Boris Cyrulnik : Le récit une action restructurante

Publié le par Maltern

* A quoi sert de parler de son passé ? Le récit comme action resructurante et thérapeutique.

[Doc : De la rencontre à l'écriture pour le plateau

"Théâtre du Réel " formation Licence et Deust C.Me]


«e Où le récit est une action.

 

Le récit permet de contextualiser les âgés, parce que c'est d'abord un acte : pour parler, il faut disposer son corps pour capter l'attention de l'autre. C'est donc une interaction. Mais c'est de soi qu'on va parler, des événe­ments qui nous ont constitués en tissant la trame de notre histoire. Le récit est un travail d'identification à soi. Enfin dire qui l'on est, ce qui nous est arrivé, ce qu'on a pensé et ce qu'on a senti, cela provoque toujours un très fort retour d'émotion qu'il va falloir maîtriser malgré tout à l'intention de l'autre. Le récit constitue un travail total de maîtrise des émotions, de recherche d'identité, d'arti­culation de la pensée et de relation à l'autre. Ce n'est pas rien. Et s'y ajoute encore un immense effet tranquillisant : « Mon angoisse s'en va si ma fille me parle. Mais si c'est moi qui parle, mon angoisse part encore plus vite. » Cet effet peut s'expliquer par la dimension affective de la parole, du fait de partager son intimité, de se confier.

Cette contextualisation de l'âgé l'insère dans son milieu, le fait vivre au présent et neutralise l'effet palimpseste. « Quand je suis seule, j'ai tellement le temps de penser, que me reviennent en mémoire tous les échecs du passé... quand je parle, j'ai envie de ne pas les ennuyer et je raconte mes bons souvenirs et mes échecs. Mais quand je raconte mes échecs, je les transforme... », m'expliquait cette dame âgée, veuve, terriblement seule, et qui se métamorphosait dès qu'elle commençait le récit de sa vie. Le récit offrirait aux âgés ce que la fuite dans l'action offre aux adultes.


A l'époque où notre culture permettait aux âgés de raconter leurs histoires d'anciens combattants et leurs souvenirs d'enfance, le récit, en les contextualisant, leur permettait de travailler à nouveau leurs souvenirs et leurs émotions pour se fabriquer une prothèse psychologique. Quand le cerveau des âgés défaille, quand notre culture ou nos structures familiales empêchent cette fonction du récit, l'effet palimpseste se manifeste. Si l'observateur a une théorie cyclique de l'homme, il dira que l'âgé retombe en enfance. S'il a une théorie constructiviste, il parlera de rétrogenèse du cerveau. Et s'il pense que l'homme doit s'élever au‑dessus de la boue originelle, le mot « dégradation » lui viendra à l'esprit.


Une société sans commémoration réduit le temps à une succession incohérente d'instants qui passent et ne vont nulle part. Elle détruit l'historicité qui donne le sens et joue un si grand rôle dans le maintien de l'identité des âgés et de l'appartenance des jeunes. En ne donnant pas de sens à la souffrance des anciens, elle empêche le tra­vail du deuil et laisse flotter au fond des jeunes une culpabilité rageuse qu'ils expriment contre n'importe quoi, à moins qu'ils ne se soignent en s'engageant dans une action humanitaire.


Or, les religions, l'histoire des peuples et les récits d'anciens sont commémoratifs. Ces mythes prescrivent des rites qui structurent notre univers : le déroulement d'une année se rythme alors autour de ces événements récités; chaque geste banal prend sens, chaque vêtement, décor, objet, qui composent notre univers quotidien, s'imprègne d'histoire. Sous l'effet du récit, tout un ensemble de fonctions se structure et crée un monde de sens. La fonction sociale des vieux, c'est peut‑être de fabriquer du récit.


Or, notre culture méprise les souvenirs. Les fêtes déri­soires des monuments aux morts témoignent de la dégra­dation de nos commémorations. Noël et la fête des mères deviennent des moments d'angoisse et même des pics épi­démiologiques de suicide. Jusqu'aux années soixante, ces célébrations avaient un effet glorifiant et intégrateur.


Aujourd'hui, elles soulignent l'étendue de la solitude. En 1968, vingt pour cent de la population vivait seule; bien­tôt, ce sera trente pour cent. Il y a déjà un million de « familles » monoparentales, plus de quinze millions de personnes âgées sans famille.[1] En 2020, on prévoit deux millions de personnes totalement dépendantes[2].


Contrairement à ce qu'on croit, la campagne n'est pas apaisante pour les âgés. Au contraire même, elle ajoute une privation sensorielle à la privation sociale. Les âgés ruraux se suicident beaucoup plus que leurs compagnons d'âge citadins qui peuvent encore se contextualiser, se promener, parler, rencontrer, sortir, écouter des confé­rences et voir des expositions. Car la vie intellectuelle ne consiste pas seulement à penser. Lire, c'est vivre, c'est bouger, c'est chercher quelqu'un à qui parler pour débattre, c'est se stimuler, se disputer, se renforcer; c'est rencontrer, voyager, vérifier, aimer, détester. De quoi organiser de nombreuses journées. C'est pourquoi les âgés se suicident plus en Vendée et dans l'Yonne, alors que la Méditerranée aux promenades faciles et le Sud-­Ouest si convivial ont le plus faible taux de suicide parmi les âgés[3].


Les règles culturelles les plus métaphysiques organisent les rites d'interactions les plus physiques. Réunir la famille pour des repas rituels, disposer les corps pour la prière, échanger des aliments saturés de signification tels que le pain et le vin des chrétiens, le miel et les racines des juifs, les fruits des bouddhistes, constituent une véri­table structure sensorielle de chaque instant qui ordonne les comportements et provoque des émotions au plus pro­fond de chaque fidèle[4]. Cette sensorialité quotidienne structurée par le mythe possède un effet biologique puisque la mort doit attendre pour faucher[5]. Les mala­dies tuent moins pendant la Pâque juive et la fête boud­dhiste de la Moisson de la Lune, il n'y a pratiquement pas de suicides pendant le Ramadan.

Les suicides des âgés, qui, depuis 1980, augmentent fortement en Occident, témoignent ainsi d'une dérituali­sation. Au Japon, ce sont les femmes âgées et les enfants qui se suicident le plus[6] : elles survivent, seules à la mai­son, dans un monde quotidien privé de sens et de ren­contres. Les enfants vivent dans un monde de contraintes qui les affolent[7], alors que les hommes continuent leurs activités traditionnelles.

Le couple, ce « mouvement collectif à deux[8]», crée facilement un monde de sens qui stimule et protège les individus. Quand on suit mille personnes pendant les « quatre-vingt premières années de leur vie », en les interrogeant rétrospectivement ou en enquêtant auprès de leur entourage[9], on découvre que la psychose est rare (deux pour cent), alors que cinquante pour cent de la population n'échappent pas à un ou plusieurs épisodes de dépression anxieuse au cours de leur existence. Les femmes sont plus souvent dépressives et anxieuses que les hommes, qui sont plutôt alcooliques ou accidentés du fait de leurs troubles du comportement. En revanche, les couples âgés résistent mieux à l'épreuve de l'âge que les solitaires. « Mon mari me rendait bonne, belle et intel­ligente... Sans lui, je ne sais même plus faire la cuisine... Mes journées sont toujours les mêmes. » Tout ce qui donne sens étaye les individus.

Parfois, les souvenirs ne peuvent pas se raconter, ils ne sont pas tous socialisables. Je pense à ces personnes qui n'osent pas avouer que leur déportation a été le plus beau moment de leur vie. Un homme conservait la nostalgie de cette époque où « là au moins, on s'entraidait ». La libéra­tion, en le rendant à la solitude, a détruit les structures affectives qui étayaient son moi fragile... dans le camp de déportation ! Le discours collectif a pour fonction de créer un mythe qui rassemble les individus du groupe autour d'une même représentation : un totem intellectuel en quelque sorte. Celui qui ferait le récit de son bonheur dans les camps de déportés remettrait en cause l'union intellectuelle et affective du groupe. Il faudrait l'exclure pour préserver le groupe. Dans ce cas, l'accusation de folie ou de perversion fournirait des alibis pour son rejet. C'est pour cela que les partis politiques qui s'organisent autour d'un totem intellectuel préfèrent exclure qu'évo­luer. L'exclusion de celui qui pense autrement permet de préserver l'unité des fidèles[10].

Pour prendre sa place dans un groupe, on doit donc faire le récit que ce groupe est capable d'entendre. Un de mes patients, vigneron à Bandol, avait vécu pendant la guerre d'Algérie un événement tragique : sa compagnie avait été attaquée par sept Algériens qui, connaissant par­faitement le terrain, avaient réussi à la scinder en deux, si bien que chaque moitié de la compagnie française s'était mise à canonner l'autre. Pendant plusieurs heures, il avait connu l'horreur et la stupidité. Il avait vu autour de lui ses amis déchiquetés... il attendait son tour. Dès son arri­vée à Bandol, son père et ses frères lui ont dit : « Tu passes des vacances en Algérie pendant que nous, on tra­vaille. Tu défends les intérêts des colons, pendant que nous, on se lève la peau pour toi. » Sans dire un mot, il avait enfilé son bleu de travail et commencé à tailler la vigne. Mais pendant des années, il revoyait chaque soir, avec la précision et dans le silence d'un film muet, le visage fracassé de son voisin de chambre et les giclées rythmées de la fémorale coupée de son jeune lieutenant qui s'est regardé mourir en quelques minutes. Récit irra­contable dans l'armée française qui avait conseillé de se taire. Récit irracontable dans sa famille qui ne pouvait l'entendre.

On ne pourra plus donner sens aux choses dans des sociétés sans histoire. Les chasseurs de la préhistoire se faisaient enterrer avec leurs arcs et leurs flèches, leurs femmes avec des poteries peintes. Nos anciens décoraient leurs murs avec des bouquets de sabre et leurs cheminées avec des obus sculptés. Ils faisaient de l'histoire avec toute chose. Qui chantera l'odyssée du réfrigérateur ? Qui contera l'épopée du téléviseur? Qui se fera enterrer avec sa voiture?

Un adulte qu'on fait taire peut gagner sa place avec ses bras, en travaillant. Imposer le silence à un enfant n'empêche pas ses souvenirs de tracer dans sa mémoire l'histoire secrète qui constitue son identité. Empêcher le récit d'un âgé, c'est interdire la seule action qui lui reste, c'est l'empêcher de prendre sa place, c'est l'exclure, l'isoler affectivement et socialement, le rendre confus, désorienté dans un monde dépourvu de sens et de senso­rialité.

C'est pourquoi les âgés ne font pas du tout le même récit selon le lieu où ils parlent. Les âgés solitaires ruminent leur passé. Privés du regard des autres, ils ne se voient pas vieillir et se fâchent quand on signale leurs troubles. La violence intrafamiliale, si fréquente chez eux, est nourrie par un conflit qu'on croyait enfoui depuis longtemps mais qui resurgit à l'occasion d'une difficulté quotidienne apparemment banale. Cette violence, qui atteint le taux considérable de quarante pour cent des familles[11], est presque toujours une manifestation de l'effet palimpseste : « Je vois ma mère une fois par mois, c'est pour me faire reprocher mon mariage, il y a qua­rante ans », dit cette femme âgée de soixante ans qui, quoique professeur de français, ignorait l'effet palimp­seste décrit par Baudelaire.

Les âgés qui vivent en institution se rappellent davan­tage les faits anciens que les faits récents[12], à l'inverse des sujets demeurant à leur domicile. La dépendance ins­titutionnelle les incite peut-être à se rappeler le bon vieux temps. A moins qu'ils ne soient placés en institution parce qu'ils sont plus altérés. Les deux explications sont probablement vraies, mais la question pertinente serait plutôt : qui contextualise le mieux, la famille ou l'institu­tion ? Je connais des âgés terriblement isolés dans leur famille qui a voulu les garder pour ne pas se culpabiliser. Madame Bar.... soixante-douze ans, ignorait que ses enfants étaient au chômage et que son gendre était malade. Elle était fascinée par son désir de rejoindre en institution sa mère âgée de quatre-vingt-seize ans. Elle ignorait que ses petits-enfants passaient leur bac, mais n'avait pas oublié que sa mère l'attendait.

Le « réexamen de la vie» a été proposé à titre psycho­thérapique pour les âgés. Il s'agit d'un processus mental qui, quelle que soit la culture, se manifeste naturellement par le retour progressif à la conscience des expériences passées, notamment la résurgence de conflits non réso­lus. L'âge n'est pas un obstacle à la psychothérapie, puisque les récits ravivent les traces enfouies. Pour les âgés, c'est toujours aujourd'hui.

La psychodictature de l'adulte normal qui considère qu'il doit servir lui‑même de référence aux autres, est à l'origine d'un grand nombre de drames humains. Notre culture fait taire les âgés, comme elle a fait taire les enfants, les femmes et les étrangers, et tous ceux qui s'écartaient du récit normal. « Normal » ne veut pas dire «sain ». La norme est une définition statistique, ce qui explique qu'on puisse être anormal et sain. Mais quand on fait taire quelqu'un qui sort de la norme, on provoque alors des troubles relationnels.

Les âgés qui souffrent le moins de l'effet palimpseste sont ceux qui connaissent la vie intellectuelle la plus riche. Organiser pour eux un monde de l'intelligence, c'est stimuler leur cerveau, leur vie psychique et affective. Quand les conditions d'existence contextuelle sont créées, ce qui fait retour dans le monde mental, c'est tous les apprentissages qui ont été frayés au cours des années de formation[13]. C'est pourquoi les petits génies font presque toujours de beaux vieillards, à condition qu'ils entre­tiennent toute leur vie leurs performances intellectuelles d'enfant. Plus on est stimulé dans son enfance, mieux on vieillit... tant que le milieu fournit des stimulations.

Plus même, à âge égal, ceux qui ont un intellect en éveil vivront mieux et plus longtemps que les âgés qui se laissent engourdir[14]. A une nuance près : c'est la simple stimulation qui maintient la bonne santé et non pas la performance intellectuelle. Ce qui revient à dire qu'un idiot intéressé vieillira mieux qu'un intelligent désabusé. Comme chez l'enfant, qui ne peut apprendre à parler et à lire qu'à l'intérieur d'une relation affective apaisante, les âgés aux performances intellectuelles les mieux conser­vées sont ceux qui ont connu la vie affective la moins stressée.

Le stress peut avoir des effets cérébraux. Une émotion insoutenable, même déclenchée par une idée abstraite comme une insulte métaphysique ou une représentation symbolique (par exemple, le salut au drapeau), provoque toujours une augmentation des catécholamines et du cor­tisol sanguin : ce stress se manifeste par la rougeur, les larmes ou l'accélération du cœur. Or ces hormones du stress provoquent un gonflement des cellules du rhinencéphale[15]. Le calcium s'engouffre dans les canaux cellu­laires dilatés par le gonflement et provoque un éclatement des cellules. La partie cérébrale qui supporte le traitement de la mémoire et de l'affectivité se trouve ainsi sclérosée par des informations abstraites ou même métaphysiques !

Les centenaires, très souvent, ont connu une existence à «basse tension émotionnelle[16]». Leur existence sans stress s'explique par un type de personnalité difficile à bouleverser bien plus que par une protection qui sup­primerait les épreuves. A cent ans, ils sont encore plas­tiques, intéressés par les nouveautés alimentaires, vestimentaires, culturelles ou techniques. Leurs observa­teurs parlent souvent d' « aptitude au bonheur» tant ils sont gais, sociaux et optimistes, comme ils l'ont été toute leur vie. Le mot « syntone » revient très souvent dans le témoignage de ces cliniciens[17], comme si le fait d'être sur la même longueur d'onde affective, active et verbale avait permis une insertion harmonieuse dans leur milieu depuis leur enfance. Dans leur grand âge, ils continuent à faire des projets parfois surprenants. Leur tête marche encore, quand leurs jambes défaillent. L'aptitude au bavardage pourrait alors nous offrir un bon indicateur de l'espérance de vie et de la qualité de la vieillesse. Alexan­dra David‑Neel, exploratrice du Tibet, avait demandé un passeport à la veille de ses cent ans et entrepris d'écrire un livre à cent un ans. Le désir d'exploration qui avait gouverné toute son existence vibrait encore dans sa tête, alors que son dos courbé l'obligeait à dormir assise[18]. Tous ceux qui meurent avant cent vingt ans mourraient-­ils de chagrin ? La tristesse qu'ils ressentent dans leur grand âge les fait mourir autant que celle qu'ils ont éprouvée... cent ans auparavant!


Il n'y a pas d'épilogue dans le discours de nos exis­tences. La vieillesse n'est pas le résumé du drame en trois actes de nos biographies. Je n'ai jamais entendu une per­sonne âgée raconter : « Mesdames et Messieurs, la repré­sentation de ma vie est terminée; j'ai été enfant, puis jeune, puis adulte, donc je vais vous dire maintenant ce que je pense des événements passés. » Parfois, dans leurs testaments, après leur vie, les vieillards nous font ce coup. Mais tant que cela se passe, cela n'est pas passé. Tant qu'ils vivent, ils croient vivre au présent et leur sen­timent de durée crée au contraire un goût d'éternité !

Il n'y a pas de prologue non plus : un enfant avant parole ne dit pas : « Mesdames et Messieurs, vous allez assister au film de ma vie. » Dès qu'il est là, sur Terre, il se cogne au réel. Lui aussi doit vivre au présent, mais il y vit avec son stock de vécu et son histoire qui remplit déjà l'immensité de son monde mental puisqu'elle commence avant sa naissance, quand il se représente les parents dont il est né et les parents de ses parents, quand il écoute le récit de sa filiation dans le groupe auquel il croit appartenir.

Il n'y a que des « cologues », des récits adressés à quelqu'un, à un moment donné. Ce récit‑là, c'est la der­nière écriture du palimpseste, celle qui raconte le crépus­cule des vieux. Il ne s'agit pas d'un retour à l'enfance, mais d'un retour de l'enfance dans le psychisme d'une personne âgée qui vit aujourd'hui, avec ce dont elle dis­pose pour alimenter ses représentations.

Cet équilibre antagoniste entre la trace et le récit, facile à observer chez les personnes âgées, s'applique en fait aux adultes et même aux enfants. Chez les adultes, le palimpseste s'écrit dans leur organisme grâce au pouvoir d'assimilation du sommeil paradoxal[19]. Mais l'individu se contextualise plus facilement car il peut agir, aimer et s'engager socialement. Ce qui explique les excès d'activité et de mentalisation des anxieux qui cherchent à enfouir les traces douloureuses. Chez les enfants, l'abondance du sommeil paradoxal et leur étonnante plasticité incor­porent toutes les traces. Mais leur avidité affective et leur hyperactivité les engagent intensément dans leur milieu et les enracinent.


Dans cette autre théorie de l'homme, le cerveau et la culture doivent s'harmoniser pour fonctionner ensemble. Si l'un vient à faillir, c'est l'ensemble qui s'effondre. La maladie d'Alzheimer serait alors une maladie de l'homini­sation. Elle n'a pas le temps d'apparaître dans un milieu sans culture. C'est la culture, inventée par l'homme, qui lui donne le temps de s'exprimer et l'on voit apparaître alors, dans le cerveau des hommes, la fonte de neurones, les plaques de fibrilles qui l'empêchent de fonctionner et qui se localisent sur la partie cérébrale la plus humaine, celle que ne possèdent pas les autres espèces vivantes : le cortex, apparu le dernier dans l'évolution du vivant, avec ses lobes préfrontaux qui anticipent, ses lobes temporaux qui traitent la parole, ses lobes visuo‑spatiaux qui donnent les images, et sa base du cerveau où siègent la mémoire et l'émotion. La motricité, la sensibilité, l'ali­mentation la soif et les fonctions vitales fonctionnent encore. Tout le reste est bon, sauf l'humain !


Si nous continuons nos progrès cérébraux et culturels, la mort en l'an deux mille deviendra prévisible. Dans les pays du tiers‑monde, on mourra des maladies de la civili­sation qu'on n'aura pas connue : modifications clima­tiques, famines provoquées par des troubles idéologiques et surpopulation détruisant les cultures mais fille de la procréation technique.

Dans les pays du demi‑monde, on mourra des bienfaits de la civilisation : excès d'aliments, de tabac, d'alcool et de sédentarité imposée par l'école et l'organisation des circuits sociaux. Le développement de notre conscience et la recherche de la sécurité augmenteront nos stress et leur toxicité neurologique. L'isolement social aug­mentera les manifestations pathologiques de nos cerveaux déshumanisés.


Tandis qu'un petit nombre d'individus du premier monde, parfaitement humanisés, qui toute leur vie auront vécu dans il affection, la sécurité et l'aventure sociale, vivront intensément les cent vingt ans de leurs promesses génétiques.

Jusqu'au jour où ils crieront : « Arrêtez la Terre ! Je veux descendre[20]. »


[Boris Cyrulnik, Les nourritures affectives, pp 230-241 éd ; Odile Jacob]



[1] Chiffres INSEE 1992.

[2] L. Cathala, secrétaire d'État aux Personnes âgées, dans Le Monde du 7 août 1992.

[3] J. Andrian, « Le suicide des personnes âgées de plus de 55 ans », Panorama du médecin, n'31 (1990).

[4] M. Boucebci, A. Amal Yaker, « Psychopathologie infanto-­juvénile dans les pays en voie de développement », in Traité de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, T III, PUF, 1985, p 111

[5] P. David, D. Smith, « Le sens et la mort ~, JAMA (éd. fr.), XV (1990), p. 729‑73'.

[6] Y. Christen, « La lettre mensuelle de l'année gérontologique », Alzheimer actualités, n°5 (1990), p. 6‑7.

[7] K. Hasegawa, « The Epidemiological Study of Depression in Late Life », Journal of Affective Disorders, sept. 1990, suppl. 1,p. 53‑56.

[8] F. Alberoni, le Choc amoureux, Ramsay, 1981.

[9] T. Helgason et al., « The First 80 Years of Life : A Psychiatric Epidemiological Study », Acta Psychiatrica Scandinavia, p. 85‑9'.

[10] P. Mannoni, La Psychologie collective, PUF ( Que sais-je ? n ° 2236), 1985.

[11] D. A. Kalunian et al., «Violence by Geriatric Patients who Needs Psychiatric Hospitalization », Joural of Clibnical Psychiatry, LI, N°8 (1990) p.3'0‑3'8.

[12] C. Holland, P. Rabbit, « Les gens âgés vivent‑ils réellement dans leur passé ? », Alzheimer actualités, n° 53 (1991).

[13] R. N. Butler, « The Life Review : an Interprétation of Remi­niscence in the Aged », Psychiatry, XXVI (1963), p. 65‑76.

[14] R. Katzman, Prix Potamkin, Laboratoires Spécia, 1992.

[15] Le rhinencéphale est le cerveau des émotions enfoui sous les hémisphères.

[16] V. Lehr, Revue du Conseil pontifïcal pour la pastorale des services de santé, n° 10 (1989).

[17] A. Karasawa, K. Kawashina, H. Kasahara, Alzheimer actualités, n° 50 (1990).

[18] J. Chalon, Le Lumineux Destin d'Alexandra David-Neel, Perrin, 1885, et visite guidée de sa maison à Digne.

[19] M. Jouvet, « Programmation génétique itérative et sommeil paradoxal », Confrontations psychiatriques, n' 27 (1986), p. 170‑171.

[20] Alfred Sauvy, qui a créé, aimé et travaillé toute sa longue vie.


Commenter cet article