Lecoq : La rose des efforts : verticale tragique, horizontales du dialogue, diagonales des sentiments.

Publié le par Maltern

 

 

« Le mime d'action nous fait découvrir que tout ce que fait l'homme dans sa vie peut être résumé à deux actions essentielles : « tirer et pousser ». Nous ne faisons jamais rien d'autre ! Ces actions se déclinent en « être tiré et être poussé », « se tirer et se pousser » et trouvent leur place dans des directions multiples : en face, sur les côtés, derrière, en oblique... J'ai appelé cela : la rose des efforts.

Il s'agit d'un espace directionnel adaptable à tous les mouve­ments de l'homme, qu'ils soient physiques ou psychologiques, que ce soit un simple mouvement du bras ou une passion dévorante, un geste de la tête ou un désir profond, tout nous ramène au  « tirer / pousser ».

Arlequin refuse d'aller à la guerre. Tout le monde autour de lui essaie de le convaincre. Il commence par refuser catégorique­ment, s'obstine, puis progressivement se laisse convaincre, pour finir par accepter. Chacun alors se réjouit, mais il se rétracte... puis finalement décide daller seul au front, en première ligne, prêt à tuer tout ce qui bouge. On essaie alors de lui faire comprendre que ce peut être dangereux, qu'il pourrait peut-être rester en arrière. Rien n y fait. C'est maintenant lui qui entraîne son monde avec force, chacun essaie de le retenir.

La structure motrice de ce thème (bascule de situation) peut se résumer essentiellement au « tirer / pousser », avec variation des niveaux puis inversion des forces :

                                                                                                      

Je pousse quelqu'un à avancer... il refuse

Je le devance et le tire par la main... il résiste

Je le tire plus fort... il me tire dans l'autre sens

Je tire encore plus fort... il cède

Il vient avec moi... il me dépasse

Il m'entraîne... je résiste

Je le lâche... il s'échappe

Trois directions principales sont contenues dans la rose des efforts les verticales, les horizontales et les obliques. L'action du rameur (assis ou debout) comme celui du scieur de long sont horizontaux. Ce sont des aller-retour entre pousser et tirer. Sonner les cloches, grimper, soulever, porter, lancer le disque antique sont des actions verticales. Enfin les mouvements obliques se trouvent chez le bûcheron, ou chez le passeur qui fait avancer sa barque avec une longue perche.

Ces trois mouvements se rapportent à trois mondes dramatiques différents. Le « tirer / pousser » de face correspond au « toi et moi ». Il y a dialogue avec un autre, que l'on retrouve dans la commedia dell'arte ou dans le clown. Le mouvement vertical inscrit l'homme entre le ciel et la terre, entre zénith et nadir, dans un événement tragique. La tragédie est toujours verticale : les dieux sont à l'Olympe. Les bouffons aussi, mais dans l'autre sens : les dieux sont souterrains. Quant à l'oblique, elle est sentimentale, lyrique, elle s'échappe sans que nous sachions où elle retombera. Nous sommes alors dans les grands sentiments du mélodrame.

Tous les territoires du théâtre peuvent être situés dans l'espace, de manière très précise et les mouvements physiques que nous étudions, des plus simples aux plus complexes, s'inscrivent dans ces dimen­sions dramatiques. J'aime, je tire ! Je hais, je pousse ! »

[Jacques Lecoq, Le corps Poétique, 1997, Actes Sud-Papiers]


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