Théâtre de la Jacquerie : Coco perdu d'après Louis Guilloux

Publié le par Maltern
















(Claire Gernigon, André Riot-Sarcey et Pierre Trappet,
hors scène)

Vous trouverez le texte de l'adaptation et le dossier de présentation aux lien suivants :

COCO--PERDU_bouzigue-Select.doc Coco perdu [ Th. Jacquerie] : Un fichier Word téléchargeable

Bouzigue-Select_Dramaturgie-Coco-perdu.doc Coco perdu Dossier [Th. Jacquerie] Un fichier Word Téléchargeable

Bonne lecture !

Maltern

Proposition pour une divagation spectaculaire et intime

 

Coco c'est un homme qui soliloque au soir de sa vie.

Sa femme l'a-t-elle quitté ?

Sans doute, sans doute pas, mais à vrai dire, là n'est pas l'essentiel. Pour se quitter, n'est-ce pas, il faudrait s'être rencontré ?


Il semble que le vieil homme qui se parle à lui-même parce qu'il n'a plus personne à qui parler divague.

C'est un pauvre "Coco perdu"...

Les pensées, les souvenirs, les images affluent dans le plus grand désordre apparent.

Bavardage de fil en aiguille, à bâtons rompus.

Les vivants qu'il croise dans les rues semblent se taire bien qu'ils lui parlent et qu'il réponde. Coco est seul. Coco déambule dans son musée intérieur tout le temps de ce week-end d'attente et d'angoisse inavouée.

Les images d'un vieux documentaire où le Tsar Nicolas plonge à poil dans les eaux de la Neva côtoient le visage du voisin mort qui chaque Dimanche mangeait seul dans son jardin devant une fleur.

Plus loin, c'est le regard d'un Arabe qui encadré de gen­darmes fume une cigarette avec des menottes aux mains et juste à côté c'est cette conversation de bistrot où deux ivrognes se demandent si dans le fond la Révolution tout de suite ça dégagerait pas un peu l'horizon ?

Les vivants, eux, rejoignent ce bric à brac immobilisés dans leur pose : c'est la vendeuse de billets de loterie, la chance qui passe, l'Evangéliste qui prêche, le représen­tant en représentation, le notable qui après avoir été bien noté prend bonne note de tout et de rien, et tant d'autres...

Galerie de portraits tendres ou grimaçants. Inventaire à la Prévert de tous les élans, misères et désespoirs du monde.

Coco se demande si tout cela a bien du sens. Il se demande même s'il faut vraiment en chercher un. Coco est en pleine dérive.


"Quelque fois il me vient de drôles d'idées. Oui. Il se passe bien des choses, je me dis, mais au fond il se passe rien. On n'arrive jamais nulle part. Il s'passe rien, ou bien tout se passe, ou plutôt se déplace au fur et à mesure que le temps s'en va, et, en même temps rien ne bouge."

[Extrait Dossier]




(Deux personnages ambigus, l'un blond, l'autre brun, Mas­culo et Fé­mina, en smokings, têtes de poupées coiffées années 50 appa­raissent dans une poursuite à l'entrée du rideau.)

 

CHANSON 1

 

Un pas devant, deux pas derrière

 

Un pas devant, deux pas derrière

Un jour on gagne, deux jours on perd

Un pas devant, deux pas derrière,

Faut surtout pas faire de manières

 

Un jour y passe, puis l'aut' le suit

Et v'la l'troisisème qui s'pointe aussi

Ainsi de suite, suit suit la suite

Sweet love baby, sweet, sweet, my sweet

 

Un pas devant et deux pas derrière

Un jour amour et trois jours guerre

La vie c'est comme une java

Il ne faut pas faire de faux pas

 

Quand on y pense, un pas de danse

Ça fait bouger, mais rien n'avance

L'essentiel c'est d'être en mesure

Et que beaucoup, longtemps, ça dure

 

Un pas devant, un pas derrière

Des p'tits bonheurs des grosses misères

Un pas devant un pas derrière

Les gros devant, les p'tits derrière

 

(Ouverture du rideau. une pièce un parquet, du papier peint. Un seul meuble : la bergère. Coco est assis sur la bergère.)


 

TABLEAU 1.

 

MONOLOGUE COCO.


Coco, Masculo-Le Gendarme, Fémina-L'Idiot.

 

 

Coco : Dans la salle d'attente, j'veux pas dire dans le hall de la gare centrale, j'vous parle pas du hall de la gare routière, -celle des petits chemins de fer départe­mentaux dans le temps, le tortillard qu'on l'appellait. C'est le hall de la gare des grandes lignes que j'veux dire.


Comme j'men allais hier soir après avoir acheté mon tabac à la mar­chande de journaux, y d'vait être dans les neuf heures, neuf heures et demie par là, un arabe est rentré bourré. Y disait qu'il voulait du travail et que personne lui en donnait. Les rares bonnes gens qui se trouvaient là s'en foutaient on pense bien... y z'y pouvaient rien, y'avait qu'à le laisser gueuler, mais comme il était bourré et qu'y gueu­lait de plus en plus fort et qu'y ges­ticulait, vous voyez ce que je veux dire, les gens s'écartaient. Y z'avaient la trouille forcé­ment ! Les si­dis, ça joue facilement du couteau, surtout une fois bourrés. Et alors quoi ? Moi j'y pouvais rien non plus. Il avait pas tous les torts remarquez, mais vous savez, moi... question politique, c'est fini. Fini depuis long­temps, oh la la ! Qu'est-ce que je fou­tais-là, moi ?

J'sais pas, à part que j'étais venu chercher mon tabac quoi. Et j'y viens tout le temps. Tiens hier matin en­core, mais là c'était un cas de force majeure, puisque Fafa prenait le train.

Donc hier matin, toujours à la gare mais ce coup là... dans le hall de la gare routière, pendant le p'tit coup d'orage qu'on a eu vers midi, juste au moment où Fafa ve­nait de passer sur le quai, et où moi je ve­nais d'apercevoir le commandant, voilà qu'on s'est trouvé,- on va pas me croire, devant un type enchaîné... Je blague pas. Un type, un homme si vous aimez mieux. Enchaîné. J'croyais que ça s'faisait plus. Enfin, j'y pensais jamais.

A côté du type, y avait un gros jeune bouffi de gendarme, qu'avait l'air de s'emmerder, j'vous dis que ça. Il re­gardait à la porte si la pluie allait pas bientôt fi­nir. Et là, y avait un troisième couillon, un vrai plouc celui-là, une tête de lard maigre et blanche à l'air idiot, il restait planté là, à regarder vers le fond du hall où y avait rien. On était pas loin de midi.

La preuve... c'est que j'venais de conduire Fafa au train de midi, et que si j'étais pas allé sur le quai avec elle, c'est qu'elle a pas voulu. Elle m'a dit qu'elle saurait bien se débrouiller toute seule - et puis aussi parce que aussi avant de passer le portillon, - j'avais pourtant pris mon billet de quai, voilà que j'aperçois le commandant !

On l'appelle comme ça pour rigoler, parce que c'est un ancien combat­tant. Fafa a très bien compris la combine. Elle a pas du tout gueulé. "Mais bien sûr t'as raison, autrement il va filer !" Donc, Fafa et moi on s'est quit­tés comme ça.

Faut dire qu'elle était pas trop chargée, et qu'elle était tout le ma­tin d'une douceur d'agneau, trouvant tout bien, tout facile, ayant même réussi à boucler sa valise toute seule. Ca s'était jamais vu !

Elle a un peu insisté, pour partir un peu plus tôt. Parce qu'elle vou­lait passer à la poste. Elle avait une lettre à mettre et elle voulait la jeter elle-même à la boite. Le taxi a eu du mal à arriver à la poste vu qu'c'était le marché !

Elle est descendue du taxi pour aller jusqu'à la boite. J'aurais pu le faire à sa place. Elle a pas voulu. C'est ça qui m'a mis la puce à l'oreille. Enfin faut pas les contrarier.

Alors c'est là qu'j'ai aperçu le commandant et que l'orage a commencé. On a couru un petit peu pour aller se réfugier dans le hall de la gare routière. Le comman­dant allait prendre son car, et là...


(Musique et entrée en scène du gendarme)


Alors là... minute de silence hein... ! Ah dis donc !


Masculo-Le Gendarme : Ca s'arrange pas !


Coco : Il parlait de la flotte. y s'en foutait. Remar­quez. C'était histoire de causer. (Au gendarme.) C'était du temps de saison !


Masculo-Le Gendarme : Oh ! Mais y a pas que ça qui s'arrange pas, va !


Coco : Ah bon ?


Masculo-Le Gendarme : On en voit maintenant des drôles, des vertes et des pas mûres, et même de toutes les cou­leurs, quoi !


Coco : Ca c'est sûr !


Masculo-Le Gendarme : Trop de salauds sur la terre ! Pas besoin d'aller bien loin. Tiens c'ui-là !


Coco : J'ai cru qu'il voulait parler du type enchaîné. Pas du tout, c'était l'autre, l'idiot, c'était lui le salaud.


Masculo-Le Gendarme : Mais non, pas lui ! Les types dans le train, ah ceux-là si j'les t'nais alors là ! Mais qu'est-ce qu'on peut faire nous autres ? Malheureux de voir ça quand même !


Coco : Mais qu'est-ce qui s'est passé ?


Masculo-Le Gendarme : Demandez-z'y ! D'où ça que tu re­venais ?


Fémina-L'Idiot : De la Creuse !


Masculo-Le Gendarme : Qu'est-ce que tu foutais dans la Creuse ?


Fémina-L'Idiot : Ben, la saison, trois mois...


Masculo-Le Gendarme : Ouvrier agricole, ça c'est du bou­lot, puis du matin au soir hein ? Alors ?


Fémina-L'Idiot : Ben j'revenais dans le train.


Masculo-Le Gendarme : (Riant) Y z'y ont tout fauché dis donc ! Tout ce qu'il avait gagné dans ses trois mois. Mais tu dormais ou quoi ?


Fémina-L'Idiot : J'sais pas moi...


Masculo-Le Gendarme : T'étais saoul ?


Fémina-L'Idiot : Non.


Masculo-Le Gendarme : Tu saurais les reconnaître ?


Fémina-L'Idiot : Non.


Masculo-Le Gendarme : Qu'est-ce que vous voulez qu'on foute nous, dans des conditions pareilles ? D'abord c'est pas aux gendarmes de rien faire, ça regarde la police. Il vient nous dire ça à nous... Et quand c'est que tu t'es aperçu de l'affaire ?


Fémina-L'Idiot : Quand j'mai réveillé. J'devais changer pour mon car, là... et puis c'est dans la cour...


Masculo-Le Gendarme : (Riant) C'est là qu'y s'est aperçu qu'il avait plus son morlingue. Combien qu't'avais ?


Fémina-L'Idiot : Quatre-vingt mille.


Masculo-Le Gendarme : Mais aussi, sacré bon dieu, on fait attention ! T'as joué ?


Fémina-L'Idiot : Joué ?


Masculo-Le Gendarme : Aux cartes ?


Fémina-L'Idiot : Non.


Masculo-Le Gendarme : T'as bu ?


Fémina-L'Idiot : Un p'tit coup de rouge...


Masculo-Le Gendarme : Rien qu'un p'tit coup ?


Fémina-L'Idiot : J'avais mon litre. J'ai payé un coup...


Masculo-Le Gendarme : Et après t'a roupillé !


Fémina-L'Idiot : P'être !


Masculo-Le Gendarme : Eh bien voilà ! (Il rit.) Ils t'ont fauché ton morlingue pendant que tu roupillais. Ils sont descendus dès qu'y z'on pu, ni vu, ni connu ! Eh ben ! Tu vas te faire recevoir, toi en ren­trant chez toi ! Si bien qu'il a même plus d'quoi payer son billet mainte­nant. Et dans les quarante kilomètres à faire, hein ? pour ren­trer dans son village. Quand j'vous dis qu'y a trop de salauds !


Coco : Moi j'voulais bien donner quelques sous à l'idiot, mais j'étais gêné, l'idiot d'mandait rien !


Masculo-Le Gendarme : Pensez-vous, il a qu'à se démer­der !


(Le mur du fond se referme sur la scène.)


Coco : Je m'plais pas ici... C'est mort. Faut pas ou­blier qu'jais ha­bité Paris pendant vingt-cinq ans. C'est Fafa qu'a voulu qu'on re­vienne ici quand j'ai pris ma re­traite. Moi j'étais pas très chaud, mais j'voulais bien. On s'rait au calme. On f'rait des balades. Alors on a acheté la villa, ça va faire huit ans, mais j'm'y plais pas. Huit ans. Vous savez, moi, j'y r'tourne jamais à Pa­ris. Rue Lacépède que j'habitais. J'aimais bien faire mon pe­tit tour sur la place de la Contrescarpe, descendre la Mouffe, tout ça, les Puces de la rue Gra­cieuse, y paraît que ça existe plus. On a tout foutu en l'air pour construire des immeubles comme partout. Des sociétés. Moi au fond j'tenais pas tant qu'ça à quitter Paris. A cause de Fafa surtout. J'lui disais "t'es jeune... t'as besoin de distraction, ici on a de copains. Là-bas t'auras per­sonne." Elle me répondait qu'ça lui était bien égal. J'ai toujours aimé la campagne qu'elle disait. C'est pas mon bled, mais c'est l'tien. C'qu'on a pu rigoler les pre­miers temps ! Quand on s'demandait comment on pourrait l'appeler la villa, on y a passé des soirées entières, en s'foutant de tous ces ballots qui met­tent une plaque à côté d'leur porte : "Mia Casa", "Dernière Escale". Nous on voulait pas d'ça. J'lui disais, "vaudrait mieux rien mettre, ça fait bourgeois," elle rigolait : " Bourgeois ? Tu vas pas faire de politique, et du moment que ça nous plaît on n'a pas de compte à rendre à per­sonne."

Elle avait raison en un sens. "Tiens, qu'elle a dit, on va l'appeler La Coquette, tu trouves pas ? " J'ai dit oui. On a fait graver en ita­lique et dorer ce nom là sur une plaque de marbre qu'on a fait sceller à côté de la porte. Moi j'trouvais ça pas mal.

Seulement ce matin, Fafa partie, j'avais pas envie de re­tourner à la ville. J'aime pas les maisosns vides. Mar­rant c'qui s'passe dans les gares quand même. Moi j'fais pas exprès, ça se trouve comme ça. J'y peux rien. Je me demandais si l'idiot avait pris son car. Le v'la qu'arrive àç la ferme et sa femme qui lui demande : " où sont les sous ? " Pourvu qu'elle aille pas se mettre dans l'idée qu'il les a dépensé avec une putain... Parce qu'elles vous croient pas toujours les femmes, hein ? En­fin, ça nous regarde pas, et puis on n'y peut pas grand chose.

Si fallait compter tous les pas qu'on fait, pour rien, sans s'en rendre compte. J'voulais passer chez moi voir si l'facteur m'avait pas apporté quelque chose.

C'est rare remarquez, mais moi non plus j'écris pas sou­vent des lettres, et puis... Il était pas loin de midi et demi. En passant de­vant la poste, je me suis dit : pour­quoi Fafa a pas voulu que je mette sa lettre à la boite ? Oh... et puis, qu'est-ce que ça peut me foutre ? Elle est bien libre...

Rue Poincaré, y avait personne non plus, que la vieille vendeuse de billets de loterie qu'avait l'air de grelot­ter malgré le beau temps. "La fortune, le bonheur, la chance qui passe... !" et à ce moment là, tout un cortège d'automobiles avec un ruban blanc au poignées a tra­versé la rue. C'était le grand mariage pour lequel on avait entendu les cloches. Ils revenaient de chez le pho­tographe et ils al­laient à l'hôtel pour le repas. J'ai tout juste pu aper­cevoir la jeune mariée en blanc, à côté de son jeune époux en noir, parmi les fleurs, au fond de la voiture. Bon, qu'ils s'arrangent, ça nous regarde pas non plus !

[Extrait de Coco Perdu, Tableau 1 , Théâtre de la Jacquerie]









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