Molière : à l'école des Italiens : les types de commedia ex. de L'Etourdi 1755

Publié le par Maltern





acte III, sc. 8 
édition de 1691



Molière : à l'école des Italiens : les types de commedia ex. d L'Etourdi 1755

 

Une période ou Molière est acteur-auteur avant de devenir auteur-acteur

« Vedette comique à vingt-trois ans, chef de troupe à vingt-huit, auteur à trente-trois ans, et pour finir comédien du roi, telles furent les étapes de la réussite de Molière. On est surtout frappé par l'avance que l'acteur a prise sur l'auteur. Celui-ci apparaît comme un aboutissement de celui-là. L'acteur Molière, par l'approfondissement même de son métier de théâtre, devint un jour adaptateur de L'Étourdi, puis auteur original des Précieuses ridicules, enfin créateur génial de Tartuffe, de Dom Juan et du Misanthrope. Or, au titre envié d'académicien et malgré son souci d'honorabilité bourgeoise, Molière a préféré garder, puisque l'Académie ne voulait pas d'un pitre, celui de premier farceur de France. [...] Dans L'Étourdi, il accumule les lazzi pour servir l'acteur principal qui est lui-même. Dix-sept ans plus tard, Scapin-Molière établira son empire théâtral avec trois fourberies. Admirable économie de l'acteur-auteur.

 Il faut suivre surtout la genèse du personnage moliéresque dans le jeu de l'acteur. Au début, en véritable héritier des farceurs, il cherche son personnage, tente de créer un type fixe, un masque qu'il emprunte pour l'essentiel à Scaramouche. Il interprète d'abord les valets. Le fourbissime italien Mascarille grossit son jeu pour faire équipe avec Jodelet dans Les Précieuses. Molière rêve alors de reconstituer avec celui-ci une équipe digne du fameux trio de l'Hôtel de Bourgogne. Pour Jodelet, il commence Le Cocu imaginaire. Le vieux farceur mort entre-temps, Molière reprend le rôle pour lui et remanie la pièce. Sganarelle, cocu dérisoire, double fraternel et misérable, l'emporte définitivement sur Mascarille. Il devient le bourgeois tyrannique et fantasque de L'École des maris, dont Molière reprend le schéma, brise la raideur, développe les esquisses, approfondit le comique jusqu'aux limites du tragique. Et c'est L'École des femmes, où le petit fantoche Sganarelle laisse la place à Arnolphe, premier grand bourgeois moliéresque, premier grand rôle de Molière. Le Cocu, farce en un acte en 1660, L'École des maris en 1661, L'École des femmes en 1662 : en trois ans, en trois pièces, en trois rôles, Molière achève sa métamorphose d'acteur-auteur en auteur-acteur. »

[Alfred Simon, art. Molière in E. U.]

Vous trouverez la suite des extraits du Ier acte au lien suivant : Moli-re_l-Etourdi-Blog.doc Molière : L'Etourdit extraits  : sous Word


L'ÉTOURDI

OU LES

CONTRETEMPS

COMÉDIE

Représentée pour la première fois à Paris

sur le Théâtre du Petit-Bourbon

au mois de novembre 1658

par la Troupe de Monsieur, Frère Unique du Roi.


LÉLIE[1], fils de Pandolphe. (La Grange)
CÉLIE, esclave de Trufaldin. (Mlle de Brie)
MASCARILLE[2], valet de Lélie. (Molière)
HIPPOLYTE, fille d'Anselme. Mlle du Parc)
ANSELME, vieillard. Père d'Hippolite Louis Béjart
TRUFALDIN, vieillard.
PANDOLPHE[3], vieillard, père de Lélie (Béjart ainé)
LÉANDRE, fils de famille.
ANDRÈS, cru égyptien.
ERGASTE, valet. Ami de Mascarille
UN COURRIER.
DEUX TROUPES DE MASQUES.

La scène est à Messine.

 

[Lélie fait échouer onze machinations successives que son serviteur Mascarille, « fourbum imperator », a imaginées pour lui assurer la possession de Célie, une jeune esclave que le vieux Trufaldin garde chez lui sans savoir que c'est sa propre fille.]

Eau-forte d'une édition de 1773 Jean Michel Moreau le jeune,si la vision est très... 18ème ! le demi-masque de Mascarille est cependant assez précis  


ACTE  I, SCÈNE PREMIÈRE


LÉLIE

Hé bien ! Léandre, hé bien ! il faudra contester;

Nous verrons de nous deux qui pourra l'emporter;

Qui dans nos soins communs pour ce jeune miracle,

Aux vœux de son rival portera plus d'obstacle.

Préparez vos efforts, et vous défendez bien,

Sûr que de mon côté je n'épargnerai rien.


SCÈNE II


LÉLIE, MASCARILLE.


LÉLIE

 Ah ! Mascarille.


MASCARILLE

 Quoi?


LÉLIE

Voici bien des affaires;

 J'ai dans ma passion toutes choses contraires :

Léandre aime Célie, et, par un trait fatal,

Malgré mon changement[4], est toujours mon rival.


MASCARILLE

Léandre aime Célie !


LÉLIE

Il l'adore, te dis-je.


MASCARILLE

Tant pis.


LÉLIE

Hé ! oui, tant pis, c'est là ce qui m'afflige.

Toutefois j'aurais tort de me désespérer,

Puisque j'ai ton secours je puis me rassurer;

Je sais que ton esprit en intrigues fertile,

N'a jamais rien trouvé qui lui fût difficile,

Qu'on te peut appeler le roi des serviteurs,

Et qu'en toute la terre...


MASCARILLE

Hé ! trêve de douceurs.

Quand nous faisons besoin[5] nous autres misérables,

Nous sommes les chéris et les incomparables,

Et dans un autre temps, dès le moindre courroux,

Nous sommes les coquins qu'il faut rouer de coups.



[Célie dont Lélie est amoureux est esclave de Trufaldin, vieillard.

Pandolphe père de Lélie veut le marier à Hypolite fille d'Anselme qui est d'accord.

à Lélie !

Mascarille vient de lui rappeler...]


LÉLIE

Sais-tu qu'on n'acquiert rien de bon à me fâcher?

Que chez moi les avis ont de tristes salaires,

Qu'un valet conseiller y fait mal ses affaires ?


MASCARILLE

Il se met en courroux[6] ! Tout ce que j'en ai dit

N'était rien que pour rire, et vous sonder l'esprit?

D'un censeur de plaisirs ai-je fort l'encolure?

Et Mascarille est-il ennemi de nature?

Vous savez le contraire, et qu'il est très certain,

Qu'on ne peut me taxer que d'être trop humain.

Moquez-vous des sermons d'un vieux barbon de père;

Poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire;

[ Ma foi, j'en suis d'avis, que ces penards[7] chagrins

Nous viennent étourdir de leurs contes badins,

Et vertueux par force, espèrent par envie,

Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie.

Vous savez mon talent, je m'offre à vous servir[8]].


[...]

MASCARILLE

Laissez-moi quelque temps rêver à cette affaire.

Que pourrais-je inventer pour ce coup nécessaire[9]?


LÉLIE

Hé bien? le stratagème?


MASCARILLE

Ah ! comme vous courez !

Ma cervelle toujours marche à pas mesurés.

J'ai trouvé votre fait : il faut... Non, je m'abuse.

Mais si vous alliez...


LÉLIE

Où?


MASCARILLE

C'est une faible ruse.

J'en songeais une.


LÉLIE

Et quelle?


MASCARILLE

Elle n'irait pas bien.

Mais ne pourriez-vous pas...?


LÉLIE

Quoi?


MASCARILLE

Vous ne pourriez rien.

Parlez avec Anselme.


LÉLIE

Et que lui puis-je dire?


MASCARILLE

Il est vrai, c'est tomber d'un mal dedans un pire.

Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Trufaldin.


LÉLIE

Que faire?


MASCARILLE

Je ne sais.


LÉLIE

C'en est trop, à la fin;

Et tu me mets à bout par ces contes frivoles.


MASCARILLE

onsieur, si vous aviez en main force pistoles,

Nous n'aurions pas besoin maintenant de rêver,

À chercher les biais que nous devons trouver;

Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave,

Empêcher qu'un rival vous prévienne et vous brave.

De ces Égyptiens qui la mirent ici,

Trufaldin qui la garde est en quelque souci,

t trouvant son argent qu'ils lui font trop attendre,

Je sais bien qu'il serait très ravi de la vendre[10] :

Car enfin en vrai ladre il a toujours vécu,

Il se ferait fesser, pour moins d'un quart d'écu;

Et l'argent est le dieu que sur tout il révère :

Mais le mal, c'est...


LÉLIE

Quoi? c'est?


MASCARILLE

Que Monsieur votre père

Est un autre vilain qui ne vous laisse pas,

Comme vous voudriez bien, manier ses ducats :

Qu'il n'est point de ressort qui pour votre ressource[11],

Peut faire maintenant ouvrir la moindre bourse :

Mais tâchons de parler à Célie un moment,

Pour savoir là-dessus quel est son sentiment.

La [ou Sa] fenêtre est ici.


LÉLIE

Mais Trufaldin pour elle,

fait de nuit et de jour exacte sentinelle;

Prends garde.


MASCARILLE

 Dans ce coin demeurons en repos.

Oh ! bonheur ! la voilà qui paraît à propos.


Vous trouverez la suite des extraits du Ier acte au lien suivant : Moli-re_l-Etourdi-Blog.doc Molière : L'Etourdit extraits  : sous Word

 


L'Étourdi ou les Contretemps, est créée à 1655 à Lyon, Molière a 32 ans, la pièce sera souvent reprise

Etourdi et maladroite Lélie fait échouer onze machinations successives que son serviteur Mascarille, «fourbum imperator», a imaginées pour lui assurer la possession de Célie, la jeune esclave que le vieux Trufaldin garde chez lui en ignorant que c'est sa fille. L'intrique est inspirée de L'Inavvertito overo Scapino disturbato e Mezzetino travagliato («Le Malavisé, ou Scapin déconcerté et Mezzetin tourmenté», 1629). Il s'agit d'une commedia dell'arte de Nicolo Barbieri (Beltrame pour le tréteau) Il centre l'intrigue le personnage comique, laissant la galanterie au second plan : Célie st presque inexistante et c'est le duo comique du maître et du valet qui prime.

Le comique de l'Etourdi est celui d'une mécanique répétitive, et la suite de numéros, de « bides » provoqués par le maître , s'enchaîne en laissant poindre une irritation progressive du valet. La dynamique de l'ensemble est celle d'une gamme montante plus que d'une intrigue suivie. Le procédé sera le même dans Les Fâcheux, L'École des femmes, ou Georges Dandin. Mascarille le souligne : « Et de trois :

and nous serons a dix, nous ferons une croix. (I, 9) »

C'est Mascarille, le valet à l'imagination inépuisable est un type traditionnel mais il annonce les personnages de Scapin et de Figaro. Molière joue le rôle sous masque et se taille un franc succès.

Il faut remarquer que le langage est stéréotypé, anonyme, il s'agit encore d'un type plus que d'un personnage au langage individualisé. C'est une des donnes du jeu sous demi-masque.

Le Boulanger de Chalussay, contemporain de Molière et auteur d'Elomire hypocondre, une satyre contre lui reconnaît son succès et en précise quelques éléments :


« Je jouai L'Etourdi, qui fut une merveille;

Car à peine on m'eut vu la hallebarde au poing,

A peine on eut ouï mon plaisant baragoin,

Vu mon habit, ma toque et ma barbe et ma fraise,

Que tous les spectateurs furent transportés d'aise,

Et qu'on vit sur leurs fronts s'effacer ces froideurs

Qui nous avaient causés tant et tant de malheurs.

Du parterre au théâtre et du théâtre aux loges,

La voix de cent échos fait cent fois mes éloges... »

Si la pièce peut paraître un peu fade aujourd'hui, il ne faut pas oublier que nous connaissons la suite de l'œuvre et la pièce était neuve sans doute par l'homogénéité de la troupe, le jeu collectif, et le tempo d'un Molière qui était acteur avant d'être auteur.





[1] Dans la tradition de la commedia Lélio fait partie des emplois de jeunes premiers amoureux comme Orazio, Flavio, Flaminio, Leandro etc.

[2] Mascarille est un des types de valet bouffon de la famille des Crispin et des Scapin, fripon, intrigant, passé maître en fourberies.

[3] Ce trio de vieillards fait partie des emplois des « pantalons ». Le Pantalon vénitien surnommé El Magnifico, était un marchand crédule, à la retraite, séducteur ridicule. Comme il portait une longue culotte étroite on associa le personnages au vêtement d'où Pantalon. Il est avare, libidineux et se plaint de tout.

[4] Malgré mon changement : Lélie et Léandre aimaient tous deux Hippolyte. Lélie a changé, et est devenu amoureux de Célie; mais Léandre a changé en même temps que lui (voir plus bas, II, 7).

[5] Quand nous faisons besoin : quand on a besoin de nous.

[6] L'édition de 1734 indique que Mascarille dit ce premier hémistiche à part.

[7] Penards : "Quelque vieux homme qui est cassé" (Dictionnaire de Richelet, 1679).

[8] Les vers 61 entre crochets, [61 à 62] étaient sautés à la représentation, selon l'édition de 1682.

[9] L'édition de 1734 indique que Mascarille dit ce vers à part.

[10] des Égyptiens ou Bohémiens ont laissé Célie en gage à Trufaldin; mais, comme ils tardent à venir reprendre la jeune fille en rendant l'argent qui leur a été prêté, le vieillard serait ravi de vendre la jeune esclave et de rentrer dans ses fonds.

[11] Pour votreressource : pour vous sortir d'embarras

[12] La magie blanche, par opposition à la magie noire, est innocente et ne vise qu'à faire du bien aux hommes.

[13] Nous éclaire : nous épie, nous espionne.

[14] Payer la liberté : Lélie se propose de racheter Célie, qui, rappelons-le, est une esclave.

[15] L'édition de 1734 indique que ce mot s'adresse à Célie. Mais elle peut aussi bien s'adresser à Mascarille. Le choix comme on dit est « donné à l'acteur »

[16] L'hymen : le mariage.

[17] "Si mon honnêteté était bien établie à vos yeux, vous me payeriez comme précepteur, et non pas comme serviteur de votre fils."

[18] Qui m'importerait fort : qui aurait pour moi de graves conséquences, qui me ferait courir de grands risques.

[19] Écarter : éloigner.

[20] Sans que mon bon génie au-devant m'a poussé : si mon bon génie ne m'avait fait prévenir le danger.

[21] Pécore : "bête stupide, qui a du mal à concevoir quelque chose" (Dictionnaire de Furetière, 1690).


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