son teint.

Déjà, de sa présence avec honte chassée,

Dans la profonde mer OEnone s'est lancée.

On ne sait point d'où part ce dessein furieux ;

Et les flots pour jamais l'ont ravie à nos yeux.

THESEE

Qu'entends-je ?

PANOPE

Son trépas n'a point calmé la reine :

Le trouble semble croître en son âme incertaine.

Quelquefois, pour flatter ses secrètes douleurs,

Elle prend ses enfants et les baigne de pleurs ;

Et soudain, renonçant à l'amour maternelle,

Sa main avec horreur les repousse loin d'elle.

Elle porte au hasard ses pas irrésolus ;

Son oeil tout égaré ne nous reconnaît plus.

Elle a trois fois écrit, et changeant de pensée,

Trois fois elle a rompu sa lettre commencée.

Daignez la voir, Seigneur, daignez la secourir.


THESEE

O ciel ! OEnone est morte, et Phèdre veut mourir ?

Qu'on rappelle mon fils, qu'il vienne se défendre,

Qu'il vienne me parler, je suis prêt de l'entendre.

Ne précipite point tes funestes bienfaits,

Neptune ; j'aime mieux n'être exaucé jamais.

J'ai peut-être trop cru des témoins peu fidèles ;

Et j'ai trop tôt vers toi levé mes mains cruelles.

Ah ! de quel désespoir mes voeux seraient suivis !


SCENE VI - THESEE, THERAMENE

THESEE

Théramène, est-ce toi ? Qu'as-tu fait de mon fils ?

Je te l'ai confié dès l'âge le plus tendre.

Mais d'où naissent les pleurs que je te vois répandre ?

Que fait mon fils ?

THERAMENE

O soins tardifs et superflus !

Inutile tendresse ! Hippolyte n'est plus.

THESEE

Dieux !

THERAMENE

J'ai vu des mortels périr le plus aimable,

Et j'ose dire encor, Seigneur, le moins coupable.

THESEE

Mon fils n'est plus ? Hé quoi ! quand je lui tends les bras,

Les Dieux impatients ont hâté son trépas ?

Quel coup me l'a ravi ? Quelle foudre soudaine ?


THERAMENE

A peine nous sortions des portes de Trézène,

Il était sur son char. Ses gardes affligés

Imitaient son silence, autour de lui rangés ;

Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes ;

Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes.

Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois

Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix,

L'oeil morne maintenant et la tête baissée,

Semblaient se conformer à sa triste pensée.

Un effroyable cri, sorti du fond des flots,

Des airs en ce moment a troublé le repos ;

Et du sein de la terre une voix formidable

Répond en gémissant à ce cri redoutable.

Jusqu'au fond de nos coeurs notre sang s'est glacé ;

Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé.

Cependant sur le dos de la plaine liquide

S'élève à gros bouillons une montagne humide ;

L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux,

Parmi des flots d'écume, un monstre furieux.

Son front large est armé de cornes menaçantes,

Tout son corps est couvert d'écailles jaunissantes,

Indomptable taureau, dragon impétueux,

Sa croupe se recourbe en replis tortueux.

Ses longs mugissements font trembler le rivage.

Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage,

La terre s'en émeut, l'air en est infecté,

Le flot qui l'apporta recule épouvanté.

Tout fuit, et sans s'armer d'un courage inutile,

Dans le temple voisin chacun cherche un asile.

Hippolyte lui seul, digne fils d'un héros,

Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,

Pousse au monstre, et d'un dard lancé d'une main sûre,

Il lui fait dans le flanc une large blessure.

De rage et de douleur le monstre bondissant

Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,

Se roule, et leur présente une gueule enflammée,

Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.

La fureur les emporte, et sourds à cette fois,

Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.

En efforts impuissants leur maître se consume,

Ils rougissent le mors d'une sanglante écume.

On dit qu'on a vu même, en ce désordre affreux,

Un dieu qui d'aiguillons pressait leur flanc poudreux.

A travers des rochers la peur les précipite.

L'essieu crie et se rompt. L'intrépide Hippolyte

Voit voler en éclats tout son char fracassé.

Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.

Excusez ma douleur. Cette image cruelle

Sera pour moi de pleurs une source éternelle.

J'ai vu, Seigneur, j'ai vu votre malheureux fils

Traîné par les chevaux que sa main a nourris.

Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ;

Ils courent. Tout son corps n'est bientôt qu'une plaie.

De nos cris douloureux la plaine retentit.

Leur fougue impétueuse enfin se ralentit.

Ils s'arrêtent non loin de ces tombeaux antiques

Où des Rois nos aïeux sont les froides reliques.

J'y cours en soupirant, et sa garde me suit.

De son généreux sang la trace nous conduit.

Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes

Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.

J'arrive, je l'appelle, et me tendant la main,

Il ouvre un oeil mourant qu'il referme soudain.

Le ciel, dit-il, m'arrache une innocente vie.

Prends soin après ma mort de ma chère Aricie.

Cher ami, si mon père un jour désabusé

Plaint le malheur d'un fils faussement accusé,

Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive,

Dis-lui qu'avec douceur il traite sa captive,

Qu'il lui rende... A ce mot ce héros expiré

N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré,

Triste objet, où des Dieux triomphe la colère,

Et que méconnaîtrait l'oeil même de son père.


THESEE

O mon fils ! cher espoir que je me suis ravi !

Inexorables Dieux, qui m'avez trop servi !

A quels mortels regrets ma vie est réservée !

THERAMENE

La timide Aricie est alors arrivée.

Elle venait, Seigneur, fuyant votre courroux,

A la face des Dieux l'accepter pour époux.

Elle approche. Elle voit l'herbe rouge et fumante.

Elle voit (quel objet pour les yeux d'une amante !)

Hippolyte étendu, sans forme et sans couleur.

Elle veut quelque temps douter de son malheur,

Et ne connaissant plus ce héros qu'elle adore,

Elle voit Hippolyte et le demande encore.

Mais trop sûre à la fin qu'il est devant ses yeux,

Par un triste regard elle accuse les Dieux,

Et froide, gémissante, et presque inanimée,

Aux pieds de son amant elle tombe pâmée.

Ismène est auprès d'elle; Ismène, tout en pleurs,

La rappelle à la vie, ou plutôt aux douleurs.

Et moi, je suis venu, détestant la lumière,

Vous dire d'un héros la volonté dernière,

Et m'acquitter, Seigneur, du malheureux emploi

Dont son coeur expirant s'est reposé sur moi.

Mais j'aperçois venir sa mortelle ennemie.


SCENE DERNIERE - THESEE, PHEDRE, THERAMENE, PANOPE, GARDES


THESEE

Hé bien ! vous triomphez, et mon fils est sans vie.

Ah ! que j'ai lieu de craindre ! et qu'un cruel soupçon,

L'excusant dans mon coeur, m'alarme avec raison !

Mais, Madame, il est mort, prenez votre victime :

Jouissez de sa perte, injuste ou légitime.

Je consens que mes yeux soient toujours abusés.

Je le crois criminel puisque vous l'accusez.

Son trépas à mes pleurs offre assez de matières,

Sans que j'aille chercher d'odieuses lumières,

Qui ne pouvant le rendre à ma juste douleur,

Peut-être ne feraient qu'accroître mon malheur.

Laissez-moi, loin de vous et loin de ce rivage,

De mon fils déchiré fuir la sanglante image.

Confus, persécuté d'un mortel souvenir,

De l'univers entier je voudrais me bannir.

Tout semble s'élever contre mon injustice.

L'éclat de mon nom même augmente mon supplice.

Moins connu des mortels, je me cacherais mieux.

Je hais jusques au soin dont m'honorent les Dieux ;

Et je m'en vais pleurer leurs faveurs meurtrières,

Sans plus les fatiguer d'inutiles prières.

Quoi qu'ils fissent pour moi, leur funeste bonté

Ne me saurait payer de ce qu'ils m'ont ôté.


PHEDRE

Non, Thésée, il faut rompre un injuste silence ;

Il faut à votre fils rendre son innocence.

Il n'était point coupable.


THESEE

Ah ! père infortuné !

Et c'est sur votre foi que je l'ai condamné !

Cruelle, pensez-vous être assez excusée...


PHEDRE

Les moments me sont chers, écoutez-moi, Thésée.

C'est moi qui sur ce fils chaste et respectueux

Osai jeter un oeil profane, incestueux.

Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste ;

La détestable OEnone a conduit tout le reste.

Elle a craint qu'Hippolyte, instruit de ma fureur,

Ne découvrît un feu qui lui faisait horreur.

La perfide, abusant de ma faiblesse extrême,

S'est hâtée à vos yeux de l'accuser lui-même.

Elle s'en est punie, et fuyant mon courroux,

A cherché dans les flots un supplice trop doux.

Le fer aurait déjà tranché ma destinée ;

Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée.

J'ai voulu, devant vous exposant mes remords,

Par un chemin plus lent descendre chez les morts.

J'ai pris, j'ai fait couler dans mes brûlantes veines

Un poison que Médée apporta dans Athènes.

Déjà jusqu'à mon coeur le venin parvenu

Dans ce coeur expirant jette un froid inconnu ;

Déjà je ne vois plus qu'à travers un nuage

Et le ciel, et l'époux que ma présence outrage ;

Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,

Rend au jour, qu'ils souillaient, toute sa pureté.


PANOPE

Elle expire, Seigneur.


THESEE

D'une action si noire

Que ne peut avec elle expirer la mémoire !

Allons, de mon erreur, hélas, trop éclaircis,

Mêler nos pleurs au sang de mon malheureux fils.

Allons de ce cher fils embrasser ce qui reste,

Expier la fureur d'un voeu que je déteste.

Rendons-lui les honneurs qu'il a trop mérités ;

Et pour mieux apaiser ses mânes irrités,

Que malgré les complots d'une injuste famille,

Son amante aujourd'hui me tienne lieu de fille.









































































Observations :

(De gauche à droite et haut en bas)

acte V, sc.6 1677 Charles Le Brun  Ed Barbin de 1677
acte V, sc. 6   eau forte  1723   Louis Chéron Ed J. Tonson & J. Watts
acte V, sc.6 l'eau forte, 1760  Jacques de Sève Ed. Michel-Etienne David père
acte V, sc. 7 taille douce, 1800   Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson Éd. Didot de 1801

Les trois premières images représentent la même scène : chercher les points communs et les différences (personnage, cadrages, objets, paysage etc.) Illustrent-elles le même moment de la scène ? Mettent-elles l'accent sur le même sentiment ? Peut-on entirer des enseignements sur une évolution du goût et de la sensibilité entre la fin de lâge classique et les deux époque du 18ème  siècle ? Est-ce que les trois figurations sont absoluments fidèles à ce qui est dit dans la scène ?

Dernière image, décrire les placements, les gestes et attitudes, des comédiens. Peut-on formuler quelques ramarques sur les codes de jeu tragiques de l'époque ?

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