Michel de Certeau - Extrait de "L'ordinaire de la communication"

Publié le par Maltern

[Doc : De la rencontre à l'écriture pour le plateau

"Théâtre du Réel " formation Licence et Deust C.Me]

 


Michel de Certeau - Extrait de « La communication ordinaire » (Pour se convaincre du poids de la prise de parole et du récit quand on est un « homme ordinaire » et réinvestir l'intérêt dans le quotidien du langage et le langage quotidien )

 
Michel de Certeau 1925-1986 / / Luce Giard

La communication ordinaire


[En analysant les formes de ce qu'ils ont appelé « l'ordinaire de la communication », Michel de Certeau et Luce Giard tentent d'en déga­ger les traits les plus saillants. Ils se montrent surtout sensibles à son ambivalence, cette communication oscillant entre les formes de la massification culturelle déjà observées et un besoin croissant de recon­naissance individuelle.]


« La communication est le mythe central de nos sociétés partagées entre le développement de la circulation et l'atomisation. D'un côté, l'accent est mis sur tout ce qui circule (gens, choses et savoirs), sur les voyages, les transports et ces grands échangeurs d'idées et d'images que sont les écoles et les médias. De l'autre, notre organisation sociale ne cesse d'éparpiller et de fragmenter groupes, individus et traditions, en défai­sant la logique interne qui structurait d'anciens savoirs, un usage des relations, une langue de l'ordinaire et de la mémoire propre à habiter les gestes et les mots. À mesure que croît l'information distribuée dans tout l'espace social, décroissent les relations entre les pratiquants de cet espace. La communication devient ainsi le paradoxe et le système de la jonction entre ce qui informe et ce qui relie: la distribution de commu­nication augmente, mais sa réalité diminue. Au coeur de ces tensions, on trouve le lieu et ce qui relève du local.

Informer, c'est d'abord surmonter les résistances du lieu et les opacités qui lui sont attachées, pour produire un système de la transparence. C'est quitter le local et le particulier pour le moins familier, pour l'au­delà des frontières du lieu. Au contraire, la relation concerne la singula­rité d'un lieu particularisé comme intersection de chemins individuels, transformé en point de rencontre. D'où des équilibres subtils entre ces différents niveaux et une contradiction fondamentale entre leurs objec­tifs. D'où aussi la possibilité de politiques différentes, l'une de type tech­nologique, l'autre de type social, la première soucieuse de matérialiser par la technique les transversalités de l'information, la seconde attachée à créer, restaurer ou protéger des espaces de relation.

Nous n'avons pas à choisir entre ces deux systèmes (qui constituent deux figures historiques de société), pas plus qu'il n'est question de se laisser prendre aux nostalgies d'un autrefois illusoire, paré de tous les charmes de la convivialité sociale et menacé par la grande ombre de la technolo­gie. Mais il s'agit d'expliciter l'enjeu politique et théorique qui sous‑tend un ensemble de mesures proposées et de préciser comment des mesures compensatoires peuvent être proportionnées aux nécessités de l'heure, alors que certains cherchent le salut dans une fuite en avant technologi­que et que d'autres préconisent le recours aux nouvelles technologies comme autant d'euphorisants sociaux. Si ces technologies ne peuvent renouveler à elles seules les rapports sociaux, comme on veut souvent le croire ou le faire croire, leurs effets conjugués posent en termes de plus en plus graves la question des relations sociales, dont le mauvais état présent a pour symptômes visibles le succès de la psychanalyse et la multiplication des propositions de thérapie qui font florès. (... )

Le caractère le plus évident de la communication, c'est son extrême nécessité: elle seule rend possible la vie de l'individu, c'est‑à‑dire l'apprentissage constitutif de la nature humaine et l'insertion du vivant dans ces multiples systèmes d'interaction qui donnent aux groupes comme à l'ensemble du corps social de prendre forme et identité. Par rapport à ce caractère premier, les modes et les outils de la communication sont secondaires, pour autant que la voix humaine, la relation à autrui et la variété des situations d'interlocution aient part dans cette communica­tion. Preuve a contrario de cette nécessité, le poids terrible des peines carcérales d'isolement, l'horreur de ce statut d'incomunicado rendu célè­bre par les geôles de Franco, ou à l'inverse la torture par l'imposition d'un flot sonore continu de paroles d'endoctrinement et la présence immémo­riale de graffiti dans les lieux d'emprisonnement. Autre marque de la force de ce besoin, quels qu'en soient le support et le contexte: l'essor de la messagerie dans les expériences locales de télématique; ou le désir de créer à l'usine des conseils d'atelier où les ouvriers puissent s'exprimer librement sur leur travail, mais cette liberté de parole est considérée avec méfiance. À juste titre. Prendre la parole, c'est prendre pied dans sa sphère d'existence, c'est déjà prétendre à une modeste prise de pouvoir. La circu­lation de la parole porte en germe le renversement des pouvoirs établis, d'où l'attention des régimes autoritaires à contrôler l'échange des paroles, des informations et des idées et leurs efforts sans fin pour s'assurer une totale mainmise sur tous les modes de communication.


Dans la misère des situations de pénurie, l'ordinaire de la communication profite de manière positive de la présence des médias. Ainsi cet ancien délinquant, racontant après dix‑sept ans de prison ce qu'avait signifié le droit enfin accordé en 1974 de disposer d'une radio dans sa cellule et de choisir ses émissions. Il disait, avec émotion et gratitude, les bienfaits de France‑Culture, devenue sa station de prédilection parce que la publicité n'y vantait pas des achats impossibles en prison et pour ses émissions élaborées, riches de contenu, «comme une fenêtre ouverte sur un autre univers». Ainsi encore cet enfant séquestré pendant sept ans dans un placard et qui dut de ne devenir ni fou ni idiot aux quelques fragments de communication volés fugitivement, de manière interstitielle, par le trou de la serrure de son placard ou par la grâce de son jeune frère qui ouvrait de temps en temps le cachot pour regarder avec lui en cachette la télévision comme une fenêtre ouverte sur d'autres lieux de la société des hommes, des images de corps et des bruits de mots, des informations et des stimuli, toute une nourriture indispensable pour maintenir un esprit en vie.

Indispensables encore ces lieux intermédiaires de parole, à la géographie sans cesse réinventée par l'usage quotidien, ces bourdonnements de messages éparpillés, échangés à la hâte, à l'arrêt des autobus, dans les files d'attente des guichets administratifs, devant l'étal au marché, sur le perron de l'immeuble ou devant la batterie des boîtes aux lettres, à la sortie des écoles ou devant la photocopieuse du bureau de poste, à la laverie automa­tique ou au café, dans tous ces lieux familiers et publics, ni miens ni vôtres, faits pour passer, pour servir à tous, pour échanger des paroles et des biens, pour s'approcher (un peu, pas trop) des autres, pour s'informer sans s'effa­roucher, pour se mêler sans se livrer, pour commenter et discuter, au fond pour vérifier et réactiver son appartenance à une communauté de voisi­nage ou de travail. Aux plus timides, à ceux dont l'insertion sociale est plus incertaine, le compagnon chien apporte son aide: « Quand je sors mon chien, les gens me parlent. » Eux‑mêmes parlent à leur chien, partenaire attentif de monologues infinis. Étranges pudeurs de la ville peuplée de paroles et de silences, faite de contiguïtés et de solitudes. »

[Michel de Certeau, L'ordinaire de la communication (en collaboration avec Luce Giard), in La prise de parole et autres écrits politiques, Paris, 1994, Éditions du Seuil, pp. 165‑166 et 174‑176.]


En marge de Michel de Certeau... pour préparer les questions de la rencontre

- L'entrée dans le lieu et les premiers gestes ou premières paroles : que fait-il avant de dire ou que dit-il avant de faire. (Cf. l'ouvrier qui se met en tenue avant de parler ou parle, puis se met en tenue)

- Chercher moins la quantité de l'information, que l'usage des relations, la langue de l'ordinaire : la mémoire (ce à quoi renvoie dans tel lieu et à cette époque) tel mot tel geste. Le local / non l'universel. Le familier/ l'anonyme. Cf. les personnages qui interviennent dans le récit : penser qu'on n'écrira pas nécessairement un monologue... »Pré-voyez » le plateau.

- Dans ce lieu : qui venait qui parlait, qui disait quoi ? Il y a des lieux différenciés pour dire : propos de table, d'atelier, de magasin, d'apprenti... Situer quels lieux ? Qui parle ? Qu'y dit-on ? Quels enjeux les prises de paroles ?

- Dans la rencontre tentez non pas de venir en « enquêteur » ou « étudiant » (vous obtiendrez des informations) tenter de faire revivre la relation (quelles personnes, où, et pour quoi cette rencontre) Dans la relation obtenir la dimension du non-technique, de l'inutile, celle du relationnel, imaginaire etc. Informatif-neutre / Relationnel-personnel. [De quel pas vif, lent, noble, enthousiaste, marchait-il, entra-t-il...n'oubliez pas qu'un personnage c'est aussi un ancrage dans le sol : cela se construit ou se revit par les pieds, Cf. marche et démarches chez Lecoq et l'extraordinaire Philosophie de la démarche de Balzac.c-à-d de quel ton me parle-t-il, parlait-il aux autres ? Lui parlait son chef, son père etc.)

Les technologies de l'information / contre le lien social : plus j'informe et moins je suis en lien.

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