Edward Gordon Craig : Les plein pouvoirs du metteur en scène sur le plateau et sur un acteur-marionnette.

Publié le par Maltern



Un décor conçu en 1903 par Gordon Craig pour Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare pour la compagnie d'Henry Irving.
C'est sa mère Ellen Terry
première actrice de la troupe pendant 14 ans qui joue.
L'espace complètement « ouvert »
est formé de colonnes mobiles de teintes neutres.
Toute l'attention est libérée
pour se centrer sur le jeu de l'acteur.
Une véritable révolution
à une époque ou la vision du spectateur était habituée
aux décors scrupuleusement réalistes,
au service de mises en scènes « archéologiques »






Edward Gordon Craig : Les plein pouvoirs du metteur en scène sur le plateau et sur  un acteur-marionnette.

[Edward Gordon Craig (1872-1966) est acteur et metteur en scène en particulier d’un Hamlet de référence qu’il monte  en 1912 à Moscou au Théâtre artistique. Il refuse tout réalisme et recherche l’expression en schématisant le décor, stylisant le geste et en jouant sur les lumières et les couleurs. Il rêve d’un spec­tacle fondé sur la danse et la musique, le jeu des lignes, des lumières et des couleurs, d’un art total où tout serait symbole. Il est fortement influencé par Ruskin. Sa défiance envers l’acteur c’est qu’il risque d’introduire l’accidentel et menance en cela la pureté du théâtre. C’est en ce sens qu’il conçoit l’acteur comme une « sur-marionette » manipulée par un « régisseur » omnipotent et omniscient. L’acteur n’a pas à incarner, vivre, interpréter, il n’a qu’à jouer scrupuleusement ce que lui indique le metteur en scène. ]

 

DE L’ART DU THÉATRE - Premier dialogue (1905) - Le metteur en scène, artiste du théâtre futur.

 

LE RÉGISSEUR

La place de l’acteur est sur le plateau, où, placé de certaine façon, parmi certains décors et certaines gens, il exprime, à l’aide de son intel­ligence, certains sentiments ; et la place du régisseur est précisément en face de tout cela, de manière à en avoir une vue d’ensemble. Si bien qu’eussions-nous trouvé l’acteur parfait qui serait en même temps le metteur en scène rêvé, il ne saurait cependant être en deux endroits à la fois. Sans doute il nous est arrivé de voir le chef d’un petit orchestre conduire, et tenir l’emploi de premier violon ; mais il ne le faisait point de son propre gré, et l’exécution en souffrait. Aussi bien ne voit-on pas que cela se pratique sous les grands orchestres.

 

L’AMATEUR DE THÉATRE

Donc, si je vous entends bien, personne n’aurait le droit de diriger la scène sinon le régisseur, - pas même l’auteur dramatique ?

 

LE RÉGISSEUR

Dans le cas seulement où celui-ci aura étudié, et connaîtra la prati­que des divers métiers du théâtre, c’est-à-dire l’interprétation, l’exécu­tion des décors et costumes, l’éclairage et la danse. Pas autrement. Les auteurs dramatiques qui n’eurent pas le théâtre pour berceau, ignorent en général ces différents métiers. Goethe, qui toute sa vie garda un jeune et vif amour pour le théâtre, fut, à beaucoup d’égards, un des plus grands metteurs en scène. Mais en s’attachant au théâtre de Weimar, il omit ce dont le grand musicien qui lui succéda sut se souvenir. Goethe admit qu’il y eût dans le théâtre une autorité supérieure à la sienne celle du possesseur du théâtre. Wagner, lui, eut soin de s’emparer de la maison, et y régna en marre, comme un baron féodal dans son château­fort...

L’AMATEUR DE THÉATRE

A voir la plupart des annales théâtrales il ne me semble pas qu’on ait grande considération pour l’artiste, à la scène ?

 

LE RÉGISSEUR

Il serait facile de dresser un réquisitoire contre le théâtre et son ignorance de l’Art. Mais on ne frappe pas un être accablé, sinon dans l’espoir que ce coup ne le remette debout. Et notre théâtre d’Occident est bien bas. L’Orient possède encore un théâtre. Le nôtre tire à sa fin. Mais j’attends une Renaissance.

 

L’AMATEUR DE THÉATRE Et qu’est-ce qui l’amènera ?

 

RÉGISSEUR

L’avènement d’un homme réunissant en sa personne toutes les qua­lités qui font un maître du théâtre, et la rénovation du théâtre en tant qu’instrument. Lorsque celle-ci sera accomplie, lorsque le théâtre sera un chef-d’oeuvre de mécanisme, qu’il aura inventé sa technique particu­lière, il engendrera sans effort son art propre, un art créateur. Ce serait trop long d’exposer ici en détail, comment ce métier, se développant peu à peu, se transformera en un Art indépendant et créateur. Déjà parmi les artisans du théâtre, les uns travaillent à sa construction, d’autres modifient les décors, d’autres encore, le jeu des acteurs. Et ces efforts doivent valoir quelque chose. Mais ce qu’il faut comprendre avant tout c’est que le résultat obtenu sera mince ou nul, tant qu’on essaiera de réformer l’un ou l’autre des métiers du théâtre, sans essayer simultanément dans le même théâtre de les réformer tous. Toute la renaissance de l’Art du Thédtre dépend de la mesure dans laquelle on comprendra cela. L’Art du Théâtre comporte tant de métiers divers, qu’il faut bien saisir dès le début que c’est une réforme totale et non partielle qui est nécessaire ; chaque métier étant en relation directe avec chacun des autres métiers, on ne peut donc rien attendre d’une réforme intermittente, inégale ; seule une progression systématique sera effective. C’est pourquoi la réforme de l’Art du Théâtre ne peut être réalisée que par ceux-là seuls qui ont étudié et pratiqué les divers métiers du théâtre.

 

L’AMATEUR DE THEATRE

C’est-à-dire par votre régisseur idéal.

 

LE RÉGISSEUR

Précisément. Vous vous souvenez qu’au début de notre conversa­tion je vous ai dit que la Renaissance du Théâtre avait pour point de départ la Renaissance du Régisseur. Le jour où celui-ci comprendrait l’adaptation véritable des acteurs, des décors, des costumes, des éclai­rages et de la danse, et saurait, à l’aide de ces divers moyens composer l’interprétation, il acquerrait peu à peu la maîtrise du mouvement, de la ligne, de la couleur, des sons, des mots qui en découlent natu­rellement, et ce jour-là l’Art du Théâtre reprendrait sa place, et serait un art indépendant et créateur, non plus un métier d’interprétation.

 

L’AMATEUR DE THÉATRE

Je vois bien où vous tendez, mais que sera la scène privée du poète ?

 

LE RÉGISSEUR

Que lui manquerait-il le jour où le poète n’écrirait plus pour le Théâtre ?

 

L’AMATEUR DE THÉATRE

La pièce.

 

LE RÉGISSEUR

En êtes-vous bien sûr ? Il n’y aurait plus de pièce au sens où vous l’entendez aujourd’hui.

 

L’AMATEUR DE THÉATRE

Encore faudra-t-il cependant qu’il y ait quelque chose, si vous vou­lez montrer quelque chose au public ?

LE RÉGISSEUR

Assurément, et c’est fort juste. Mais où vous vous trompez c’est en croyant que de toute nécessité ce quelque chose doit être fait de mots. Une idée n’est-elle point quelque chose ?

L’AMATEUR DE THÉATRE

Non.

 

LE RÉGISSEUR

Ainsi pour donner une forme à l’idée, libre à nous d’emprunter ou d’inventer les matériaux que nous voudrons, à condition qu’ils n’aient pas de meilleur usage par ailleurs ?

 

L’AMATEUR DE THÉATRE

Certainement.

 

LE RÉGISSEUR

Suivez donc attentivement ce que je vais vous dire et méditez-le une fois rentré chez vous. Puisque vous m’avez accordé tout ce que je demandais, voici de quels éléments l’artiste du théâtre futur composera ses chefs-d’œuvres : avec le mouvement, le décor, la voix. N’est-ce pas tout simple ? J’entends par mouvement, le geste et la danse qui sont la prose et la poésie du mouvement.

J’entends par décor, tout ce que l’on voit, aussi bien les costumes, les éclairages, que les décors proprement dits.

J’entends par voix, les paroles dites ou chantées en opposition aux paroles écrites ; car les paroles écrites pour être lues et celles écrites pour être parlées sont de deux ordres entièrement distincts.

Je suis heureux de voir que, bien que je ne fasse que redire ici ce que j’énonçais au début de notre conversation, vous en paraissez main­tenant beaucoup moins surpris. »

 
[E.G. Craig, De l’art du théâtre, traduction de Geneviève Seligman, Lui, Paris, Lieutier, 1942, pp.121-125]

 


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