Diderot : Le fils naturel, la naissance d'un genre : le drame bourgeois, 1757

Publié le par Maltern




Diderot : Le fils naturel ou Les épreuves de la vertu, 1757

Diderot 1713-1784

 Le Fils naturel, suivi de ses trois Entretiens sur le fils naturel 1757

Discours sur la poésie dramatique, 1758

Le Père de famille, 1758, joué en 1761, (succès passable).



Le Fils naturel, écrit en 1757 pour la Comédie-Française, y est joué en 1771, c'est un désastre ! Depuis on oppose le talent de Diderot théoricien de la scène à sa médiocrité d'écrivain pour la scène.

C'est un paradoxe car : 1 / pour Diderot la pièce est une mise en œuvre des principes, et 2 / ce retour au   naturel dans le jeu préfigure la future « esthétique du quatrième mur » et ses succès...

Le Fils naturel, suivi de ses Trois entretiens est un moment clé de la dramaturgie. En 1757, la Tragédie Classique n'intéresse plus l'homme éclairé du 18ème, qui est un « bourgeois » sensible et éloigné des problèmes de pouvoir tel que les posait l'ancien régime. C'est dans ce contexte que Diderot donne naissance au « drame bourgeois »

« Mon dessein n'étant pas de donner cet ouvrage au théâtre, j'y joignis quelques idées sur la poétique, la musique, la déclamation, et la pantomime, et je formai du tout une espèce de roman que j'intitulai Le Fils naturel, ou les Épreuves de la vertu, avec l'histoire véritable de la pièce. » La pièce, est précédée d'un prologue et suivie d'un épilogue qui rapportent, les circonstances de la rédaction et de la représentation, d'une pièce, données pour réelles.

Diderot (le « Moi » des Entretiens) se repose des travaux de l'Encyclopédie et rencontre Dorval, auteur et personnage principal d'une pièce que son père Lysimond lui a demandé d'écrire.  Il s'agit de commémorer en privé l'épisode fondateur de sa famille : « Il ne s'agit point d'élever ici des tréteaux, mais de conserver la mémoire d'un événement qui nous touche et de le rendre comme il s'est passé. » Dorval s'est exécuté mais son père Lysimond vient de mourir et c'est un de ses amis vieux comme lui qui joue son rôle.

Le dimanche suivant, « Diderot-Moi » est invité à assister caché à la représentation dans le salon.

L'intrigue est la suivante : Dorval, veut quitter la maison de Clairville où il séjourne, parce qu'il aime Rosalie qui est aimée de Clairville. Constance, la sœur de Clairville aime Dorval. On annonce le retour du père de Rosalie d'un lointain voyage (IV, 3). Dorval révèle sa naissance illégitime et inconnue à Constance, et à la demande de Clairville arrive à convaincre Rosalie d'épouser celui qui est à la fois son ami et son rival bien qu'il l'ignore... (D'où le titre... les « épreuves de la vertu » la fidélité en amitié s'efface devant la passion amoureuse...) Lysimond de retour, coup de théâtre ! C'est lui le père de Dorval qui se retrouve ainsi frère de Rosalie... !

Mais l'émotion est telle lors de cette représentation qu'on l'interrompt à l'entrée de Lysimond à l'acte V. Dorval donne le texte de la pièce à « Diderot-Moi » et l'invite à en parler le lendemain. Ce sera le Troisième Entretien ou Diderot pose les fondements de ce genre nouveau qu'on appellera le « Drame bourgeois »

Caractéristiques du « Drame bourgeois » en résumé :

 Le Naturel : c'est à dire remplacer le « vraisemblable » classique par le vrai (on maintient cependant les règles d'unités de temps et d'action et bienséance).

Le genre « sérieux » : (l'expression est de Dorval) est « intermédiaire » entre le comique et tragique. Les personnages « bourgeois » sont à mi-chemin des types de la comédie et des individus de la tragédie.

Les conditions : les métiers et relations de famille remplacent les « caractères » classiques.Mettre en parallèle l'Encyclopédie qui est bien celle des « métiers ».

Le pathétique : remplace le tragique. La classe montante, la bourgeoisie est idéologiquement progressiste et optimiste. Le drame affectif existe, mais le destin s'efface. (Cf. Dom Juan aristocrate et libertin, alors le bourgeois espère un bonheur vertueux) L'émotion naît des épreuves endurées par les gens de bien. L'effet est moral. « C'est toujours la vertu et les gens vertueux qu'il faut avoir en vue quand on écrit. » Un théâtre didactique, voire moralisant.

Les tableaux et la pantomime : remplacent la tirade (le « ramage » selon Diderot !) classique et le jeu figé style « Comédie-Française ». Refus du vers : la prose est naturelle.

Le metteur en scène : compte-tenu de ce qui précède devient une clé du système dramaturgique, il suffit de lire les didascalies de la pièce... (On a même dit que Diderot avait inventé la mise en scène avant Antoine...)  

Points de repères 

- Le drame bourgeois s'épanouit dans la seconde moitié du 18ème : Diderot, Beaumarchais, Sedaine, Mercier.Il représente une aspiration à la vertu et au bonheur. Cf.  le jugement de Goethe : « Le Père de famille de Diderot, L'Honnête Criminel, Le Vinaigrier, Le Philosophe sans le savoir, Eugénie se conformaient au respectable esprit bourgeois de la famille qui commençait à prévaloir de plus en plus » (Poésie et Vérité).

- Au 19ème le mot « bourgeois » prend une connotation péjorative et ironie du sort... les valeurs progressistes qu'il portait sont passées dans une réaction d'inspiration « antibourgeoise » (Henry Becque, Octave Mirbeau etc.) ce qui vaut encore de nos jours (Brecht etc.) La classe qui incarne la vertu et l'avenir est le prolétariat et le drame bourgeois devient drame prolétarien orienté vers une espérance révolutionnaire.

- Le drame bourgeois se démode en même temps que le modèle de l'homme sensible et vertueux, dont l'expression passe du naturel à la grandiloquence. Le héros romantique n'est ni bourgeois, ni forcément vertueux. Cf. dans le Père de famille « Oh ! Qu'il est cruel... qu'il est doux d'être père ! » dit le vieillard en bénissant les quatre enfants agenouillés devant lui...La formule de Diderot : « La poésie veut quelque chose d'énorme, de barbare et de sauvage... », pousse à l'emphase rhétorique et aux ficelles de construction ( enfants perdus puis reconnus, lettres qu'on intercepte etc.)

* Dumas fils est un des héritiers : cherche à porter sur scène les problèmes de la bourgeoisie triomphante, Ex. le thème de la mésalliance, combiné avec celui la courtisane et de l'amour rédempteur font le succès de La Dame aux camélias, 1852). « Toute littérature qui n'a pas en vue la perfectibilité, la moralisation, l'idéal, l'utile en un mot, est une littérature rachitique et malsaine, née morte » c'est Baudelaire qui est visé...


Le Fils Naturel

ACTE V SCENE 1

 

[Didascalie de la sc.1 acte I : La scène est à Saint-Germain-En-Laye. L' action commence avec le jour, et se passe dans un salon de la maison de Clairville.  La scène est dans un salon. On y voit un clavecin, des chaises, des tables de jeu ; sur une de ces tables un trictrac ; sur une autre quelques brochures ; d'un côté, un métier à tapisserie, etc. Dans le fond un canapé, etc.]


 


Rosalie, Justine.


(Rosalie, sombre, se promène ou reste immobile, sans attention pour ce que Justine lui dit.)

Justine - Votre père échappe à mille dangers ! Votre fortune est réparée ! Vous devenez maîtresse de votre sort, et rien ne vous touche ! En vérité, mademoiselle, vous ne méritez guère le bien qui vous arrive.

Rosalie.- ... un lien éternel va les unir ! ... Justine, André est-il instruit ? Est-il parti ? Revient-il ?

Justine.-Mademoiselle, qu'allez-vous faire ?

Rosalie.-Ma volonté... non, mon père n'entrera point dans cette maison fatale ! Je ne serai point le témoin de leur joie... j'échapperai du moins à des amitiés qui me tuent.


ACTE V SCENE 2

Rosalie, Justine, Clairville.


Clairville - arrive précipitamment ; et tout en approchant de Rosalie, il se jette à ses genoux, et lui dit :

eh bien ! Cruelle, ôtez-moi donc la vie ! Je sais tout. André m' a tout dit. Vous éloignez d'ici votre

père. Et de qui l'éloignez-vous ? D' un homme qui vous adore, qui quittait sans regret son pays, sa famille, ses amis, pour traverser les mers, pour aller se jeter aux genoux de vos inflexibles parents, y mourir ou vous obtenir...

alors Rosalie, tendre, sensible, fidèle, partageait mes ennuis ; aujourd' hui, c' est elle qui les cause.

Rosalie - émue et un peu déconcertée.

Cet André est un imprudent. Je ne voulais pas que vous sussiez mon projet.

Clairville.- Vous vouliez me tromper.

Rosalie - (vivement.) Je n'ai jamais trompé personne.

Clairville.  - Dites-moi donc pourquoi vous ne m'aimez plus ? M'ôter votre coeur, c'est me condamner à mourir. Vous voulez ma mort ; vous la voulez, je le vois.

Rosalie. - Non, Clairville. Je voudrais bien que vous fussiez heureux.

Clairville. - Et vous m'abandonnez !

Rosalie. -  Mais ne pourriez-vous pas être heureux sans moi ?

Clairville. - Vous me percez le coeur... (il est toujours aux genoux de Rosalie. En disant ces mots, il tombe la tête appuyée contre elle, et garde un moment le silence.)

vous ne deviez jamais changer ! ... vous le jurâtes ! ... insensé que j'étais, je vous crus...

ah ! Rosalie, cette foi donnée et reçue chaque jour avec de nouveaux transports, qu'est-elle devenue ? Que sont devenus vos serments ? Mon coeur, fait pour recevoir et garder éternellement l'impression de vos vertus et de vos charmes, n'a rien perdu de ses sentiments ; il ne vous reste rien des vôtres... qu'ai-je fait pour qu'ils se soient détruits ?

Rosalie. - Rien.

Clairville. - Et pourquoi donc ne sont-ils plus, ni ces instants si doux où je lisais mes sentiments dans vos yeux ? ... où ces mains (il en prend une.) daignaient essuyer mes larmes, ces larmes tantôt amères, tantôt délicieuses, que la crainte et la tendresse faisaient couler tour à tour ! ... Rosalie, ne me désespérez pas ! ... par pitié pour vous-même. Vous ne connaissez pas votre coeur. Non, vous ne le connaissez pas. Vous ne savez pas tout le chagrin que vous vous préparez.

Rosalie. - J'en ai déjà beaucoup souffert.

Clairville. - Je laisserai au fond de votre âme une image terrible qui y entretiendra le trouble et la douleur. Votre injustice vous suivra.

Rosalie. - Clairville, ne m'effrayez pas. (En le regardant fixement.) Que voulez-vous de moi ?

Clairville. - Vous fléchir ou mourir.

Rosalie - (après une pause.) Dorval est votre ami ?

Clairville. - Il sait ma peine. Il la partage.

Rosalie. - Il vous trompe.

Clairville.- Je périssais par vos rigueurs. Ses conseils m'ont conservé. Sans Dorval, je ne serais plus.

Rosalie. - Il vous trompe, vous dis-je. C'est un méchant.

Clairville. - Dorval un méchant ! Rosalie, y pensez-vous ? Il est au monde deux êtres que je porte au fond de mon coeur ; c'est Dorval et Rosalie. Les attaquer dans cet asile, c'est me causer une peine mortelle. Dorval, un méchant ! C'est Rosalie qui le dit ! Elle ! ... il ne lui restait plus, pour m'accabler, que d' accuser mon ami !

(Dorval entre.)


ACTE V SCENE 3

Rosalie, Justine, Clairville, Dorval.

Clairville. - Venez, mon ami, venez. Cette Rosalie, autrefois si sensible, maintenant si cruelle, vous accuse sans sujet, et me condamne à un désespoir sans fin, moi qui mourrais plutôt que de lui causer la peine la plus légère.

(Cela dit, il cache ses larmes ; il s'éloigne, et il va se mettre sur un canapé, au fond du salon, dans l'attitude d'un homme désolé.)

Dorval - (montrant Clairville à Rosalie.)

Mademoiselle, considérez votre ouvrage et le mien. Est-ce là le sort qu'il devait attendre de nous ? Un désespoir funeste sera donc le fruit amer de mon amitié et de votre tendresse ; et nous le laisserons périr ainsi !

(Clairville se lève, et s' en va comme un homme qui erre. Rosalie le suit des yeux ; et Dorval, après avoir un peu rêvé, continue d'un ton bas, sans regarder Rosalie.)

Dorval - s'il s'afflige, c'est du moins sans contrainte. Son âme honnête peut montrer toute sa douleur... et nous, honteux de nos sentiments, nous n'osons les confier à personne ; nous nous les cachons... Dorval et Rosalie, contents d'échapper aux soupçons, sont peut-être assez vils pour s'en applaudir en secret... (Ici il se tourne subitement vers Rosalie.)... ah ! Mademoiselle, sommes-nous faits pour tant d'humiliations ? Voudrons-nous plus longtemps d'une vie aussi abjecte ? Pour moi, je ne pourrais me souffrir parmi les hommes, s'il y avait sur tout l'espace qu'ils habitent, un seul endroit où j'eusse mérité le mépris. Echappé au danger, je viens à votre secours. Il faut que je vous replace au rang où je vous ai trouvée, ou que je meure de regrets. (Il s'arrête un peu, puis il dit :) Rosalie, répondez-moi. La vertu a-t-elle pour vous quelque prix ? L'aimez-vous encore ?

Rosalie. - Elle m'est plus chère que la vie.

Dorval.- Je vais donc vous parler du seul moyen de vous réconcilier avec vous, d'être digne de la société dans laquelle vous vivez, d'être appelée l'élève et l'amie de Constance, et d'être l'objet du respect et de la tendresse de Clairville.

Rosalie. - Parlez ; je vous écoute. (Rosalie s' appuie sur le dos d' un fauteuil, la tête penchée sur une main, et Dorval continue : )

Dorval. -  Songez, mademoiselle, qu'une seule idée fâcheuse qui nous suit, suffit pour anéantir le bonheur ; et que la conscience d'une mauvaise action est la plus fâcheuse de toutes les idées. (Vivement et rapidement.) Quand nous avons commis le mal, il ne nous quitte plus ; il s'établit au fond de notre âme avec la honte et le remords ; nous le portons avec nous, et il nous tourmente. Si vous suivez un penchant injuste, il y a des regards qu'il faut éviter pour jamais ; et ces regards sont ceux des deux personnes que nous révérons le plus sur la terre. Il faut s'éloigner, fuir devant eux et marcher dans le monde la tête baissée. (Rosalie soupire.) Et loin de Clairville et de Constance, où irions-nous ? Que deviendrions-nous ? Quelle serait notre société ? ... être méchant, c' est se condamner à vivre, à se plaire avec les méchants ; c' est vouloir demeurer confondu dans une foule d' êtres sans principes, sans moeurs et sans caractère ; vivre dans un mensonge continuel d' une vie incertaine et  troublée ; louer, en rougissant, la vertu qu' on a abandonnée ; entendre, dans la bouche des autres, le blâme des actions qu' on a faites ; chercher le repos dans des systèmes, que le souffle d' un homme de bien renverse ; se fermer pour toujours la source des véritables joies, des seules qui soient honnêtes, austères et sublimes ; et se livrer, pour se fuir, à l' ennui de tous ces amusements frivoles où le jour s' écoule dans l' oubli de soi-même, et où la vie s' échappe et se perd... Rosalie, je n'exagère point. Lorsque le fil du labyrinthe se rompt on n'est plus maître de son sort ; on ne sait jusqu' où l'on peut s'égarer.

Vous êtes effrayée ! Et vous ne connaissez encore qu' une partie de votre péril. Rosalie, vous avez été sur le point de perdre le plus grand bien qu' une femme puisse posséder sur la terre ; un bien qu' elle doit incessamment demander au ciel, qui en est avare ; un époux vertueux ! Vous alliez marquer par une injustice le jour le plus solennel de votre vie, et vous condamner à rougir au souvenir d'un instant qu'on ne doit se rappeler qu'avec un sentiment délicieux...

Songez qu' aux pieds de ces autels où vous auriez reçu mes serments, où j' aurais exigé les vôtres, l' idée de Clairville trahi et désespéré vous aurait suivie : vous eussiez vu le regard sévère de Constance attaché sur vous. Voilà quels auraient été les témoins effrayants de notre union... et ce mot, si doux à prononcer et à entendre lorsqu' il assure et qu'il comble le bonheur de deux êtres dont l'innocence et la vertu consacraient les désirs ; ce mot fatal eût scellé pour jamais notre injustice et notre malheur... oui, mademoiselle, pour jamais.

L' ivresse passe ; on se voit tel qu' on est, on se méprise ; on s' accuse ; et la misère commence.

(il échappe ici à Rosalie quelques larmes qu' elle essuie furtivement.)

En effet, quelle confiance avoir en une femme lorsqu' elle a pu trahir son amant ? En un homme lorsqu' il a pu tromper son ami ? ... mademoiselle, il faut que celui qui ose s'engager en des liens indissolubles, voie dans sa compagne la première des femmes ; et, malgré elle, Rosalie ne verrait en moi que le dernier des hommes... cela ne peut être... je ne saurais trop respecter la mère de mes enfants ; et je ne saurais en être trop considéré.

Vous rougissez. Vous baissez les yeux ! ... quoi donc ! Seriez-vous offensée qu'il y eût dans la nature quelque chose pour moi de plus sacré que vous ? Voudriez-vous me revoir encore dans ces instants humiliants et cruels, où vous me méprisiez sans doute, où je me haïssais, où je craignais de vous rencontrer, où vous trembliez de m'entendre, et où nos âmes, flottantes entre le vice et la vertu, étaient déchirées ? ...

Que nous avons été malheureux, mademoiselle ! Mais mon malheur a cessé au moment où j' ai commencé d' être juste. J' ai remporté sur moi la victoire la plus difficile, mais la plus entière. Je suis rentré dans mon caractère. Rosalie ne m' est plus redoutable ; et je pourrais, sans crainte, lui avouer tout le désordre qu' elle avait jeté dans mon âme, lorsque, dans le plus grand trouble de sentiments et d' idées qu' aucun mortel ait jamais éprouvé, je répondais... mais un événement imprévu, l' erreur de Constance, la vôtre, mes efforts m' ont affranchi... Je suis libre...

(à ces mots, Rosalie paraît accablée. Dorval, qui s' en aperçoit, se tourne vers elle, et la regardant d' un air plus doux, il continue : )

Mais, qu'ai-je exécuté que Rosalie ne le puisse mille fois plus facilement ! Son coeur est fait pour sentir, son esprit pour penser, sa bouche pour annoncer tout ce qui est honnête. Si j'avais différé d' un instant, j' aurais entendu de Rosalie tout ce qu' elle vient d' entendre de moi. Je l'aurais écoutée.

Je l'aurais regardée comme une divinité bienfaisante qui me tendait la main, et qui rassurait mes pas chancelants. à sa voix, la vertu se serait rallumée dans mon coeur.

Rosalie - (d'une voix tremblante.) Dorval...

Dorval - (avec humanité.) Rosalie...

Rosalie. - Que faut-il que je fasse ?

Dorval.- Nous avons placé l'estime de nous-mêmes à un haut prix !

Rosalie. - Est-ce mon désespoir que vous voulez ?

Dorval. - Non. Mais il est des occasions où il n' y a qu'une action forte qui nous relève.

Rosalie. - Je vous entends. Vous êtes mon ami... oui, j'en aurai le courage... je brûle de voir Constance... je sais enfin où le bonheur m'attend.

Dorval. - Ah ! Rosalie, je vous reconnais. C'est vous, mais plus belle, plus touchante à mes yeux que jamais ! Vous voilà digne de l'amitié de Constance, de la tendresse de Clairville, et de toute mon estime ; car j'ose à présent me nommer.


ACTE V SCENE 4

Rosalie, Justine, Dorval, Constance.

Rosalie court au-devant de Constance.

Rosalie - Venez, Constance, venez recevoir de la main de votre pupille le seul mortel qui soit digne de vous.

Constance. - Et vous, mademoiselle, courez embrasser votre père. Le voilà.


ACTE V SCENE 5


Rosalie, Justine, Dorval, Constance, le vieux Lysimond, tenu sous les bras par Clairville et par André ; Charles, Sylvestre ; toute la maison.


Rosalie. -  Mon père !

Dorval. - Ciel ! Que vois-je ? C'est Lysimond ! C'est mon père !

Lysimond. - Oui, mon fils, oui, c'est moi. (à Dorval et à Rosalie.) Approchez, mes enfants, que je vous embrasse... ah ! Ma fille ! Ah ! Mon fils ! ... (il les regarde.) Du moins, je les ai vus... (Dorval et Rosalie sont étonnés ; Lysimond s'en aperçoit.) Mon fils, voilà ta soeur... ma fille, voilà ton frère.

Rosalie.- Mon frère !

Dorval. - Ma soeur !

Rosalie.- Dorval.

Dorval. - Rosalie !

(Ces mots se disent avec toute la vitesse de la surprise, et se font entendre presque au même instant. Lysimond est assis.)

Lysimond - Oui, mes enfants ; vous saurez tout... approchez, que je vous embrasse encore... (il lève ses mains au ciel.)... que le ciel, qui me rend à vous, qui vous rend à moi, vous bénisse... qu'il nous bénisse tous. (à Clairville.) Clairville ; (à Constance.) madame, pardonnez à un père qui retrouve ses enfants. Je les croyais perdus pour moi... je me suis dit cent fois : je ne les reverrai jamais... ils ne me reverront plus. Peut-être, hélas ! Ils s'ignoreront toujours ! ... quand je partis, ma chère Rosalie, mon espérance la plus douce était de te montrer un fils digne de moi, un frère digne de toute ta tendresse, qui te servît d'appui quand je ne serai plus... et, mon enfant, ce sera bientôt... mais, mes enfants, pourquoi ne vois-je point encore sur vos visages ces transports que je m'étais promis... mon âge, mes infirmités, ma mort prochaine vous affligent... ah ! Mes enfants, j'ai tant travaillé, tant souffert ! ... Dorval, Rosalie !

(en disant ces mots, le vieillard tient ses bras étendus vers ses enfants, qu' il regarde alternativement, et qu' il invite à se reconnaître. Dorval et Rosalie se regardent, tombent dans les bras l'un de l'autre, et vont ensemble embrasser les genoux de leur père, en s'écriant : )

Dorval, Rosalie - Ah ! Mon père !

Lysimond - (leur imposant ses mains, et levant ses yeux au ciel) ô ciel ! Je te rends grâces ! Mes enfants se sont vus ; ils s'aimeront, je l'espère, et je mourrai content... Clairville, Rosalie vous était chère... Rosalie, tu aimais Clairville ; tu l'aimes toujours : approchez que je vous unisse.

(Clairville, sans oser approcher, se contente de tendre les bras à Rosalie, avec tout le mouvement du désir et de la passion. Il attend. Rosalie le regarde un instant, et s'avance. Clairville se précipite, et Lysimond les unit.)

Rosalie - (en interrogation.) Mon père ?

Lysimond.- Mon enfant ?

Rosalie.- Constance... Dorval... ils sont dignes l'un de l'autre.

Lysimond - (à Constance et à Dorval.) Je t'entends. Venez, mes chers enfants, venez ; vous doublez mon bonheur.

(Constance et Dorval s'approchent gravement de Lysimond. Le bon vieillard prend la main de Constance, la baise, et lui présente celle de son fils, que Constance reçoit.)

Lysimond - (pleurant et s'essuyant les yeux avec la main) celles-ci sont de joie ; et ce seront les dernières.

Je vous laisse une grande fortune, jouissez-en comme je l'ai acquise : ma richesse ne coûta jamais rien à ma probité. Mes enfants, vous la pourrez posséder sans remords... Rosalie, tu regardes ton frère, et tes yeux baignés de larmes reviennent sur moi... mon enfant, tu sauras tout, je te l'ai déjà dit... épargne cet aveu à ton père, à un frère sensible et délicat... le ciel, qui a trempé d'amertumes toute ma vie, ne m'a réservé de purs que ces derniers instants. Chère enfant, laisse-m' en jouir... tout est arrangé entre vous... ma fille, voilà l'état de mes biens...

Rosalie. - Mon père...

Lysimond.- Prends, mon enfant. J'ai vécu. Il est temps que vous viviez, et que je cesse ; demain, si le ciel le veut, ce sera sans regret... tiens, mon fils, c'est le précis de mes dernières volontés. Tu les respecteras.

Surtout n'oubliez pas André. C'est à lui que je devrai la satisfaction de mourir au milieu de vous. Rosalie, je me ressouviendrai d'André, lorsque ta main me fermera les yeux... vous verrez, mes enfants, que je n'ai consulté que ma tendresse, et que je vous aimais tous deux également. La perte que j'ai faite est peu de chose ; vous la supporterez en commun.

Rosalie. - Qu'entends-je, mon père ? ... on m'a remis... (Elle présente à son père le portefeuille envoyé par

Dorval.)

Lysimond. - On t'a remis... voyons... (il ouvre le portefeuille, il examine ce qu' il contient, et dit : ) Dorval, tu peux seul éclaircir ce mystère ; ces effets t'appartenaient. Parle : dis-nous comment ils se trouvent entre les mains de ta soeur ?

Clairville - (vivement.) J'ai tout compris. Il exposa sa vie pour moi ; il me sacrifiait sa fortune !

Rosalie - (à Clairville.) Sa passion !

Constance - (à Clairville.) Sa liberté !

Clairville. - Ah ! Mon ami ! (il l' embrasse.)

(ces mots se disent avec beaucoup de vitesse, et sont presque entendus en même temps.)

Rosalie - (en se jetant dans le sein de son frère et baissant la vue.) Mon frère...

Dorval - (en souriant.) J'étais un insensé, vous étiez un enfant.

Lysimond.- Mon fils, que te veulent-ils ? Il faut que tu leur aies donné quelque grand sujet d'admiration et de joie, que je ne comprends pas, que ton père ne peut partager.

Dorval. - Mon père, la joie de vous revoir nous a tous transportés. Puisse le ciel, qui bénit les enfants par les pères, et les pères par les enfants, vous en accorder qui vous ressemblent, et qui vous rendent la tendresse que vous avez pour moi ! Lysimond.


 

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