Anonyme XVII ème : L'Esclave, un canevas de Commedia dell'Arte, lazzi et traditions orales

Publié le par Maltern

Anonyme XVII ème : L'Esclave, un canevas de Commedia dell'Arte, lazzi et traditions orales

 

[La commedia dell'arte est une des formes les plus riches du théâtre improvisé. On fait remonter ses origines obscures ausx atellanes romaines, mais c'est au début du 16ème en Italie qu'elle s'épanouit. On l'appelle   aussi commedia all'improviso (à l'impromptu), commedia a soggetto (à canevas) ou commedia popolare (populaire), - selon ses trois caractéristiques, - et par opposition au théâtre littéraire ou écrit : commedia sostenuta.). On ne peut parler d'improvisation pure arte, comme en fançais art, désigne un savoir-faire, un métier qui se transmettent. S'il n'existe pas de texte, il existe des canevas ou scénarii oemet , ècle. Mais, à la différence du théâtre de parade, la commedia dell'arte (arte, comme le mot français « art », désigne un savoir-faire et un métier.

Il existe un texte minimum, canevas ou scénario, dont il ne nous reste plus que quelques rares traces. Ces outils à l'usage interne d'une troupe itinérante sont transmis de génération en génération dans la famille. Ils contiennent aussi bien des répliques que des jeux de scène sous forme d'immenses didascalies. Celui de l'Esclave, est tiré d'un recueil de la moitié du 17ème , le sujet est tiré de l'Epidicus de Plaute.].


L'Esclave

 

Le lazzo (des lazzi) est une des caractéristiques du théâtre des italiens. Dans une situation précise (peur, séduction, désir d'argent) les types qui dépendent des régions et des fonctions sociales, par exemple : le zanni ou valet, le pantalon ou vieux père qui fait obstacle, ont une réaction déterminée. Cela peut être une petite séquence de gestes muets, de bons mots transmis par la tradition ou même des allusions en aparté à l'actualité transposables d'un canevas à l'autre. .



 

Personnages

 

Accessoires

 

PANTALONE

LAVORA, femme de Pantalone

SILVIO, fils de Pantalone

EMILIA, fille de Pantalone

ZANNI, serviteur

CASSANDRO

CAPITANIO, fils de Cassandro

COVIELLO

UNE ESCLAVE, reconnue Ortensia, fille de Cassandro

UNE COURTISANE

UN VOLEUR

UN MARCHAND

UN JUIF

UN VIEUX

DES PORTEURS

 

Trois costumes d'esclaves

Quatre clés

Deux bourses qui se ressemblent

Une chaîne en or

Une corde

Trois bourses avec des pièces d'argent pour les acheteurs Six lanternes de carton

Six petites bougies.



 

 

Acte I

PANTALONE, ZANNI

Pantalone raconte comment, après la mort de sa femme, il est parti de Venise, comment il est tombé amoureux à Nicosie de Lavora, qu'il a quittée alors qu'elle était enceinte d'Emilia, et comment il avait l'habitude d'envoyer chaque année Zanni lui faire un présent ; mais, maintenant qu'il y a la guerre, il a envoyé Silvio par mesure de prudence. Zanni acquiesce et fait ses lazzi. Pantalone sort de scène : il va au port pour avoir des nouvelles du retour de son fils.

Zanni révèle l'ordre que lui a donné Silvio[1] en ce qui concerne la jeune fille esclave qui est aux mains de Coviello : il doit laisser à ce dernier dix écus d'avance pour qu'il la garde encore un certain temps. Zanni frappe à la porte de Coviello.


COVIELLO, ZANNI

Coviello écoute Zanni lui recommander d'avoir bien soin de l'esclave jusqu'au retour de Silvio. Puis il lui déclare qu'il ne veut plus la garder et qu'il l'a déjà à moitié vendue. Zanni se désespère ; puis il demande à Coviello de la garder encore toute la journée, jusqu'à ce qu'il lui apporte de l'argent ; il le prie également de faire en sorte que l'esclave accepte de dire ce qu'il lui fera dire (car il veut jouer un bon tour à Pantalone) et de lui faire savoir que, si tout se passe bien, elle recevra une gratification. Coviello accepte et rentre chez lui.

Zanni s'en va.


CASSANDRO

Il raconte qu'il a deux enfants, un garçon qu'il a envoyé, encore jeune, en Espagne et une fille qu'on lui a enlevée quand elle était petite. Il se plaint de ses misères et de la mauvaise vie que mène le Capitanio, son fils. Sur ce :


CAPITANIO, CASSANDRO

Le Capitanio arrive : ils se disputent. Cassandro lui donne la clé d'une maison qu'il possède dans le voisinage et s'en va.

Le Capitanio raconte qu'il est amoureux d'une courtisane et qu'il ne peut parvenir à ses fins parce qu'il ne peut rien soutirer à son père qui est avare à l'extrême. Puis il s'en va.


PANTALONE

De retour du port, il se plaint qu'il n'a pas obtenu de nou­velles. Sur ce :


ZANNI, PANTALONE

Zanni entre, essoufflé, et raconte qu'il a vu Emilia, la fille de Pantalone, dans une galère, et qu'elle a été capturée comme esclave. Il fait ses lazzi, puis demande trois cents écus à Panta‑

lone pour la racheter[2]. Pantalone lui donne l'argent et rentre chez lui.

Zanni fait des commentaires sur la somme et dit qu'il va porter ces écus à Emilia[3], puis il frappe à la porte de Coviello.

.

COVIELLO, ZANNI

Coviello fait ses lazzi [4], reçoit l'argent et appelle l'esclave.


L'ESCLAVE, ZANNI, COVIELLO

L'esclave sort de la maison. Coviello la remet à Zanni. Zanni fait ses lazzi avec elle et l'informe du rôle qu'elle va devoir jouer.[5] Puis il frappe à la porte de Pantalone.


PANTALONE, L'ESCLAVE, ZANNI

Pantalone sort de chez lui. Zanni lui montre l'esclave. Pan­talone fait ses lazzi et l'interroge.

Zanni lui souffle les réponses et fait ses lazzi[6] Pantalone la fait rentrer chez lui. Zanni s'en va. Sur ce :


Ils se témoignent mutuellement leur amitié. Silvio demande au Capitanio un logement où il pourrait se cacher de son père, afin de régler quelques affaires[7] . Le Capitanio lui donne la clé du logement et s'en va. Silvio reste. Sur ce :


ZANNI, SILVIO

Zanni reconnaît Silvio[8]. Ils font leurs lazzi et parlent, par métaphore, des esclaves. A la fin, Zanni révèle à Silvio tout ce qu'il a fait pour mettre l'esclave en sa possession. Silvio se met en colère : il lui dit de la faire sortir de la maison et de trouver trois cents écus pour l'autre esclave `. Zanni fait ses lazzi, puis promet. Silvio rentre dans le logement.

Zanni frappe à la porte de Pantalone, après avoir fait ses comptes.


PANTALONE, ZANNI

Pantalone apprend de Zanni que Silvio a écrit à un ami qu'il allait acheter une esclave nouvellement arrivée et qu'il prévoyait de l'épouser. Pantalone se désespère. Zanni l'exhorte à l'acheter lui-même : en la revendant il fera un bénéfice et il enlèvera à son fils l'occasion de l'épouser[9]. Pantalone fait ses lazzi, puis lui donne trois cents cinquante écus en chargeant Zanni de l'affaire. Puis il s'en va.

Zanni dit qu'il en donnera trois cents à Silvio et qu'il en gardera cinquante pour lui. Sur ce :


UN VOLEUR, ZANNI

Le voleur fait ses lazzi, joue à Zanni le tour du collier, et lui vole l'argent.

Fin de l'acte premier.

[À l'acte II, Zanni trouvera un autre moyen de se procurer la somme nécessaire à l'achat de la seconde esclave convoitée par son maître : il mettra en vente les affaires qui se trouvent dans l'appartement que Capitanio a prêté à Silvio ; le marché sera conclu avec trois acheteurs différents (un marchand, un Juif et Coviello), qui tous trois se retrouveront au même moment pour la prise de possession de la marchandise. Mêlée générale !

Mais Zanni doit également procurer une esclave à Panta­lone, qui lui a versé trois cent cinquante écus pour cet achat destiné à préserver son fils de la perdition. Il se tire d'affaire en engageant une courtisane, qui parvient à duper Pantalone, en se faisant passer pour la jeune fille achetée. En revanche, Capi­tanio, venu acquérir l'esclave, évente le piège et révèle la vraie identité de la personne.

Les choses se compliquent dès lors pour Zanni, d'autant qu'au troisième acte, Lavora, femme de Pantalone, débarque de Nicosie. Elle est ravie d'apprendre que leur fille Emilia se trouve chez son père. Mais la confrontation fait éclater la vérité : Emilia n'est pas Emilia, mais une esclave que Zanni a mise dans la place.

Cette fois le sort du valet est bien compromis. Mais la chance est avec lui : la seconde esclave que convoite Silvio s'avère être, au moment de son achat, Emilia elle-même ! Quant à l'esclave qui se faisait passer pour Emilia, Cassandro découvre qu'elle n'est autre que sa fille Ortensia, qui avait été enlevée alors qu'elle était enfant !

Cette double reconnaissance permet de clore la pièce par deux mariages : Silvio épouse Ortensia, à laquelle il est retourné et Capitanio s'unit à la vraie Emilia.]

[L'Esclave (La Schiava), trad. Claude Bourqui, cité par B. Louva-Molozan, Corpus GF Théâtre p 173 sq]



[1] Silvio n'a pas quitté la ville. On le croit absent et il est tombé amoureux d'une esclave que vend Coviello.

[2] Cette « fourberie » du valet rusé possède des antécédents dans divers scenari et pièces imprimées italiennes. Molière, à la suite de Cyrano de Bergerac (Le Pédant joué, 1654, II, 4-6), en donnera une version inou­bliable dans Les Fourberies de Scapin (II, 7).

[3] Il s'agit d'un commentaire ironique : l'Emilia à qui il porte cette somme est l'esclave mise en vente chez Coviello, laquelle, comme on va le voir, va se faire passer pour la fille de Pantalone

[4] Lazzi de cupidité, sans doute.

[5] L'esclave va se faire passer pour Emilia, la fille de Pantalone retrouvée. Elle rencontrera de nombreuses difficultés à assumer ce rôle et ne parviendra à se rendre crédible que grâce au secours du valet. Il s'agit d'une péripétie classique, que Molière reprendra dans L'Étourdi ou les Contretemps (IV, 1-2).

[6] Les lazzi sont développés à partir des efforts désespérés du valet pour tenter de remédier aux bourdes de l'esclave, incapable de retenir précisé-ment son rôle. Pour s'en faire une lointaine idée, on peut se reporter à la version de Molière (l'intrigue de L'Étourdi ou les Contretemps est tout entière fondée sur ce motif, répété d'acte en acte).

[7] Silvia prévoit d'y installer la nouvelle esclave dont il est amoureux.

[8] La formule indique sans doute un jeu de scène dans lequel les deux personnages, après s'être mutuellement épiés à distance, finissent par se reconnaître.

[9] Une telle fourberie sera également mise en oeuvre par Mascarille, valet rusé de L'Étourdi de Molière, à la scène 7 de l'acte I (voir texte sui­vant

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