Molière : Le Bourgeois Gentilhomme, apothéose de la Comédie-Ballet, 1670

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Acte IV, sc. 5 
Pierre Brissart
édition de 1682 




Molière : Le Bourgeois Gentilhomme, apothéose de la Comédie-Ballet, 1670










Extraits significatifs pour caractériser le genre  : Acte I, Sc 1 ; Acte II Sc.1, Sc. 2, Sc3, Sc.4 ; Acte V Sc. 3, Sc 4, Sc, 5 ; au lien suivant : Moli-re_Bourgeois-G-_-Extraits-Blog.doc Molière : Bourgeois Gentilhomme, extraits   : sous Word

LE BOURGEOIS GENTILHOMME

COMÉDIE-BALLET

faite à Chambord pour le Divertissement du Roi,
au mois d'octobre 1670.
Par J.-B. P. de MOLIÈRE.

Et représentée en public
à Paris, pour la première fois,
sur le Théâtre du Palais-Royal,
le 23 novembre de la même année 1670
par la Troupe du Roi.

MONSIEUR JOURDAIN, bourgeois.
MADAME JOURDAIN, sa femme.
LUCILE, fille de M. Jourdain.
NICOLE, servante.
CLÉONTE, amoureux de Lucile.
COVIELLE, valet de Cléonte.
DORANTE, comte, amant de Dorimène.
DORIMÈNE, marquise.
MAÎTRE DE MUSIQUE.
ÉLÈVE DU MAÎTRE DE MUSIQUE.
MAÎTRE À DANSER.
MAÎTRE D'ARMES.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
MAÎTRE TAILLEUR.
GARÇON TAILLEUR.
DEUX LAQUAIS.
PLUSIEURS MUSICIENS, MUSICIENNES, JOUEURS D'INSTRUMENTS, DANSEURS, CUISINIERS, GARÇONS TAILLEURS, ET AUTRES PERSONNAGES DES INTERMÈDES ET DU BALLET.


La scène est à Paris.

L'ouverture se fait par un grand assemblage d'instruments; et dans le milieu du théâtre on voit un élève du Maître de musique, qui compose sur une table un air que le Bourgeois a demandé pour une sérénade.


ACTE I, SCÈNE PREMIËRE

MAÎTRE DE MUSIQUE, MAÎTRE À DANSER, TROIS MUSICIENS, DEUX VIOLONS, QUATRE DANSEURS.


MAÎTRE DE MUSIQUE, parlant à ses Musiciens.- Venez, entrez dans cette salle, et vous reposez là, en attendant qu'il vienne.

MAÎTRE À DANSER, parlant aux Danseurs.- Et vous aussi, de ce côté.

MAÎTRE DE MUSIQUE,à l'Élève.- Est-ce fait?

L'ÉLÈVE.- Oui.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Voyons... Voilà qui est bien.

MAÎTRE À DANSER.- Est-ce quelque chose de nouveau?

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Oui, c'est un air pour une sérénade, que je lui ai fait composer ici, en attendant que notre homme fût éveillé.

MAÎTRE À DANSER.- Peut-on voir ce que c'est?

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Vous l'allez entendre, avec le dialogue, quand il viendra. Il ne tardera guère.

MAÎTRE À DANSER.- Nos occupations, à vous, et à moi, ne sont pas petites maintenant.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Il est vrai. Nous avons trouvé ici un homme comme il nous le faut à tous deux. Ce nous est une douce rente que ce Monsieur Jourdain, avec les visions de noblesse et de galanterie qu'il est allé se mettre en tête. Et votre danse, et ma musique, auraient à souhaiter que tout le monde lui ressemblât.

MAÎTRE À DANSER.- Non pas entièrement; et je voudrais pour lui, qu'il se connût mieux qu'il ne fait aux choses que nous lui donnons.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Il est vrai qu'il les connaît mal, mais il les paye bien; et c'est de quoi maintenant nos arts ont plus besoin, que de toute autre chose.

MAÎTRE À DANSER.- Pour moi, je vous l'avoue, je me repais un peu de gloire. Les applaudissements me touchent; et je tiens que dans tous les beaux arts, c'est un supplice assez fâcheux, que de se produire à des sots; que d'essuyer sur des compositions, la barbarie d'un stupide. Il y a plaisir, ne m'en parlez point, à travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les délicatesses d'un art; qui sachent faire un doux accueil aux beautés d'un ouvrage; et par de chatouillantes approbations, vous régaler[1]* de votre travail. Oui, la récompense la plus agréable qu'on puisse recevoir des choses que l'on fait, c'est de les voir connues; de les voir caressées d'un applaudissement qui vous honore. Il n'y a rien, à mon avis, qui nous paye mieux que cela de toutes nos fatigues; et ce sont des douceurs exquises, que des louanges éclairées.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- J'en demeure d'accord, et je les goûte comme vous. Il n'y a rien assurément qui chatouille davantage que les applaudissements que vous dites; mais cet encens ne fait pas vivre. Des louanges toutes pures, ne mettent point un homme à son aise: il y faut mêler du solide; et la meilleure façon de louer, c'est de louer avec les mains[2] C'est un homme à la vérité dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n'applaudit qu'à contre-sens; mais son argent redresse les jugements de son esprit. Il a du discernement dans sa bourse. Ses louanges sont monnayées; et ce bourgeois ignorant, nous vaut mieux, comme vous voyez, que le grand seigneur éclairé qui nous a introduits ici.

MAÎTRE À DANSER.- Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites; mais je trouve que vous appuyez un peu trop sur l'argent; et l'intérêt est quelque chose de si bas, qu'il ne faut jamais qu'un honnête homme montre pour lui de l'attachement.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Vous recevez fort bien pourtant l'argent que notre homme vous donne.

MAÎTRE À DANSER.- Assurément; mais je n'en fais pas tout mon bonheur, et je voudrais qu'avec son bien, il eût encore quelque bon goût des choses.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Je le voudrais aussi, et c'est à quoi nous travaillons tous deux autant que nous pouvons. Mais en tout cas il nous donne moyen de nous faire connaître dans le monde; et il payera pour les autres, ce que les autres loueront pour lui.

MAÎTRE À DANSER.- Le voilà qui vient.


SCÈNE III


MAÎTRE DE PHILOSOPHIE, MAÎTRE DE MUSIQUE, MAÎTRE À DANSER, MAÎTRE D'ARMES, MONSIEUR JOURDAIN, LAQUAIS.


MONSIEUR JOURDAIN.- Holà, Monsieur le philosophe, vous arrivez tout à propos avec votre philosophie. Venez un peu mettre la paix entre ces personnes-ci.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il, Messieurs?

MONSIEUR JOURDAIN.- Ils se sont mis en colère pour la préférence de leurs professions, jusqu'à se dire des injures, et en vouloir venir aux mains.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Hé quoi, Messieurs, faut-il s'emporter de la sorte? et n'avez-vous point lu le docte traité que Sénèque a composé, de la colère? Y a-t-il rien de plus bas et de plus honteux, que cette passion, qui fait d'un homme une bête féroce? et la raison ne doit-elle pas être maîtresse de tous nos mouvements?

MAÎTRE À DANSER.- Comment, Monsieur, il vient nous dire des injures à tous deux, en méprisant la danse que j'exerce, et la musique dont il fait profession?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Un homme sage est au-dessus de toutes les injures qu'on lui peut dire; et la grande réponse qu'on doit faire aux outrages, c'est la modération, et la patience.

MAÎTRE D'ARMES.- Ils ont tous deux l'audace, de vouloir comparer leurs professions à la mienne.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Faut-il que cela vous émeuve? Ce n'est pas de vaine gloire, et de condition[10], que les hommes doivent disputer entre eux; et ce qui nous distingue parfaitement les uns des autres, c'est la sagesse, et la vertu.

MAÎTRE À DANSER.- Je lui soutiens que la danse est une science à laquelle on ne peut faire assez d'honneur.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Et moi, que la musique en est une que tous les siècles ont révérée.

MAÎTRE D'ARMES.- Et moi, je leur soutiens à tous deux, que la science de tirer des armes, est la plus belle et la plus nécessaire de toutes les sciences.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Et que sera donc la philosophie? Je vous trouve tous trois bien impertinents, de parler devant moi avec cette arrogance; et de donner impudemment le nom de science à des choses que l'on ne doit pas même honorer du nom d'art, et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de métier misérable de gladiateur, de chanteur, et de baladin!

MAÎTRE D'ARMES.- Allez, philosophe de chien.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Allez, belître[11] de pédant.

MAÎTRE À DANSER.- Allez, cuistre fieffé.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Comment? marauds que vous êtes...


Le philosophe se jette sur eux, et tous trois le chargent de coups, et sortent en se battant.


MONSIEUR JOURDAIN.- Monsieur le philosophe.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Infâmes! coquins! insolents!

MONSIEUR JOURDAIN.- Monsieur le philosophe.

MAÎTRE D'ARMES.- La peste l'animal!

MONSIEUR JOURDAIN.- Messieurs.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Impudents!

MONSIEUR JOURDAIN.- Monsieur le philosophe.

MAÎTRE À DANSER.- Diantre soit de l'âne bâté!

MONSIEUR JOURDAIN.- Messieurs.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Scélérats!

MONSIEUR JOURDAIN.- Monsieur le philosophe.

MAÎTRE DE MUSIQUE.- Au diable l'impertinent.

MONSIEUR JOURDAIN.- Messieurs.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Fripons! gueux! traîtres! imposteurs!


Ils sortent.


MONSIEUR JOURDAIN.- Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe. Oh battez-vous tant qu'il vous plaira, je n'y saurais que faire, et je n'irai pas gâter ma robe pour vous séparer. Je serais bien fou, de m'aller fourrer parmi eux, pour recevoir quelque coup qui me ferait mal.

 

SCÈNE IV


MAÎTRE DE PHILOSOPHIE, MONSIEUR JOURDAIN.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE,en raccommodant son collet.- Venons à notre leçon.

MONSIEUR JOURDAIN.- Ah! Monsieur, je suis fâché des coups qu'ils vous ont donnés.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Cela n'est rien. Un philosophe sait recevoir comme il faut les choses, et je vais composer contre eux une satire du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle façon. Laissons cela. Que voulez-vous apprendre?

MONSIEUR JOURDAIN.- Tout ce que je pourrai, car j'ai toutes les envies du monde d'être savant, et j'enrage que mon père et ma mère ne m'aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences, quand j'étais jeune.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Ce sentiment est raisonnable, Nam sine doctrina vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et vous savez le latin sans doute.

MONSIEUR JOURDAIN.- Oui, mais faites comme si je ne le savais pas. Expliquez-moi ce que cela veut dire.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Cela veut dire que sans la science, la vie est presque une image de la mort.

MONSIEUR JOURDAIN.- Ce latin-là a raison.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- N'avez-vous point quelques principes, quelques commencements des sciences?

MONSIEUR JOURDAIN.- Oh oui, je sais lire et écrire.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Par où vous plaît-il que nous commencions? Voulez-vous que je vous apprenne la logique?

MONSIEUR JOURDAIN.- Qu'est-ce que c'est que cette logique?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- C'est elle qui enseigne les trois opérations de l'esprit[12].

MONSIEUR JOURDAIN.- Qui sont-elles, ces trois opérations de l'esprit?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- La première, la seconde, et la troisième. La première est, de bien concevoir par le moyen des universaux. La seconde, de bien juger par le moyen des catégories: et la troisième, de bien tirer une conséquence par le moyen des figures. Barbara, celarent, darii, ferio, baralipton, etc.

MONSIEUR JOURDAIN.- Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette logique-là ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plus joli.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Voulez-vous apprendre la morale?

MONSIEUR JOURDAIN.- La morale?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Oui.

MONSIEUR JOURDAIN.- Qu'est-ce qu'elle dit cette morale?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Elle traite de la félicité; enseigne aux hommes à modérer leurs passions, et...

MONSIEUR JOURDAIN.- Non, laissons cela. Je suis bilieux comme tous les diables; et il n'y a morale qui tienne, je me veux mettre en colère tout mon soûl, quand il m'en prend envie.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Est-ce la physique que vous voulez apprendre?

MONSIEUR JOURDAIN.- Qu'est-ce qu'elle chante cette physique?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- La physique est celle qui explique les principes des choses naturelles, et les propriétés du corps; qui discourt de la nature des éléments, des métaux, des minéraux, des pierres, des plantes, et des animaux, et nous enseigne les causes de tous les météores, l'arc-en-ciel, les feux volants*, les comètes, les éclairs, le tonnerre, la foudre, la pluie, la neige, la grêle, les vents, et les tourbillons.

MONSIEUR JOURDAIN.- Il y a trop de tintamarre là dedans, trop de brouillamini.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Que voulez-vous donc que je vous apprenne?

MONSIEUR JOURDAIN.- Apprenez-moi l'orthographe.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Très volontiers.

MONSIEUR JOURDAIN.- Après vous m'apprendrez l'almanach, pour savoir quand il y a de la lune, et quand il n'y en a point.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Soit. Pour bien suivre votre pensée, et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer selon l'ordre des choses, par une exacte connaissance de la nature des lettres, et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là-dessus j'ai à vous dire, que les lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles, parce qu'elles expriment les voix; et en consonnes, ainsi appelées consonnes, parce qu'elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles, ou voix, A, E, I, O, U.

MONSIEUR JOURDAIN.- J'entends tout cela.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- La voix, A, se forme en ouvrant fort la bouche, A.

MONSIEUR JOURDAIN.- A, A, Oui.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- La voix, E, se forme en rapprochant la mâchoire d'en bas de celle d'en haut, A, E.

MONSIEUR JOURDAIN.- A, E, A, E. Ma foi oui. Ah que cela est beau!

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Et la voix, I, en rapprochant encore davantage les mâchoires l'une de l'autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles, A, E, I.

MONSIEUR JOURDAIN.- A, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive la science.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- La voix, O, se forme en rouvrant les mâchoires, et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas, O.

MONSIEUR JOURDAIN.- O, O. Il n'y a rien de plus juste. A, E, I, O, I, O. Cela est admirable! I, O, I, O.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- L'ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O.

MONSIEUR JOURDAIN.- O, O, O. Vous avez raison, O. Ah la belle chose, que de savoir quelque chose!

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- La voix, U, se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l'une de l'autre sans les rejoindre tout à fait, U.

MONSIEUR JOURDAIN.- U, U. Il n'y a rien de plus véritable, U.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Vos deux lèvres s'allongent comme si vous faisiez la moue: d'où vient que si vous la voulez faire à quelqu'un, et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que U.

MONSIEUR JOURDAIN.- U, U. Cela est vrai. Ah que n'ai-je étudié plus tôt, pour savoir tout cela.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Demain, nous verrons les autres lettres, qui sont les consonnes.

MONSIEUR JOURDAIN.- Est-ce qu'il y a des choses aussi curieuses qu'à celles-ci?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Sans doute. La consonne, D, par exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au-dessus des dents d'en haut: DA.

MONSIEUR JOURDAIN.- DA, DA. Oui. Ah les belles choses! les belles choses!

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- L'F, en appuyant les dents d'en haut sur la lèvre de dessous, FA.

MONSIEUR JOURDAIN.- FA, FA. C'est la vérité. Ah! mon père, et ma mère, que je vous veux de mal!

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Et l'R, en portant le bout de la langue jusqu'au haut du palais; de sorte qu'étant frôlée par l'air qui sort avec force, elle lui cède, et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement, RRA.

MONSIEUR JOURDAIN.- R, R, RA; R, R, R, R, R, RA. Cela est vrai. Ah l'habile homme que vous êtes! et que j'ai perdu de temps! R, r, r, ra.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités.

MONSIEUR JOURDAIN.- Je vous en prie. Au reste il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d'une personne de grande qualité, et je souhaiterais que vous m'aidassiez à lui écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber à ses pieds.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Fort bien.

MONSIEUR JOURDAIN.- Cela sera galant, oui.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Sans doute. Sont-ce des vers que vous lui voulez écrire?

MONSIEUR JOURDAIN.- Non, non, point de vers.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Vous ne voulez que de la prose?

MONSIEUR JOURDAIN.- Non, je ne veux ni prose, ni vers.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Il faut bien que ce soit l'un, ou l'autre.

MONSIEUR JOURDAIN.- Pourquoi?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Par la raison, Monsieur, qu'il n'y a pour s'exprimer, que la prose, ou les vers.

MONSIEUR JOURDAIN.- Il n'y a que la prose, ou les vers?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Non, Monsieur: tout ce qui n'est point prose, est vers; et tout ce qui n'est point vers, est prose.

MONSIEUR JOURDAIN.- Et comme l'on parle, qu'est-ce que c'est donc que cela?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- De la prose.

MONSIEUR JOURDAIN.- Quoi, quand je dis: "Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit*", c'est de la prose?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Oui, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.- Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose, sans que j'en susse rien; et je vous suis le plus obligé du monde, de m'avoir appris cela. Je voudrais donc lui mettre dans un billet: Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour; mais je voudrais que cela fût mis d'une manière galante; que cela fût tourné gentiment.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Mettre que les feux de ses yeux réduisent votre cœur en cendres; que vous souffrez nuit et jour pour elle les violences d'un...

MONSIEUR JOURDAIN.- Non, non, non, je ne veux point tout cela; je ne veux que ce que je vous ai dit: Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Il faut bien étendre un peu la chose.

MONSIEUR JOURDAIN.- Non, vous dis-je, je ne veux que ces seules paroles-là dans le billet; mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut mettre.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- On les peut mettre premièrement comme vous avez dit: Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. Ou bien: D'amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux. Ou bien: Vos yeux beaux d'amour me font, belle Marquise, mourir. Ou bien: Mourir vos beaux yeux, belle Marquise, d'amour me font. Ou bien: Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d'amour.

MONSIEUR JOURDAIN.- Mais de toutes ces façons-là, laquelle est la meilleure?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Celle que vous avez dite: Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour.

MONSIEUR JOURDAIN.- Cependant je n'ai point étudié, et j'ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon cœur, et vous prie de venir demain de bonne heure.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Je n'y manquerai pas.

MONSIEUR JOURDAIN.- Comment, mon habit n'est point encore arrivé?

SECOND LAQUAIS.- Non, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.- Ce maudit tailleur me fait bien attendre pour un jour où j'ai tant d'affaires. J'enrage. Que la fièvre quartaine puisse serrer bien fort le bourreau de tailleur. Au diable le tailleur. La peste étouffe le tailleur. Si je le tenais maintenant ce tailleur détestable, ce chien de tailleur-là, ce traître de tailleur, je...




[1] Régaler: récompenser.

[2] Allusion aux mains qui donnent de l'argent, et non à celles qui applaudissent.

[3] La soie est fort chère au XVIIe siècle, et un bourgeois n'en porte généralement pas.

[4] Cette indienne-ci: une robe de chambre faite d'étoffes indiennes, c'est-à-dire de toiles peintes venues de l'Inde.

[5] Cette sérénade est composée par une musicienne, Mlle Hilaire, qui chantait sans doute en travesti.

[6] Arrêter se dit "d'un domestique qu'on retient à son service. Arrêter un laquais, une servante" (Dictionnaire de l'Académie, 1694).

[7] Manquements: fautes.

[8] C'est la musicienne qui chante le premier couplet, d'après la partition.




[9] Franchise: liberté.

[10] Condition: rang qu'on tient dans la société.

[11] Bélître: homme de rien.


[12] Les trois opérations de l'esprit sont la conception ou perception, le jugement et le raisonnement. Les universaux ("termes généraux sous lesquels sont compris plusieurs espèces et individus", selon le dictionnaire de Furetière, 1690) sont au nombre de cinq: le genre, l'espèce, la différence, le propre et l'accident. Il y avait dix catégories selon Aristote: la substance, la quantité, la qualité, la relation, le lieu, le temps, la situation, la possession, l'action et la passion. Enfin, les figures étaient les différents types de syllogismes.

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