Aulu-Gelle : l'acteur Polus avec l'urne de son fils joue Electre de Sophocle

Publié le par Maltern










Aulu-Gelle (Aulus Gellius Rome vers 130)

L'acteur Polus et son urne...


[Une étonnante anticipation des techniques de jeu qui se servent de la mémoire affective... On ne peut s'empêcher de penser à Stanislavski et surtout aux techniques de Lee Strasberg utilisées à l'Actor's Studio. On remarquera également que le rôle d'Electre est tenu par un comédien. ]


« Il y avait en Grèce un acteur d'une très grande réputation, qui surpassait tous les autres par l'éclat et la beauté de son jeu et de sa diction. On dit qu'il s'appelait Polus, et il joua beaucoup les tragédies des poètes célèbres avec justesse et passion. La mort priva ce Polus d'un fils qu'il aimait énormément. Quand il pensa avoir porté ce deuil assez longtemps, il revint à la pratique de son art. A cette époque, pour jouer Électre de Sophocle, il devait porter une urne supposée contenir les restes d'Oreste. L'argument de cette pièce veut qu'Électre, portant les restes de son frère dans une urne, se lamente et déplore sa prétendue mort. Donc Polus, revêtu du costume de deuil d'Électre, retira du tombeau l'urne contenant les restes de son fils et, l'embrassant comme si c'était celle d'Oreste, remplit tout le théâtre, non de simulacres et d'imitations, mais d'un chagrin et de lamentations authentiquement vécues. Ainsi donc, on crut voir jouer une pièce ; c'était une douleur véritable qui se jouait. » 


[Aulu Gelle, Nuits Attiques, VI , traduction François Collard]

Les Nuits attiques, sont présentées comme un ensemble d'entretiens vespéraux entre amis sur des sujets de grammaire, de critique littéraire et d'histoire.


Et pour les latinistes... voici le texte


« V. Historia de Polo histrione memoratu digna.


1 Histrio in terra Graecia fuit fama celebri, qui gestus et vocis claritudine et venustate ceteris antistabat:

2 nomen fuisse aiunt Polum, tragoedias poetarum nobilium scite atque asseverate actitavit. 3 Is Polus unice amatum filium morte amisit.

4 Eum luctum quoniam satis visus est eluxisse, rediit ad quaestum artis.

5 In eo tempore Athenis Electram Sophoclis acturus gestare urnam quasi cum Oresti ossibus debebat.

6 Ita compositum fabulae argumentum est, ut veluti fratris reliquias ferens Electra comploret commisereaturque interitum eius existimatum.

7 Igitur Polus lugubri habitu Electrae indutus ossa atque urnam e sepulcro tulit filii et quasi Oresti amplexus opplevit omnia non simulacris neque imitamentis, sed luctu atque lamentis veris et spirantibus. 8 Itaque cum agi fabula videretur, dolor actus est. »


Le texte de Sophocle : Electre [Episode IV]


[Agamemnon, roi de Mycènes est a été assassiné par Clytemnestre sa femme et son amant Egisthe. Ils règnent sur la cité. Électre, fille d'Agamemnon, est recluse et crie vengeance contrairement à sa sœur Chrysothémis, plus peureuse. Elle compte sur le retour se son frère Oreste pour châtier les coupables. Oreste est de retour, mais par ruse il a fait croire à sa mère et à Egisthe qu'il est mort. Electre est désespérée mais Oreste se fait reconnaître par elle avant d'aller au palais tuer Clytemnestre. La pièce s'achève alors qu'il s'apprête à tuer Egisthe.]

[Oreste et Pylade entrent en compagnie de deux serviteurs tenant une urne de bronze.]


ORESTE

Ô Femmes, avons-nous bien été renseignés ?

Sommes-nous arrivés à destination ?


LE CORYPHÉE

Que veux-tu ? Que viens-tu faire dans les parages


ORESTE

Je voudrais bien trouver la demeure d'Égisthe.


LE CORYPHÉE

C'est ici ! Oui, tu as été bien informé.


ORESTE

Qui de vous préviendra les maîtres de ces lieux

Que nous sommes ici ? Nous sommes attendus.


LE CORYPHÉE

C'est elle qui se doit de vous faire annoncer.


ORESTE

Ô femme, entre au palais, et fais vite savoir

Que quelques Phocidiens désirent voir Égisthe.


ÉLECTRE

Quel malheur ! Seriez-vous venus jusqu'à Mycènes

Pour confirmer le bruit qui se répand partout ?


ORESTE

Non, j'ignore cela. C'est le vieillard Strophios

Qui m'envoie vous donner des nouvelles d'Oreste.


ÉLECTRE

Qu'est-ce donc, étranger ? Une angoisse me mine.


ORESTE

Nous apportons sa cendre : elle gît en cette urne

Modeste, tu le vois. Oreste a trépassé !


 ÉLECTRE

Je suis si malheureuse ! Ah ! la chose est donc vraie !

Ma douleur est ici, sous mon doigt : l'œil l'atteste !


ORESTE

Si tu pleures ce pauvre Oreste, oui, en effet,

C'est bel et bien son corps que renferme ce vase.


ÉLECTRE

Etranger, permets-moi, par la grâce du ciel,

Si sa cendre est dedans, de la prendre en mes mains

Pour verser des sanglots, pour gémir à la fois

Sur mon malheur sans fin et sur celui des miens.


ORESTE

Apportez-lui l'objet. Je ne sais qui elle est,

Sa réclamation, cependant, est valable :

C'est sans doute une amie, quelqu'un de sa famille.


[Les serviteurs donnent l'urne à Électre]


ÉLECTRE

Relique de celui qui fut si cher aux hommes,

Reste du souffle de vie d'Oreste : Ah ! espoirs

Désormais fracassés ! Ah ! quel gouffre entre lui,

Qui partit grâce à moi, et celui que j'accueille !

Malheureux, tu n'es plus que néant dans mes mains.

Pourtant, ton avenir était si prometteur

Quand tu quittas ces lieux. Oui, j'aurais dû mourir

Avant de t'envoyer de par ma volonté

Dans un exil lointain pour afin de te garder

Du meurtre. Oui, bien sûr, on t'aurait mis à mort

Comme ton père : au moins serais-tu au côté

De lui, dans son tombeau. Car hélas, aujourd'hui,

Tu es mort sans éclat, bien loin de ta patrie,

Bien loi de moi aussi. Quelle infinie tristesse

Que mes si tendres mains n'aient point lavé ton corps,

Et ne l'aient point paré. Je n'ai pas recueilli

Tes restes consumés par un feu frénétique :

Oui, ce sont d'autres mains qui ont pris soin de toi ;

Et ce qui nous revient n'est qu'une pauvre cendre

Au fond d'un petit vase, ô malheureux enfant !

L'ardeur qui fut la mienne autrefois, est bien vaine

Aujourd'hui, moi qui t'ai protégé tant de fois.

En ce temps, c'était moi qui t'aimait, pas ta mère !

Tu n'étais point blotti dans les bras des nourrices,

Mais dans les miens. Souvent tu aimais m'appeler

« Sœurette ». Et maintenant, dans l'espace d'un jour,

Tu t'es évanoui pour rejoindre la mort.

Oui, tout s'est envolé avec toi dans un vent :

Notre père a péri, moi, je suis presque morte,

Toi, la mort t'a saisi... Nos ennemis jubilent.

Notre mère ne peut plus contenir sa joie,

Cette mère dont tu m'as dit secrètement

Que tu envisageais bientôt le châtiment.

Mais de cela, le sort qui nous est si funeste

Nous en a bien frustrés : aujourd'hui, à la place

D'un visage chéri, on m'offre un peu de cendre,

Une ombre de toi-même. Hélas ! malheureux corps !

C'est affreux ! Quel retour abominable ! Hélas !

Frère aimé, tu me tues ! Allons ! accueille-moi

Dans ton séjour obscur, je veux qu'à ton néant

Réponde mon néant, afin que dans l'Hadès

Je sois auprès de toi. Quand tu étais en vie,

Tout nous était commun : or j'aspire à la mort,

À ne plus être loin de toi dans le tombeau :

Après tout, les défunts ne souffrent plus chez eux.


LE CORYPHÉE

Électre, songes-y, tu es une mortelle ;

Oreste aussi l'était. Apaise tes sanglots,

Car c'est là le destin que nous devons subir.


[Traduction Philippe Renault]


Electre : entre matricide et crime politique : un choix.  


« Adepte du « tout ou rien », inconsolable absolue, Électre vue par Sophocle est l'une des personnalités les plus fortes de tout le répertoire dramatique grec. On peut la comparer avec l'Antigone du même auteur dans la fermeté des convictions et le courage sans limite. Mais là où cette dernière agit dans le sens de l'amour, Électre, elle, tourne ses regards vers le « côté obscur », avec une seule finalité, une fixation même, qui tient de la pathologie : venger son père et se débarrasser de meurtriers impies doublés de tyrans odieux. Une autre différence notable avec Antigone, sa rage continuelle, ses éruptions verbales, voire sa morbidité, qui n'ont rien à voir avec le calme, la « force tranquille » de l'héroïne thébaine qui marche au supplice avec une fière résignation.


Toutefois, Électre a en commun avec Antigone la certitude d'être dans son bon droit, et elle n'éprouve visiblement aucun remords à réaliser avec Oreste son plan terrible, contrairement à l'Électre d'Euripide, un moment désarçonnée par l'horreur de son acte. Il est vrai que le meurtre d'Égisthe et de Clytemnestre ne semble pas avoir beaucoup choqué Sophocle, au point que sa tragédie exclut toute idée d'une vengeance divine, normalement consécutive à tout matricide. En effet, chez Eschyle et Euripide, les Érinyes, déesses de la vengeance, interviennent aussitôt l'assassinat perpétré.

Dans les Euménides d'Eschyle, dernier volet de l'Orestie, Oreste devra procéder, non sans difficulté, à sa purification. De tout cela, nulle trace chez Sophocle, qui termine la pièce sur la fin de la malédiction des Atrides que ce meurtre, que l'on peut qualifier de légitime, a permise.

La question d'une quelconque suite à donner à un acte si terrible, aussi lourd de conséquences dans la mentalité grecque, ne se pose même pas. Beaucoup d'auteurs antiques et même contemporains se sont d'ailleurs sentis troublés par une fin aussi brutale. D'aucuns y ont vu une justification tous azimuts de l'assassinat politique dans des circonstances particulières, comme Antoine Vitez dans sa mise en scène d'Électre en 1971 et 1986, qui a comparé, pour la justifier, la liquidation expéditive des deux Atrides avec les assassinats des plus ignobles collaborateurs à la Libération. Ainsi, dans le personnage d'Égisthe revu par Vitez, on reconnaît ouvertement Pierre Laval ! »

[Philipe Renaut]


Commenter cet article