Mémo : Repérer les parti-pris naturalistes ou anti-naturalistes

Publié le par Maltern


    On peut distinguer entre deux dispositifs scénographiques qui marquent deux conceptions du spectacle, deux esthétiques : l'une conçoit le théâtre comme une illusion du réel, l'autre affiche la théâtralité comme telle. Pour simplifier on peut parler dans le premier cas de "théâtre de boulevard", dans le second de "théâtre de tréteau". Cette distinction est à rapprocher de celle que propose Etienne Souriau (1892-1979) entre le théâtre cube ( la boite à l'italienne) et le théâtre sphérique (l'espace élisabéthain ou le tréteau).

    Ce traitement de l'espace relève de deux grands courants esthétiques que l'on peut voir alterner et s'opposer dans l'histoire du spectacle et les mouvements esthétiques ( au sens large englobant la littérature et la peinture) : la courant "naturaliste" ( réalisme, vérisme, etc.) et le courant anti-naturaliste
( symbolisme, art pour l'art etc.)

    De telles distinctions sont à la fois utiles comme outil d'analyse et d'observation du spectacle et... dangereuses si  on les fige et qu'on s'en sert d'une manière réductrice... L'oeuvre heureusement répond à d'autres désirs dans sa création que celui d' être aisément repérable et classable selon des catégories.On peut même soutenir à bon droit que les grandes oeuvres sont celles qui bousculent les catégories établies.

 

Théâtre de Boulevard

 

 NATURALISME (présence du 4ème mur, espace à l'italienne)

Théâtre de Tréteau

 

 ANTI-NATURALISME ( même dans un dispositif à l'italienne, refus de l'illusion et du quatrième mur)


- l'espace scénique se présente comme un "morceau du monde" présent sur la scène. il n'y a pas de distinction, de discon­tinuité entre le monde de la scène et le monde réel. La "machine théâtre" est ca­chée dans les coulisses.

 

- l'espace scénique s'affiche, se reven­dique comme espace théâtral, séparé du monde réel. la "machinerie" du théâtre est sous les yeux du spectateur.


l'espace scénique IMITE un lieu réel et concret. Il "DÉNOTE" la réalité.


n'imite pas, il RENVOIE à un lieu réel ou imaginaire. Il suggère la réalité, il "CONNOTE".

Le spectateur est FASCINÉ, pris par l'illusion théâtrale. Son imagination est passive. Il prend du plaisir aux imitations difficiles, les apprécie en connaisseur. Il est amateur d'illusionnisme. " Etre trompé sans l'être, plaisir rare."

Le spectateur accepte d'être MIS EN JEU. Il participe activement à la convention qu'on lui demande d'admettre : "c'est du théâtre". Son ima­gination est active, il collabore au spectacle.

- Le comédien a un jeu réaliste. Il IN­CARNE son personnage. Le "bon comédien" est celui qui "est" son personnage, dans la peau de son personnage. Se préparant en coulisse à rentrer dans son person­nage, il ne le quitte pas en scène, et ne se présente jamais au public comme "acteur-jouant-à-être-un-personnage." Il ne commente jamais son jeu, et n'use pas de l'"adresse au public" par exemple.



- Le comédien se pose comme acteur, comme "joueur" de son propre personnage. Il peut tenir à distance son personnage en le commentant, le parodiant, l'exagérant, en s'interrompant pour s'adresser au public, ("distanciation" de Brecht) Un acteur peut sur la scène du tréteau jouer plusieurs personnages, et le spec­tateur complice prend du plaisir à ce jeu et cette virtuosité, - voir Dario Fo... L'acteur n'"est" pas le person­nage, il le "présente".


- Le comédien est "intégré" dans un es­pace qui est chargé de sens avant même qu'il rentre en scène et joue. Au théâtre de Boulevard il arrive qu'on ap­plaudisse le décor tout seul avant même que le comédien apparaisse !



- Le comédien peut jouer sans décor. Il crée par sa gestuelle le sens de l'espace dans lequel il joue. Par un geste le mime crée un espace chargé de sens, des objets qui n'existent pas. S'il existe des objets ou décors mini­mum, le jeu du comédien peut les trans­former, leur donner un autre sens. Une chaise par exemple peut "renvoyer" si on joue avec elle à autre chose qu'elle même : une prison, une estrade. Un simple "bâton" peut devenir mat de na­vire, et s'il bouge... dessiner le vent et la tempête dans laquelle se trouve le navire !



- Il y a un décor chargé. Trompe-l'oeil avec toiles peintes mais aussi décors construits et objets. Le "beau décor" est celui où les objets sont nom­breux, s'accumulent, et sont des "copies conformes" des objets du monde réel. Le comédien joue "dans" le décor et "avec" le décor.



- Pas de décor. Un dispositif scénique.Les objets sont rares mais chargés de sens et supports de jeu. Ils ne renvoient pas simplement à eux-mêmes, mais ont souvent une dimension "symbolique", suggèrent et renvoient à autre chose que ce qu'ils sont concrète­ment. Ils indiquent parfois des fonc­tions : une couronne→ la "puissance", un cigare → la "richesse" etc.


- La "coulisse", l'éclairage, les "trucs" et machineries sont soigneuse­ment cachés. Si elles apparaissent les "effets de réel" qui produisent l'illusion sont éventés.



- La machinerie est exposée, les sources d'éclairages ne sont pas cachées, on n'hésite pas à changer de place sous les yeux des spectateurs les éléments du décor pour changer de lieu, (changement à vue)


- Dans le bâtiment fermé "théâtre" il y a l'espace de la scène : aire de jeu des acteurs, et l'espace des spectateurs : la salle.

Les deux espaces sont "séparés" par le cadre de scène, le man­teau d'arlequin, les lumières de la rampe, le niveau de la scène, la fosse d'orchestre etc.

Entre scène et salle, un "quatrième mur" sépare les acteurs dans la lumière des spectateurs plongés dans l'ombre. Cf. le dispositif du spectateur voyeur


- En n'importe quel lieu, ( rue, place, hangar, cour, tréteau...) qui n'est pas conçu pour le théâtre, parfois à ciel ouvert, les spectateurs entourent les ac­teurs.

La frontière entre ac­teur et spectateurs n'existe pas ( l'attroupement) ou se modifie d'une ma­nière dynamique (lieux explosés).

Il n'y a pas de "séparation" entre acteurs et spectateurs, mais "interaction" entre eux.

Cette "interaction" fait souvent partie de l'économie du spectacle et du plaisir que l'on y prend. (Le scéno­graphe apparaît qui n'a plus rien à voir avec le décorateur de la scène.)


L'acteur s'exhibe devant un public de spectateurs-voyeurs.



L'acteur joue devant, mais aussi avec un spectateur-participant.


- Le théâtre se veut "COPIE" conforme de la vie et du monde. Il est évasion du "réel actuel" vers un autre réel (existant : théâtre naturaliste, ou fic­tif : les féeries)


Le théâtre est METAPHORE,  JOUE la vie et le monde réel ou imaginaire, les "RE-PRESENTE", les "met en jeu." Le spectateur est pris à témoin du jeu, distance critique (théâtre d'intervention) ou rire (théâtre de foire). Le réel ainsi repré­senté est souvent subverti et le théâtre "subversif" au sens large.

Le petit tréteau nu... symbole de la liberté de l'auteur (Mallarmé)

" La scène libre au gré des fictions. Oui, voilà des mots qui font frémir mon coeur. Ils évoquent pour moi tout le miracle du théâtre. [ ... ] Le petit tréteau nu, les quatre bancs en carré et les quatre ou six planches posées dessus dont parlait Cervantes dans un de ses prologues, le dispositif le plus simple de tous, symbole de la liberté la plus grande, et celui qui fait à l'imagination du poète l'appel le plus pressant et le plus pur.

La farce y jaillit d'un bond, la féerie vient s'y poser avec un frémissement de guirlandes et de plumages, le mystère n'y compromet point sa majesté, le surnaturel même peut y des­cendre.

L' univers à notre appel l'occupera et ses trois ou quatre marches suffisent pour étager selon leur rang, le démon la fleur et la bête, l'homme ses passions et ses dieux. "

( Mallarmé )







Commenter cet article