Giraudoux : Comment les auteurs prennent rendez-vous avec leur chef-d'œuvre.

Publié le par Maltern





Giraudoux

et Jouvet

1940












Giraudoux : Comment les auteurs prennent rendez-vous ave leur chef-d'œuvre.


Jean Giraudoux [1882-1944] : in
« Les Cinq Tentations de La Fontaine ».



[Dans ces cinq conférences prononcées en 1936, Giraudoux parle bien évidemment de lui autant que du fabuliste. Il s'interroge sur la nature et le processus de la création littéraire qui mène un écrivain à produire son chef-d'œuvre. Le processus de l'inspiration échappe à une analyse strictement rationnelle : « Il n'y a de grands auteurs que les divinateurs » reconnaît-il. On peut cependant noter que « le grand rendez-vous » est précédé de mille « petits rendez-vous » avec la langue et ses formes qui vont des simples mots aux expressions pour s'achever dans l'évidence d'un genre littéraire. La distinction entre le fond et la forme apparaît donc bien superficielle, et le génie de l'auteur est se trouve lié au génie de la langue. ]


« Il est un chemin pathétique entre tous, c'est celui qui mène un écrivain à son chef-d'oeuvre. Entre tous les rendez-vous qui se donnent entre les êtres, les plantes, ou les lumières dont la combinaison entretient le monde, le rendez-vous le plus noble, et d'ailleurs le plus incertain, le plus menacé, est celui que se donnent, à travers le silence et l'ignorance mutuelle, le poète et une ombre dont il ne connaît pas lui-même le visage. Au départ, le poète ne sait même pas quelle figure va l'accueillir, dans cette confrontation dont il est obligé de chercher la date chaque jour et la place en tous lieux. Il ne sait même pas si c'est un homme ou si c'est une femme qui va l'accueillir. L'inspiration est la recherche obscure de ce sexe, la détermination de la nature de cette amitié, ou quelquefois de cette passion, qui vont lier créateur et créature créée. Eux-mêmes sont quelquefois surpris de la rencontre. Tous n'ont pas, au départ, cette partialité qui a amené infailliblement Corneille vers des hommes et Racine vers des femmes.


[...] Certes, il en est qui ont des rendez-vous à toutes les heures, à tous les endroits; d'autres auxquels suffit pour la vie une seule rencontre, comme Benjamin Constant et Adolphe, comme l'abbé Prévost et Manon. Mais, parfois, que de démarches et de contremarches vaines ! Combien d'écrivains, à travers leur vie entière, et en le cherchant dans la ville, et dans la campagne, et dans la peine ou la misère, et dans le soleil, n'ont pu arriver à découvrir l'endroit du rendez-vous ! Vous vous rappelez cette légende de l'Opéra, où deux personnes qui sont frappées d'un coup de foudre réciproque se donnent rendez-vous à un bal masqué, sous l'horloge, à minuit ? A l'heure dite, ils sont là, et minuit sonne, et ils enlèvent leur masque, mais, dit la légende, ce n'était, hélas! ni l'un ni l'autre.


C'est l'histoire de la plupart des écrivains. Face à face avec ce qu'ils croient leur chef-d'oeuvre, ils ne sont plus là et le chef-d'oeuvre n'y est pas non plus. Ils ne sont là tous deux que lorsque chacun d'eux se croit devant un miroir, que lorsqu'ils se ressemblent à s'y méprendre, que lorsque Racine est soudain le portrait de Phèdre, Proust, le portrait d'Albertine. Ils ne peuvent s'épouser que dans la ressemblance et l'identité absolues. Et il ne s'agit pas seulement de la poursuite du personnage, du héros qui incarnera un nom et incarnera l'auteur. Rendez-vous est pris aussi avec tout ce qui fait un chef-d'oeuvre : son style, son atmosphère, sa langue. Le grand rendez-vous est précédé de mille petits rendez-vous avec certains mots, certaines inflexions, certaines lueurs et certaines odeurs qui jalonnent la vraie route. C'est par des mots qui luisent, par des expressions qui s'allument, que Racine est mené de façon si sûre à Bérénice, Shakespeare à Cressida. Et rendez-vous est pris avec les formes où s'exprime l'oeuvre, avec ces genres que sont la tragédie, la comédie, le roman. Quand les Grecs leur donnaient le nom de Muses, quand ils représentaient des formes littéraires, que ce fût l'Histoire, la Poésie légère ou la Satire, sous la forme d'humaines vivantes, c'est qu'ils savaient bien qu'il s'agit là de véritables rendez-vous et de véritables accords. »

[Jean Giraudoux, Les cinq tentations de La Fontaine, 1938]


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