D'Aubignac : l'acteur n'est pas un orateur et les monologues au théâtre ne sont des actions.

Publié le par Maltern




 

François Hédelin, abbé d'Aubignac

(1604-1676)

gravure de 1673

précepteur du duc de Fronsac, neveu du cardinal de Richelieu,  il fut un de ses proches conseiller..






D'Aubignac : l'acteur n'est pas un orateur et les monologues au théâtre ne sont des actions.

[François Hédelin, abbé d'Aubignac est le premier à avoir formulé explicitement les règles du théâtre classique dans La pratique du théâtre qu'il publie en 1657 et reprendra jusqu'à sa mort.  Comme c'est le cas dans toute tentative pour fixer des normes, l'auteur dut faire face à des polémiques, dont la plus célèbre l'oppose à Pierre Corneille. Si l'on respecte les règles du théâtre classique : les trois unités, - temps, lieu, action, -, auxquelles il faut rajouter vraisemblance et la bienséance, qui ne tolère pas d'actions violente en scène... alors on parle plus qu'on n'agit sur scène. Toute violence en particulier aura lieu hors scène. Agir en scène est toléré dans la comédie et bien sûr la farce ou la commedia, mais l'acteur tragique est celui qui parle avant tout, on peut l'assimiler à un orateur. D'Aubignac souligne : « toute la tragédie, dans la représentation ne consiste qu'en discours ». Or le paradoxe c'est qu'en bonne logique ce qui prime au théâtre c'est l'action et « les discours ne sont au théâtre que les accessoires de l'action », sans quoi on lirait le théâtre plutôt que d'aller le voir. D'Aubignac dépasse cette opposition de principe en montrant que l'auteur de théâtre (le « poète ») met en place un langage qui est une action « car [sur scène], parler c'est agir ». Il ne s'agit pas d'une solution simplement dialectique, qui se paye de mots. Les monologues, - délibérations, imprécations, réquisitoires etc.-, agissent et ne se bornent pas à décrire. Ils agissent sur l'évolution des tensions dramatiques internes à un personnage, entre personnages, mais aussi et toujours sur l'imagination du spectateur. L'analyse préfigure en plein milieu du 17ème les thèses des linguistes qui fondent au 20ème l'approche Pragmatique du langage[1].]  



« A considérer la tragédie dans sa nature et à la rigueur, selon le genre de poésie sous lequel elle est constituée, on peut dire qu'elle est tellement attachée aux actions qu'il ne semble pas que les discours soient de ses appartenances. Ce poème est nommé drama, c'est-à-dire action, et non pas récit ; ceux qui le représentent se nomment acteurs, et non pas orateurs ; ceux-là même qui s'y trouvent présents s'appellent spectateurs, ou regardants, et non pas, auditeurs ; enfin le lieu qui sert à ces représentations, est dit théâtre, et non pas auditoire, c'est-à-dire, un lieu où on regarde ce qui s'y fait, et non pas, où l'on écoute ce qui s'y dit. Aussi est-il vrai que les discours qui s'y font doi­vent être comme des actions de ceux qu'on y fait paraître ; car là parler, c'est agir, ce qu'on dit pour lors n'étant pas des récits inventés par le poète pour faire montre de son éloquence. Et de fait la narration de la mort d'Hippolyte, chez Sénèque, est l'action d'un homme effrayé d'un monstre qu'il a vu sortir de la mer, et de la funeste aventure de ce prince. [Les plaintes d'Emilie de Monsieur Corneille, sont l'action d'une fille dont l'esprit, agité du désir de la vengeance et d'un grand amour, s'emporte à des irrésolutions et des mouvements si divers : et quand Chimène parle à son roi, c'est l'action d'une fille affligée qui demande justice[2] :] en un mot, les discours ne sont

au théâtre que les accessoires de l'action, quoique toute la tra­gédie, dans la représentation rie consiste qu'en discours ; c'est là tout l'ouvrage du poète, et à quoi principalement il emploie les forces de son esprit ; et s'il fait paraître quelques actions sur son théâtre, c'est pour en tirer occasion de faire quelque agréable discours ; tout ce qu'il invente, c'est afin de le faire dire ; il suppose beaucoup de choses afin qu'elles servent de matière à [d'agréables] narrations ; il cherche tous les moyens pour faire parler l'amour, la haine, la douleur, la joie, et le reste des passions humaines ; voire même est-il certain, qu'il fait paraître fort peu d'actions sur son théâtre ; elles sont presque toutes supposées, du moins les plus importantes, hors le lieu de la scène ; et s'il en réserve quelque chose à faire voir, ce n'est que pour en tirer occasion de faire parler ses acteurs. Enfin, si l'on veut bien examiner cette sorte de poème, on trouvera que les actions ne sont que dans l'imagination du spectateur, à qui le poète par adresse les fait concevoir comme visibles, et cependant qu'il n'y a rien de sensible que le discours ; cela se justifie assez clairement par la lecture d'une seule tragédie ; car on n'y voit faire aucune action, le discours seul nous donnant toute la connaissance et le divertissement de la pièce : aussi n'irait-on pas au théâtre en si grande foule, si l'on ne devait y rencontrer que des acteurs muets. »


[Abbé d'Aubignac, La pratique du théâtre, IV, 2, 1657]


François Hédelin, abbé d'Aubignac (1604-1676).précepteur du duc de Fronsac, neveu du cardinal de Richelieu (1585-1642) dont il fut un de ses proches conseillers et qui suivait son projet de rédaction. Le cardinal mourut et d'Aubignac que l'on n'avait pas élu à l'Académie ne publia son livre qu'en 1657.


La Pratique du théâtre, eut une énorme influence et opère une synthèse de ce que l'on appeler l'aristotélisme à la Française. Il se présente comme un traité plus technique que théorique (la théorie étant censée être celle d'Aristote) La première partie partie sur les conditions extérieures de la représentation et de l'action dramatique, et la quatrième consacrée aux « discours », aux « figures » et aux « machines » sont une belle entrée pour la question des rapports entre le texte et la représentation vue du point de vue du 17ème. Racine en une phrase cette conception dans sa préface de Britannicus : « Une action simple, chargée de peu de matière, telle que doit être une action qui se passe en un seul jour, et qui, s'avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages ».

Sa Zénobie, tragédie en prose, 1647, sa seule pièce jouée où il se flatte d'avoir suivi les règles d'Aristote fut un échec fameux, qui réjouit ses ennemis... Le prince de Condé eut un mot d'une cruauté savoureuse, avouant « qu'il savait bon gré à l'abbé d'Aubignac d'avoir si bien suivi les règles d'Aristote ; mais qu'il ne pardonnait pas aux règles d'Aristote d'avoir fait faire une si mauvaise tragédie à l'abbé d'Aubignac. »


[1]  On trouvera un texte d'Austin sur cette approche au lien suivant : Austin : quand dire c'est faire

[2] Scène d'exposition de Cinna et dans la scène 7 de l'acte II du Cid. D'Aubignac, se brouille avec Cor­neille qui dans ses Discours (1660), se moque des « spéculatifs » à qui « il est facile d'être sévères » (Discours des trois unités), se sentant visé il supprime les références élogieuses et nombreuses qu'il fait à l'auteur du Cid, dès la seconde édition. Elles sont rétablies... entre crochets. Dans les éditions critiques.




 

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