Jouvet : Formules sur le sens du théâtre et l'art du comédien

Publié le par Maltern





Louis Jouvet 1887-1951 : Quelques formules sur le sens du théâtre et le métier de comédien


* Pas de théorie ni de science du théâtre : « Le théâtre reste une énigme ; aux questions qu'il pose, les réponses ne peuvent se constituer en système. »

« Il n'y a pas de définition du théâtre. Il n'y a pas d'explication de cet acte étrange qu'est une représentation. »


* Pourquoi aller au théâtre ? pour contempler son reflet mais aussi pour être troublé devant le vertige d'une effigie : « Par un étrange goût dont on n'a pas encore trouvé et dont on ne trouvera sans doute jamais toutes les raisons, dans ce refuge, dans ce faux paradis, dans ce lieu que des métamorphoses dérisoires, des supercheries puériles, une magie enfantine rendent le plus vain, le plus fallacieux, le plus inutile de tous les lieux humains, mais où l'homme apporte cependant ce qu'il y a de plus pur, de plus désintéressé, de plus sincère au moment où il y pénètre... l'homme se regarde lui-même... L'homme vient au théâtre pour se contempler à travers ses semblables, pour se refléter dans l'acteur qui est sur la scène... Il devient son propre miroir... Il croit qu'il se voit. Il vit de cette autre présence, de cette vision. Ce n'est qu'un vertige. En fait, on peut dire aussi bien qu'il cesse d'exister. » [Témoignages sur le théâtre, p. 187].

* Une fonction spirituelle et quasi mystique du théâtre, contre les « tranches de vie »

« Pour moi, le théâtre est chose spirituelle ; un culte de l'esprit ou des esprits. » Ou encore : « Le théâtre est une de ces ruches où l'on transforme le miel du visible pour en faire de l'invisible. » [Interrogations sur le théâtre]

[Pour un « théâtre d'art », - qui ne soit pas de recherche comme l'expression le recouvre souvent -, investi d'une mission, Désir de restaurer la convention théâtrale et de servir le texte. Jouvet Dresse un véritable réquisitoire contre le théâtre réaliste, naturaliste, celui des « tranches de vie ». ]

* Retour vers la tradition ? Amoindrissement du spirituel, la mort de l'imagination et du merveilleux, vulgarité du langage. « Abandonnée par la poésie, dépouillée de sa magie, cette merveilleuse convention théâtrale que nous avaient léguée les classiques semble à jamais perdue et son caractère spirituel est remplacé par une convention nouvelle : l'invention du "quatrième mur". Il s'agit donc de tenter de "retourner" à la vraie tradition du théâtre. Si le théâtre d'aujourd'hui tend vers quelque chose, c'est vers une vie où le spirituel paraît avoir reconquis ses droits sur le matériel, le verbe sur le jeu, le texte sur le spectacle. »

Regagner l'intimité avec le public, lutter contre la débauche des décors ou des scènes majestueusement machinées et truquées. Il s'agit de revenir à un plateau épuré, à un décor cherchant au plus juste à manifester « l'état d'esprit » de la pièce.

* Dédoublement du comédien ? Jouvet connaît bien la thèse de l'identification à son personnage du comédien qui joue « de coeur », qui présupposerait la possibilité d'un dédoublement de la personnalité, telle qu'elle est énoncée dans le Paradoxe sur le Comédien de Diderot. Jouvet n'a pas l'esprit de système : il préfère parler de « disponibilité », de goût pour la métamorphose, de ne plus avoir une vie mais des vies multiples, se composer chaque jour une individualité nouvelle, satisfaire un besoin permanent d'évasion et d'incarnation.

Acteur ou comédien... ? De ce point de vue, Jouvet avait établi une distinction professionnelle entre acteur et comédien. « L'acteur ne peut jouer que certains rôles ; il déforme les autres selon sa personnalité. Le comédien, lui, peut jouer tous les rôles. L'acteur habite un personnage, le comédien est habité par lui. » [Réflexions du comédien, 1938]

Il s'agit donc pour le comédien de se désincarner de lui-même afin d'approcher, par le travail et la discipline, par l'imagination vive et la sensibilité, une présentation du personnage et témoigner pour lui auprès du public.

Dans son Propos sur le comédien, Jouvet pointe trois phases par lesquelles le comédien passe.

Il connaît d'abord celle de la vocation, de la sincérité, l'illusion d'être autre qui trouble sa personnalité et son existence.

Puis vient la phase de la désillusion, lorsque le comédien commence à se rendre compte que la possession du personnage est illusoire.

Il découvre alors la simulation, la convention théâtrale et les contraintes. La vérité du théâtre n'est pas une vérité réelle, le spectateur et l'acteur le savent tous les deux.

Enfin, la phase intuitive, rarement atteinte, est celle où la sensibilité du comédien s'égale au sentiment : « Blotti, logé dans l'œuvre, l'acteur vit au sein de cette œuvre une histoire qui s'accomplit avec lui. Il comprend que la création du poète dramatique est un état intérieur, une sympathie révélatrice... Ceci ne peut s'accomplir par la pensée, mais seulement par un état sensible, une pratique secrète du texte par quoi le personnage est délivré... Jusqu'ici l'acteur avait voulu jouer pour être autre ou plus que lui-même. Il joue maintenant pour être mieux. » [Propos sur le comédien, p. 217]

* « Tu n'as pas l'âme ni le coeur des personnages. Ce sont des mots que nous employons pour désigner un état de vie, traduire cette vie supérieure que tu agites, dont tu fais des remous sur l'assistance. Tu n'incarnes rien. Tu es plus ou moins "incarné par" et ceci est le point essentiel. C'est cela que j'appelle le "comédien désincarné"; c'est quand tu n'es plus toi-même, mais seulement le mannequin, ce vide, ce creux, inconscient, et conscient de cette inconscience, de cette modestie, de cette servilité humble - vide-toi de toi-même; c'est le commencement de cette pratique

[...] C'est de cela qu'il faut profiter, de cette pureté, de ce vide de soi qu'aucun autre ne peut atteindre sauf le mystique, sauf le fervent, sauf l'illuminé.

L'illumination du théâtre, ce n'est pas celle de la rampe, mais des âmes.

[Louis Jouvet, Le comédien désincarné, 1954, Flammarion]

* « On ne sera jamais Alceste. Alceste est un personnage qui existe avant nous, et qui existera après nous... Le personnage classique est quelqu'un qui existe beaucoup plus que nous. ». Pour approcher ce personnage, il ne faut pas venir avec une conception, une intention toutes faites. Le travail du comédien procède de la sensation jusqu'au moment où le sentiment juste apparaît. »

Avec Madeleine Ozeray dans l' Ecole des femmes en 1938

* Qu'est-ce qu'enseigner le théâtre ? « (L. Jouvet) Ce qui m'intéresse, ce n'est pas de fournir des premiers prix bien vernis, c'est de vous donner le contact avec vous-mêmes, sur des choses que j'ai expérimentées avant vous, des réflexions que j'ai faites à force de jouer la comédie pendant trente ans, que j'applique à ce que vous êtes. Je voudrais que vous sentiez en vous mon expérience. C'est ça la tradition d'un métier, que ce soit pour un métier manuel ou un autre. Il y a dans un métier manuel, en plus d'une expérience technique, une sensibilité proprement dite. Ce n'est pas seulement qu'il faille faire quelque chose de telle manière parce que c'est ainsi. Quand un artisan dit: Il ne faut pas faire ça ainsi, cela tient à des raisons profondes, à la connaissance parfaite qu'a l'artisan soit de la matière qu'il emploie, soit de l'usage auquel est destiné l'objet qu'il veut faire, et que seule l'expérience peut lui donner.

Ce qu'il faut que vous appreniez, en trois ans (et le métier de comédien serait le premier du monde si vous appreniez cela), c'est à vous connaître vous-mêmes. Le "connais-toi toi-même" de la philosophie antique, c'est tout le métier du comédien, tout son art. Se connaître soi-même par rapport à Alceste ou à Marguerite Gauthier, ce n'est pas donné à tous les gens qui font de la philosophie. »

[Louis Jouvet, Tragédie classique et théâtre du XIXe siècle, cours au conservatoire, publié s en 1968, Gallimard]

* Plus qu'une articulation, la diction est la rencontre d'un style : « (Jouvet) il y a différents styles comme il y a différents auteurs. Quand vous aurez compris ces différents styles des différents auteurs, vous aurez le secret de la diction. On ne doit pas jouer Marivaux, Musset, Beaumarchais, Racine de la même manière.

Tu le comprendrais si tu avais joué une pièce de Bernstein, écrite avec des points de suspension, des interjections, à côté d'une pièce de Giraudoux, où il y a une phrase qui commande par son style un mécanisme différent de la sensibilité de l'acteur. Le mécanisme de la sensibilité chez l'acteur, la façon dont il dispose sa sensibilité, est fonction de l'écriture de la scène. Tu ne peux pas te comporter sensiblement dans une phrase de Marivaux comme dans un vers de Victor Hugo. C'est cependant ce qui caractérise à peu près, à l'heure actuelle, l'exécution de ce répertoire. »

[Louis Jouvet, Tragédie classique et théâtre du XIXe siècle, cours au conservatoire, publié s en 1968, Gallimard]

* « Pétrir » le texte l'exercice de diction équivaut à un pétrissage.

« Jouer une scène, c'est d'abord la dire. »

 « En le disant simplement dans la clarté de la diction, tu te sentiras atteint par ce qu'il y a à l'intérieur du texte. »

* Le texte contient l'état physique dans lequel il a été créé : « S'informer de l'action d'une pièce par la lecture d'un petit résumé en espagnol imprimé sur le programme paraît insuffisant et en tout cas, peu commode pour suivre un spectacle. A cette objection que je faisais à un jeune étudiant colombien, celui-ci me répondit, qu'il éprouvait cependant de grandes satisfactions car il croyait comprendre parfaitement. « [...] je ne sais pas non plus le latin et j'entends parfaitement la messe. »
Cette assimilation hardie, cette comparaison, place le débat dans son vrai sens: le but du théâtre n'est pas de faire comprendre mais de faire sentir

[...].Le texte contient l'état physique dans lequel il a été créé. Les mots d'une phrase ou d'un vers sont les traces et les cicatrices des sentiments du poète. L'essentiel d'une phrase ou d'un vers ne relève ni de la grammaire ni de la syntaxe ni de la rhétorique, ni même paradoxalement de sa signification immédiate, mais des sensations et des sentiments que le poète a cristallisés en écrivant ses mots ou ses phrases.

[...] Le texte, le langage, apparaît ainsi la profonde émanation de ceux qui l'ont formé, de ceux qui le parlent; il est le plus haut témoignage de leur façon de vivre et de penser.
Dans une nation, le langage et le vocabulaire contrôlent l'inspiration des poètes, l'esprit et les moeurs du public. »

[Jouvet, Prestiges et perspectives du théâtre français : Quatre ans de tournée en Amérique latine 1941-1945, 1945, Gallimard]

* Entre dire le texte et jouer le rôle : « (Elle) Je vois bien ce que je veux faire, mais je n'y arrive pas toute seule. (Jouvet) A chacun des mots que tu dis, il faut que tu sentes ce que ça représente. A chacun des mots que tu dis, il faut que le sentiment monte en toi, que tu sois baignée par ce que le mot exprime. Si tu fais cet exercice, en appelant en toi, à mesure que tu penses le mot, le sentiment que ce mot exprime, à un moment donné, les sentiments monteront en toi au fur et à mesure avec tant d'intensité que tu pourras presque jouer intérieurement le texte sans le dire, que tu seras obligée de le dire. A ce moment-là, tu joueras le rôle. »

[Jouvet, Tragédie classique et théâtre du XIXe siècle, cours au conservatoire, publiés en 1968, Gallimard]

 « Le théâtre multiplie, amplifie en nous la vie, et, plus et mieux qu'aucune autre occupation, la met en forme d'énigme; seule réponse si l'on peut dire, si l'énigme peut se dire réponse. Et il me paraît que cette énigme n'a de réponse que dans l'invention ou l'imagination d'un au-delà avec lequel nous communiquons incompréhensiblement par la poésie, par "l'esprit", par une interprétation de la réalité.

[...] Le théâtre est fait pour apprendre aux gens qu'il y a autre chose que ce qui se passe autour d'eux, que ce qu'ils croient voir et entendre, qu'il y a un envers à ce qu'ils croient l'endroit des choses et des êtres, pour les révéler à eux-mêmes, pour leur faire deviner qu'ils ont un esprit et une âme immortels.

Comment? de quelle façon? Ceci ne me regarde plus, ou plutôt cela me regarde, mais en tant qu'intermédiaire.

Au moins le théâtre est fait pour se mystifier soi-même et les autres; j'entends non pas abuser de la crédulité pour l'amusement, mais créer la contemplation, l'extase, la méditation, pour s'initier aux mystères qui nous entourent et que nous portons en nous ».



Voir : Louis Jouvet ou l'Amour du théâtre,Jean-Noël Roy, collaboration Jean-Claude Lallias (2002), [Agat Films, SCÉRÉN-CNDP et France 3 ; 52 min

Elvire/Jouvet 40 : film de Benoît Jacquot, d'après le spectacle de Brigitte Jacques, avec Philippe Clévenot et Maria de Mederos, cassette VHS, INA, 1986.

Lire : Louis Jouvet : Réflexions du comédien, Librairie théâtrale, 1986.

Louis Jouvet : Molière et la Comédie classique, Gallimard, 1986.

Louis Jouvet : Tragédie classique et Théâtre du XIXe siècle, Gallimard, 1968.

Louis Jouvet : Le Comédien désincarné, Flammarion, 2002. Des textes écrits entre 1939 et 1950.

Louis Jouvet :Témoignages sur le théâtre, Flammarion, 2002. Des textes destinés par Louis Jouvet à la Bibliothèque d'Esthétique.

Paul-Louis Mignon : Louis Jouvet, qui êtes-vous ? 1988 Une biographie de Louis Jouvet.

Sitographie : http://www.geocities.com/louis_jouvet : Un bon site visiblement fait par un passionné.


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