Koltès : Quai Ouest : Ex d'un lieu qui inspire

Publié le par Maltern




Koltès par Raimond Moretti




Bernard-Marie Koltès 1948-1989 : Quai Ouest : rencontre dans un hangar 1986

 

[Quai ouest fut inspiré à Koltès par un hangar désaffecté sur les docks de New York, où il assista à d'étranges trafics. Mal comprise à sa création en 1986, la pièce a ensuite été lue comme un texte prémonitoire sur l'exclusion et sur les marges.]

 « Un homme voudrait mourir. Il prévoit de se jeter dans le fleuve, dans un endroit désert, et parce qu’il craint de flotter, il dit : « Je mettrai deux lourdes pierres dans les poches de ma veste ; ainsi mon corps coulera au fond comme un pneu dégonflé de camion, personne n’y verra rien. » Il se fait conduire (dans sa Jaguar, qu’il ne sait pas conduire lui-même), sur l’autre rive du fleuve, dans un quartier abandonné, près d’un hangar abandonné, dans une nuit plus noire qu’une nuit ordinaire, et il dit à celle qui l’a conduit : « Voilà c’est ici, vous pouvez rentrer chez vous ".

Il traverse le hangar, avance sur la jetée, met deux pierres dans les poches de sa veste, se jette dans l’eau en disant : « Et voilà » ; et, avec de l’eau sale et des coquillages plein la bouche, il disparaît au fond du fleuve comme le pneu dégonflé d’un camion.

Quelqu’un, qu’il ne connaît pas, plonge derrière lui et le repêche. Trempé, grelottant, il se fâche et dit : « Qui vous a autorisé à me repêcher ? » Puis, en regardant autour de lui, il se met à avoir peur : « Qu’est-ce que vous me voulez ? » En voulant repartir, il s’aperçoit que sa voiture est toujours là, qu’on a mis le moteur hors d’usage, qu’on a crevé les pneus. Il dit : « qu’est-ce que vous me voulez, exactement ? »

Bernard-Marie Koltès,

 [Quai ouest, Editions de Minuit]

 
Le lieu

Il y avait, sur les bords de l’Hudson River, à l’ouest de Manhattan, un grand hangar, qui appartenait aux anciens Docks. Le port de New-York avait depuis longtemps été déménagé vers Brooklyn, et ce hangar, parmi d’autres, était inemployé et inutile au trafic portuaire.

En 1983, le maire de New York, conformément à un plan de sécurité et de moralité, fit entourer ce hangar de grandes palissades de bois ; il y eut même des gardes avec des chiens. Un an après, il fut rasé, et il n’en reste aujourd’hui qu’une jetée sur pilotis qui s’avance vers la mer.

 ["Un hangar, à l’ouest", in Roberto Zucco, Editions de Minuit, 2001, p. 125]

 Les personnages

 
« À moins de croire naïvement qu’un raté est un homme qui n’a pas réussi au sens le plus vulgaire du terme, on aurait tort de penser que les personnages de Quai Ouest sont des ratés. Il y a sans doute beaucoup de « ratés » qui n’ont jamais subi d’échec ; de toute façon, c’est une notion qui n’a pas beaucoup de sens en soi. L’échec, c’est tout autre chose. Charles, par exemple, accumule une série d’échecs ; or il meurt, si je puis dire, satisfait ; ou le plus satisfait possible. L’échec, ce n’est pas l’impuissance à satisfaire un désir, c’est un aspect de la complexité d’un désir ; c’est un désir qui existe en soi. Et, pour le faire exister, Charles ne manque ni d’habileté, ni de courage, ni de cohérence. On pourrait d’ailleurs se dire cela de tous les personnages ; l’avantage des histoires qu’on raconte, c’est de pouvoir en inventer la meilleure fin possible. On peut donc partir du principe que chacun accomplit absolument ce qu’il voulait ou avait à accomplir ; le nombre de morts et de blessés ne change rien à l’affaire ». 

 ["Un hangar, à l’ouest", in Roberto Zucco, Editions de Minuit, 2001, p. 125]

 


 





Quai Ouest (west wharf), Bernard-Marie Koltès,

Théâtre des Amandiers,

Nanterre, 1986








L'autoroute, dans la nuit, avec le bruit de l'eau contre les murs.

Entre Fak, suivi de Claire.

 

Ils s'arrêtent à la porte du hangar.

FAK. - Tu es venue jusqu'ici, maintenant passe là-dedans.

CLAIRE. -  Il fait bien trop noir là-dedans pour que je passe.

FAK. - Il ne fait pas plus, noir là-dedans qu'ici.

CLAIRE. - Eh bien justeent, ici, il fait complètement

noir.

FAK. - Il ne fait pas complètement noir ici puisque je te

vois.

CLAIRE. - Et moi je ne te vois pas, pour moi il. Fait complètement noir donc.

FAK. - Si tu passes là-dedans avec moi, je te parlerai de quelque chose à propos de quelque chose dont je te parlerai si on passe tous les deux là-dedans.

CLAIRE. Je ne peux pas passer, mon frère me tabasserait.

FAK. - Ton frère ne saura pas.

CLAIRE. - Même s'il ne saura pas, je ne veux pas passer.

FAK. - Pourquoi tu m'as suivi jusqu'ici alors?

CLAIRE. - Je suis venue jusqu'ici seulement pour prendre l'air, parce que j'ai bu trop de café, parce qu'il faisait trop chaud chez moi, pas pour faire, du tout quelque chose avec toi.

FAK. - Je ne te demande pas de faire quelque chose, tu n'as qu'à te laisser faire ; moi, je te fais passer là-dedans et je m'occupe de tout.

CLAIRE. - C'est trop noir là-dedans, je suis trop petite et j'ai peur.

FAK. - Il y a des trous dans le plafond et dans les murs, il fait moins noir dedans que dehors à cause des lumières du port qui viennent de l'autre côté.

CLAIRE. - Et comment je pourrais le savoir assez pour ne pas avoir peur, moi ?

FAK. - Tu n'as qu'à fermer les yeux, voilà comment. CLAIRE. - C'est idiot; si je ferme les yeux, il fait com­plètement noir.

FAK. - Si tu fermais les yeux, comment c'est dehors, noir ou pas noir, ça te serait égal, tu peux faire comme si c'est plein de lumière, que tu as simplement les yeux fermés, que je te conduis, qu'on passe tous les deux là-dedans, que tu les ouvrirais quand je te le dirais, et ce n'est même plus la peine de les ouvrir jamais.

CLAIRE. - Si au moins il y avait une lumière dans la rue, je pourrais voir la porte et je pourrais dire je passe ou je ne passe pas. Mais maintenant je ne vois même pas la porte et je ne peux pas dire si je veux ou si je ne veux pas. Je crois que je ne veux pas parce que je ne vois pas la porte, au point que si je ne savais pas qu'il y en a une parce que je la vois tous les jours quand il fait jour, je ne saurais même pas qu'il y en a une ; et que si toi tu ne me parlais pas, je ne saurais même pas qu'il y a toi ou quelqu'un là, et je finis par avoir tout à fait peur.

FAK. - Il ne faut pas avoir peur trop longtemps de suite et il faut bien arrêter une fois d'être petite.

CLAIRE. - En plus, je sais précisément pourquoi tu veux que je passe là-dedans; et pour cela, moi, je ne veux pas de cela, car je sais très précisément de quoi il s'agit.

FAK. - Si tu es encore petite, tu ne peux pas savoir très précisément pourquoi je veux qu'on passe tous les deux là-dedans, et si tu savais précisément pourquoi on y passerait, alors, tu n'es pas si petite que ça,.ne fais pas tant d'histoires, passe et voilà tout.

CLAIRE. - Peut-être que je ne sais pas tout à fait précisé­ment parce que je suis encore un peu petite, mais je suis sûre que ce ne sont pas des choses très très bien puisque mon frère me tabasserait s'il me voyait maintenant avec toi.

FAK. - Comment tu pourrais dire de ces choses-là. qu'elles ne sont pas très bien puisque tu ne sais pas du tout comment c'est ?

CLAIRE. -je ne sais peut-être pas comment c'est parce que je suis petite, mais ce n'est pas parce que je suis encore un tout petit peu petite que tu peux me dire n'importe quoi et que je le goberai.

FAK. - Mais comment, s'il te plaît, tu pourrais savoir comment c'est bien: ou pas bien puisque tu n'as jamais essayé cette chose-là avec personne ? Et que, si tu avais essayé et que tu dirais : ce n'est pas bien du tout, je dirais alors : tant pis, on ne passe pas. Mais, comme moi je sais que si tu avais essayé tu ne dirais pas ce n'est pas bien du tout, mais tu dirais : c'est absolument bien, et que tu passerais là-dedans sans faire tant d'histoires, je sais que tu ne sais rien, que d'abord il faut essayer et après seulement .on peut dire : je sais.

CLAIRE. - Pourquoi alors tu ne commences pas à me dire ici ce que tu as dit que tu avais à me dire?

FAK. - Pas ici, la-dedans je te le dirai et je te donnerai quelque chose ensuite.

CLAIRE. - Quoi

FAK. - Ensuite je te le donnerai.

CLAIRE. - Je ne dis pas, bien sûr, peut-être, un jour, que je ne passerai pas là-dedans en cas que quelqu'un de très très joli un jour me dise : passe ; mais le problème là-dedans, c'est que toi je te connais, je te vois tous les jours, et même s'il fait noir, maintenant, je me souviens tout à fait comment tu es; alors, sans vouloir te le dire parce que je sais que ce ne serait pas très gentil, on ne peut pas dire que tu es si joli au point que je dirais : d'accord, je passe avec celui-là là-dedans et je laisse tomber tous les autres.

FAK. - La vérité, c'es-, que tu ne peux pas savoir si un garçon est joli ou pas joli, tu ne peux rien savoir sur un garçon.

CLAIRE. - Comment ça, s'il te plaît, que je ne pourrais pas le savoir ? c'est trop fort. Je sais quand même regarder les gens et dire : il est joli, ou : il n'est pas joli. Ce n'est quand même pas à toi de dire : je suis très très joli, ce serait trop-facile. Dans la vie, c'est les autres qui disent de quelqu'un : il est joli ou pas, sinon ce serait vraiment trop facile, sans blague. Tous les jours je vois des tas de gens, je ne suis pas complètement idiote, je suis bien capable de choisir et de dire : avec celui-ci je passerais, avec celui-là non.

FAK. - Tu ne pourras pas toujours regarder les garçons comme une petite fille et pour l'instant, tu ne sais même pas où il faut regarder un garçon et par où i1 faut le juger ; après que tu en auras essayé tu diras : quelle idiote j'étais de dire que ce garçon-ci est joli et qu'il ne l'est pas, et que ce garçon-là n'est pas joli et maintenant, je sais bien qu'il l'était.

CLAIRE. - Si je passerais, alors, qu'est-ce que tu as dit que tu me donnerais ?

FAK (tendant le poing fermé).- Un briquet.

CLAIRE. - Je ne fume même pas.

FAK. - Il est en or, avec des initiales. (Il le montre. )

CLAIRE (tendant la main). - Alors donc d'accord, je prends.

FAK. - Je le donne si tu passes avec moi là-dedans.

CLAIRE (retirant sa. main). - Alors non, je ne prends pas. Quand on donne quelque chose, on le donne et c'est tout, on ne demande pas autre chose, tiens.

FAK. - Je ne demande, rien, justement.

CLAIRE. - Comment ça, tu ne demandes rien? C'est trop fort.

FAK. - Je ne te demande pas de dire : oui, je passe avec toi là-dedans, je te demande de ne pas dire : non, je ne passerai pas; je te demande donc de ne pas faire quelque chose, donc je ne te demande pas de faire quelque chose ; tandis que, si tu ne passes pas, tu refuses, donc tu fais quelque chose, et moi, je ne t'ai pas demandé de faire cela, au contraire.

CLAIRE. - Mon frère me tabassera.

FAK. - Personne ne le saura.

CLAIRE. -. Il y a une dame, derrière toi, qui nous regarde.

 Fak se retourne. Monique est là.

[B-M Koltès, Quai Ouest, Minuit p 25-30]




 

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