Barthes : Brecht et l’éblouissement du Berliner à Paris en 1954

Publié le par Maltern

Barthes : Brecht et l’éblouissement du Berliner Paris 1954 : « Un théâtre à la fois révolutionnaire, signifiant et voluptueux, qui pouvait dire mieux ? »

  

  L’éblouissement

 Le Berliner Ensemble est venu en France pour la première fois en 1954. Certains de ceux qui l’ont vu alors ont eu la révélation d’un système nouveau, qui périmait cruellement tout notre théâtre. Cette nouveauté n’avait rien de provocant et n’empruntait pas les manières habituelles de l’avant-garde. C’était ce que l’on pourrait appeler une révolution subtile.
Cette révolution venait de ce que le dramaturge (en l’oc­currence Brecht lui-même) tenait pour parfaitement compa­tibles des valeurs que notre théâtre avait toujours répugné à réunir. Le théâtre brechtien, on le sait, est un théâtre pensé, une pratique élaborée à partir d’une théorie explicite, à la fois matérialiste et sémantique. Lorsqu’on a souhaité un théâtre politique éclairé par le marxisme et un art qui surveille rigou­reusement ses signes, comment n’avoir pas été ébloui par le travail du Berliner ? De plus, nouveau paradoxe, ce travail politique ne refusait pas la beauté ; le moindre bleu, la matière la plus discrète, une boucle de ceinturon, un haillon gris formaient en toute occasion un tableau qui ne copiait jamais la peinture et cependant n’eût pas été possible sans un goût très raffiné : ce théâtre qui se voulait engagé ne craignait pas d’être distingué (mot qu’il faudrait libérer de sa futilité ordinaire pour lui donner un sens proche de la « distancia­tion » brechtienne). L’ensemble de ces deux valeurs produi­sait ce que l’on peut considérer comme un phénomène inconnu de l’Occident (et peut-être précisément Brecht l’avait-il appris de l’Orient) : un théâtre sans hystérie.
 
Enfin, dernière saveur, ce théâtre intelligent, politique et d’une ascétique somptuosité, était aussi, conformément d’ailleurs à un précepte de Brecht, un théâtre plaisant : jamais une tirade, jamais un prêche, jamais, même, ce manichéisme édifiant qui oppose communément, dans tout art politique, les bons prolétaires et les mauvais bourgeois, mais toujours un argument inattendu, une critique sociale qui se mène hors de l’ennui des stéréotypes et mobilise le ressort le plus secret du plaisir, la subtilité. Un théâtre à la fois révolutionnaire, signifiant et voluptueux, qui pouvait dire mieux ?
   

Cette conjonction surprenante n’avait cependant rien de magique ; elle n’eût pas été possible sans une donnée maté­rielle, qui manquait - et qui manque encore - à notre théâtre. Pendant longtemps a régné chez nous, héritée d’une tradition spiritualiste que Copeau a très bien symbolisée, la conviction commode que l’on peut faire de l’excellent théâtre sans argent : la pauvreté des moyens devenait alors une valeur sublime, convertissait les acteurs en officiants. Or, le théâtre brechtien est un théâtre cher, par le soin inouï des mises en scène, par l’élaboration des costumes - dont le traitement réfléchi coûte infiniment plus que le haut luxe des scènes à grand spectacle -, par le nombre des répétitions, par la sécu­rité professionnelle des comédiens, si nécessaire à leur art. Ce théâtre à la fois populaire et raffiné est impossible dans une économie privée, où il ne pourrait être soutenu ni par le public bourgeois, qui fait l’argent, ni par le public petit-­bourgeois, qui fait le nombre. Derrière la réussite du Berliner, derrière la perfection de son travail, chose que tout le monde pouvait constater, il fallait donc voir toute une économie, toute une politique.

  

 

sais ce qu’est devenu le Berliner depuis la mort de Brecht, mais je sais que le Berliner de 1954 m’a appris beau­coup de choses - et bien au-delà du théâtre. »

[LE MONDE 11 mars 1971]


 

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