Jouvet : la recherche du personnage en répétition [Elvire Jouvet 40]

Publié le par Maltern


Elvire Jouvet 40

de Brigitte Jaques

 Philippe Clévenot

Jouvet

Maria Medeiros

Claudia




[Benoît Jacquot a filmé en 1986 avec une justesse extraordinaire, - c'est aux antipodes d'une simple captation de spectacle, - la pièce conçue par Brigitte Jaques d'après un montage des scripts des leçons données par Louis Jouvet au conservatoire en 1940. On trouvera l'ensemble de ces leçons publiées sous le titre de Molière et la Comédie Classique. Le spectacle fut créé au TNS en 1986 avec Philippe Clévenot dans le rôle Jouvet et Maria de Medeiros, dans le rôle de Claudia. Cidessous quelques extraits du script]


CLAUDIA

Y arriverai-je, ou n'y arriverai-je pas ?

L.J.

C'est ton sentiment qui n'y est pas encore. Moi, ce que je voudrais là-dedans...

CLAUDIA (pour elle-même.)

Je suis mieux, mais ce n'est pas assez.

L.J.

Tu es mieux. Mais attention. Il faut être émue quand on pense un texte, quand on cherche un personnage.

CLAUDIA

J'ai peur de ne pas être touchée par le personnage lui-même, par ce qu'il éprouve, c'est tellement loin de moi.

L.J. (il redescend vers l'avant-scène, puis il y monte.)

Tous les sentiments sont les mêmes. Ne te dis jamais de choses comme celle-là. Si l'idée de l'enfer ne te touche pas, qu'est-ce que ça peut faire ? Ce sont des sentiments que tu peux très bien transposer. Imagine un autre danger : un voyage dangereux, une expérience mortelle. Et tu viens voir cet homme : Écoutez, je ne viens pas ici pour... Si les larmes ne peuvent pas vous toucher, je vous en supplie par tout ce qui est capable de vous toucher. Pour arriver à cela, il faut que le sentiment soit plus net. Tu ne l'as pas tout à fait atteint encore, mais la technique n'est pas mal. C'est la première fois que j'entends ce morceau, ou à peu près. D'habitude on en fait une récitation pour la fête de Jeanne d'Arc ou pour la distribution des prix.

(Il s'assied sur l'une des chaises de la scène et feuillette le texte de Dom Juan. Le cours est fini. Octave et Léon descendent de scène et mettent leurs manteaux.)

CLAUDIA (elle descend, et rejoint Léon pour mettre son manteau.)

Je commence à le sentir; ce n'est pas encore ça; je n'y arriverai pas tout de suite. Ça vient petit à petit chez moi.

L.J.

Il faut que dans huit jours d'ici tu me donnes ce morceau. C'est le propre du comédien d'atteindre à un sentiment rapidement.

LÉON (embrassant Claudia.) C'est beaucoup, beaucoup, beaucoup mieux.

L.J. (de sa chaise.)

Elle est plus maîtresse du morceau. Tu as un contrôle de ce que tu fais, mais ce contrôle n'est pas encore suffisant...

CLAUDIA (s'apprêtant à sortir par le fond de la salle.)

J'ai trop de contrôle et pas assez de sentiment. Je n'ai pas encore atteint... enfin je suis sur la voie.

L.J. (il arrête par son discours le mouvement de sortie des élèves, qui reviennent peu à peu vers la scène.)

Elle ne pleure pas quand elle dit qu'elle pleure. C'est après qu'elle pleure, c'est ce qui est étonnant. Quand un comédien dit qu'il pleure, il ne faut pas qu'il le fasse, ce serait trop simple.

Mais tu sens encore que tu mets des points ? Il n'y a que deux ou trois endroits où le morceau accroche. « Je vous ai aimé... » là tu peux y aller. Qu'on entende bien que c'est tout le passé qu'il y a eu entre eux; ça a été le premier appel de l'amour chez Elvire; elle en a été emplie, et brusquement, tout cet amour qui est monté en elle, par un phénomène de chimie céleste, a été transformé en amour de Dieu. Elle revient lui dire: « Je vous ai aimé... » Le morceau s'accroche là-dessus, ce souvenir qui est là: Mon Dieu! comme je vous ai aimé, et ça continue.

Qu'on sente bien à la fin la façon dont elle se défie de Dom Juan. Elle n'a pas peur, c'est quelqu'un qui a été touché par la grâce; elle est sûre d'elle. Elle a une politesse qui montre qu'elle n'est pas dupe de ce que Dom Juan vient de dire :

Non, ne me retenez pas davantage... Je ne céderai pas. Elle est ferme, elle est sûre d'elle : je ne suis pas venue ici pour recommencer. Il y a ce sentiment-là dès le début. Il y a ce sentiment de fermeté dans son attitude, dans sa démarche : Ce n'est plus cette Done Elvire... Vous me voyez bien différente de ce que vous m'avez vue ce matin. Explique-lui bien; éclaircis la situation.

 (Claudia, fascinée, remonte doucement sur la scène.)

 Rends-toi compte de l'état dans lequel elle est; elle vient de loin; elle a voyagé dans un carrosse pendant longtemps pour venir à lui. Elle a eu brusquement cette visitation, cette grâce, et il n'y a qu'une chose qui l'a touchée, c'est l'idée du salut de Dom Juan, la peur de sa damnation. Alors elle est partie tout de suite, de nuit, n'importe comment, dans une toilette qui n'est pas de circonstance, et, pendant tout le trajet, elle pense à ce qu'elle va lui dire. Elle sait bien ce qu'elle va lui dire. Elle a hâte de le voir. Elle arrive dans le palais, elle écarte les gens: « Ne soyez point surpris, Dom Juan... Je vous ai aimé... »

C'est la délivrance de ce long moment, de ce qu'elle a éprouvé pendant ce long trajet avant d'arriver à lui. Elle a couru, elle s'est hâtée, aussi quand elle le voit, tout cela coule naturellement, tout son discours est prêt, il jaillit.

Ce n'est pas une de ces visites où on se dit: comment vais-je commencer; vais-je le prendre par la douceur, ou bien... et est-ce que je ne risque pas... Elle est portée par ce qu'elle a à dire. C'est pourquoi c'est une annonciation.

C'est quelqu'un qui vient délivrer un message malgré lui, et c'est ce qu'il faut qu'on voie quand tu entres.

(Il prend le livre à témoin.)

[Fin de la quatrième Leçon]



Tous en scène, en manteau. Le désarroi règne parmi les élèves. Octave déambule en fumant. Claudia est de dos, abattue. Léon est silencieux contre le rideau de fer. L.J. assis sur une chaise, le manteau sur les épaules.

(Ils ont donné toute la scène.)

CLAUDIA (elle se retourne, en larmes)

Je n'ai pas trouvé ce que j'avais fait dedans. Je ne le retrouve pas. Quand je l'avais donné une fois à l'examen de mai, quand j'étais entrée je pouvais aller jusqu'au bout. J'aurais pu en raconter comme ça pendant des heures. Et quand j'essaie de le redonner, je ne le retrouve plus. D'ailleurs, je ne retrouve rien dans aucune de mes scènes en ce moment.

 L.J. (il fait ce long discours assis. Il parle de plus en plus fort. A la fin, terrible.)

Tu dois le retrouver ou alors tu n'es pas une comédienne, tu es une tricheuse. Personne ne te le donnera que toi-même. Elvire est dans un état qui est si fort intérieurement, c'est si plein d'amour intérieurement qu'elle est quasiment inconsciente de ce qu'elle dit. C'est une somnambule qui entre. Or ta marche d'entrée est une marche consciente déjà, on sent que tu entres volontairement.

Tout ce que tu dis là-dedans est conscient d'un bout à l'autre. Tu donnes l'inverse de ce qu'est le morceau, c'est-à-dire une conscience constante, une politesse mondaine, avec l'accentuation de certains mots. Ça fait discours du directeur de conscience à sa pénitente, alors que le morceau est le contraire: ce morceau est étonnant, stupéfiant parce que cette femme se met tout à coup à parler sur un ton, avec une éloquence, dans un style ravissant qui jaillit d'elle inconsciemment.

Tu nous donnes, toi, l'impression d'expliquer ce que tu dis, de le détailler. La marche d'entrée : c'est quelqu'un qui entre dans un état d'égarement total. C'est l'égarement de Lady Macbeth.

Toi, tu sais ce que tu vas dire tout le temps. Tu n'es pas arrivée à cet état de congestion intérieure, de congestion de sentiments, de sensations, tu n'es pas arrivée à cet état qui te donnera l'égarement, l'inconscience de ce que tu dis, qui par conséquent te donnera cet état céleste dont je te parlais tout à l'heure, ce ton prophétique qui est stupéfiant. C'est ce que tu n'as pas là-dedans. Même tes gestes sont les gestes que tu fais quand tu veux les faire.

Quand tu fais un geste ton corps suit le geste, c'est tout toi qui participe à ce geste, alors que les gestes d'Elvire sont des gestes inconscients, ce sont des gestes d'extatique, c'est quelqu'un qui est dans un état d'extase. Il y a, dans le personnage, une fixité intérieure qui lui donne un côté hagard et extatique, alors que chez toi il y a une inclinaison de la tête voulue. Cela se trahit continuellement dans la diction.

Il n'y a pas une accentuation dans tout ce que tu dis; ça sort rond, ça sort creux aussi, c'est un débit monotone. Tu as dit : «ma retraite / est / résolue » en trois temps. « Au plus grand de tous les malheurs », « Ce me sera une joie incroyable », ce qui prouve que tu n'es pas dans l'état physique du personnage. Alors tu cherches à le remplacer avec des gestes, avec le texte.

Et surtout tu parles à Dom Juan. C'est une femme, à ce moment-là, qui parle devant elle (donc complètement au public). Elle entre, elle lui dit : Ne soyez pas surpris, Dom Juan... j'ai quelque chose à vous dire... Elle a les yeux baissés, presque. Quand on a couru pour venir dire quelque chose de très important, on ferme les volets de ses yeux pour rester seul avec ses pensées, avec ce qu'on a à dire. Elle lui dit: Ne soyez pas surpris de ceci, ne soyez pas étonné de cela, et ça part, face au public.

« Rien au monde ne m'a été si cher que vous »: quand tu dis ça, tu le dis avec une conscience, avec un sens de ce que tu dis qui est le contraire du morceau. La femme qui dit ça ne s'entend pas, c'est de l'égarement absolu, elle ne s'entend pas, il ne faut pas que la comédienne s'entende dire ça. Si tu te reposes sur le texte, si tu veux nous l'expliquer, tu trouves dans le texte des moyens d'émotion personnelle, et le texte est perdu. Ce serait une langue inconnue que tu dirais, ça vaudrait mieux.

« Non, vous dis-je, ne perdons point de temps en discours superflus », c'était mondain, gracieux, ce que tu as fait là-dessus. Le miracle de cette scène est dans l'inconscience et il faut que le public se rende compte que cette femme est dans un état de transe, d'extase.

CLAUDIA (elle ôte son manteau, puis, avec un courage confiant, s'approche de lui)

J'espère le retrouver. Quand je suis rentrée, je savais que je n'étais pas au niveau.

 L.J. (très calme. Après un long temps, il sort une cigarette qu'il oubliera d'allumer.)

C'est l'entrée en scène du personnage, c'est toujours la même histoire.

CLAUDIA

Si c'est ça, ça marche, si ce n'est pas ça...

L.J.

Tu ne peux pas te rattraper là-dedans, ce n'est pas possible.

[Début de la 6ème Leçon]




DONE ELVIRE

Je m'en vais, après ce discours, et voilà tout ce que j'avais à vous dire.

DOM JUAN

Madame, il est tard, demeurez ici : on vous y logera le mieux qu'on pourra

DONE ELVIRE

Non, Dom Juan, ne me retenez pas davantage.

DOM JUAN

Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure.

DONE ELVIRE

Non, vous dis-je, ne perdons point de temps en discours superflu. Laissez-moi vite aller, ne faites aucune instance pour me conduire, et songez seulement à profiter de mon avis.

(La scène est finie. Claudia atteint le côté cour, se délivre de son rôle et remet ses souliers. Octave et Léon descendent et s'en vont. Claudia attend sur le scène. L.J. Ie rejoint, se place tout près d'elle le dos au public et fume.)

L.J.

C'est bien, c'est bien. C'est bien supérieur à ce que tu as fait l'autre fois. Je trouve que tu as fait sur l'autre fois de très gros progrès, en particulier tout ce que tu as enlevé dans : " Je vous ai aimé ". Quand tu dis sans émotion : " Je vous le demande avec larmes " c'est infiniment plus émouvant.

CLAUDIA

J'ai envie de pleurer maintenant.

(Elle se retourne et on voit l'étoile juive dessinée à la craie sur son épaule droite. L.J. ne la voit pas. )

L.J.

Tu vois si c'est difficile.

(Le noir se fait cependant que L.J. et Claudia se séparent et s'éloignent chacun de son coté.)

VOIX OFF

Claudia obtint le premier prix de comédie et de tragédie au concours de sortie qui suivit. Elle fut dénoncée comme juive. L'accès à la scène lui fut interdit. Louis Jouvet partit pour son exil volontaire qui dura toute la guerre.

FIN

[Fin de la 7ème leçon et du film tourné à partir du spectacle de Brigitte Jaques]


Vous avez le script complet du film au lien suivant : Elvire-Jouvet-40_-adaptation-Brigitte-Jaque.doc Elvire-Jouvet-40 : adaptation Brigitte Jaques.doc

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