Exposition Coloniale de 1931 : Artaud découvre le théâtre Balinais

Publié le par Maltern



DANS cet immense concours d'attractions réunies actuellement à Vincennes, il semble que, voulant plaire et distraire le plus grand nombre, on n'ait guère songé à la qualité des spectacles offerts. Les danses créoles sont présentées par les coryphées des bals « nègres » de la rue Blomet et de Montparnasse, les danseuses khmères sont si parcimonieusement révélées au public que c'est relativement comme si elles n'étaient point, les danseurs africains sont éparpillés, submergés par la foule, invisibles. Sauf celle que diffusent des milliers de postes de T.S.F., de pick-up, pas de musique: On n'entend dans le soir monter que la voix chevrotante et monotone des chanteurs arabes, les fantaisies primaires des orchestres militaires ou municipaux.

   Il est cependant un spectacle de la plus haute valeur esthétique, et d'une inoubliable beauté.

   Près du palais des Indes Néerlandaises, de cette merveille qui contenait les plus somptueux joyaux d'art de l'exposition, où les vitrines s'étoilaient de l'éclat des ors, des pierres précieuses enchâssés dans les bijoux les plus rares et les plus délicats que des mains subtiles et fines d'asiatiques aient ciselés et portés, prés de cet atroce monceau de cendre, subsiste encore, simple, net, parfait, comme tout ce que l'on construit en Hollande, le théâtre de Bali. C'est là que, chaque soir, danseuses et danseurs de Bali, s'animent au son du Gamelan. A l'opposé des autres îles de la Malaisie, Bali n'est qu'une possession nominale pour les Hollandais qui ont laissé aux radjahs, aux indigènes, la plus entière liberté d'action, de coutumes et de rites. Séparée de Java par le détroit qui porte son nom, Bali est traversée par une chaîne de montagne du Nord-Ouest au Sud-Est. C'est là que demeurent les dieux, cependant que les esprits affectionnent plus particulièrement les forêts nombreuses, certaines impénétrables, qui couvrent le sol de cette île abondamment habitée. Le brahmanisme y règne, mais c'est le culte de Siva qui est le plus fréquemment célébré. Un même esprit, une âme universelle anime les hommes, les animaux, les plantes. Aussi est-on fort près de Dieu lorsqu'on exalte les caractères et les réminiscences que suggèrent les incarnations et les métamorphoses des enveloppes de ces âmes multiples et unique, puisque pareille au souffle d'un vent frais qui naît, s'élève et s'évanouit dans l'espace, cette âme est destinée à rentrer dans le sein de la divinité. L'âme s'extériorise dans le rythme divin. L'homme s'offre à la divinité par le truchement de la beauté créé par son corps en mouvement. En langue balinaise, pas de mot pour désigner l'art et les artistes. L'art est un sentiment profond, indéfinissable et indéfini, et non pas un fait. D'autant que l'art se manifeste aussi bien dans l'art de peintre et orner sa maison pour un homme, de se parer et d'être belle pour une femme, de se tenir décemment, de marcher avec noblesse et distinction.


Tout concourt à l'aristocratie de la pensée et du mouvement. Amis des animaux qui sont, paraît-il, à Bali d'une familiarité édénique, on oppose aux forces terribles de la forêt, de la redoutable nuit, aux démons, la persuasion, la douceur; on conquiert par la douceur. L'homme ne doit rien désirer trop passionnément, sans quoi son âme suit sa pensée et lui-même demeure sans âme. Les dieux n'accueillent les voeux des humains que par l'offrande de la beauté. La danse est un rite, danse poème, mouvement créé par l'esprit possédé ou conquis. Les doigts bougent insensiblement, les poignets. puis les avant-bras se déroulent en lianes, les moins deviennent fleurs, le torse, le corps ondulent, les pieds posés légèrement de côté dans une contrainte qui en déploie les séductions sont gagnés de cette houle, tout le corps décrit une guirlande baroque. La tête est portée comme un joyau insensible, les yeux dessinés, allongés, impassibles, ouverts sur l'infini. Le Gamelan, orchestre de gongs, de cistres, de flûtes, semble plus évoquer des génies épars que commander à la danse. Les hommes saints, les vulgaires, les bouffons, sont tentés par les nymphes. Les héros combattent les dragons tout éclaboussés d'or. Car sur tout ceci s'étend une patine dorée, rutilante. Les séductions des nymphes ne sont que de transparentes allusions. Pas de mimique sensuelle, un jeu des regards, les doigts s'agitant lentement comme des feuilles de sensitives. Tout est mesure : « L'honnête homme ne doit point passer dans le sillage d'une jeune fille pour en respirer le parfum ». Même à l'Exposition Coloniale, en ce théâtre de Bali, il semble que l'on soit aux extrêmes de la sensibilité asiatique, aux confins d'une beauté primitive et savante. »


VU n° 173 du 8 juillet 1931 p.995


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