Le Théâtre Populaire : de « l’élitaire pour tous » de Vitez au « populaire pour peu ? » Jean-Pierre Vincent en 2001

Publié le par Maltern

  Le Théâtre Populaire : de « l’élitaire pour tous » de Vitez au « populaire pour peu ? » Jean-Pierre Vincent en 2001

 

 

 

 

[La notion de théâtre populaire a-t-elle un sens aujourd’hui ? En 2001, Jean-Pierre Vincent, metteur en scène et alors directeur des Amandiers de Nanterre répond à cette question posée par le CAES du CNRS. L’expression « Théâtre populaire » recouvre deux sens différents. L’ignorer c’est s’exposer à entrer dans des débats confus. Vitez en son temps pouvait parler d’un « théâtre élitaire pour tous ». Vincent, pose que la notion d’un « théâtre populaire pour peu » n’est pas dépourvue de sens. Entre les années 30-50 et l’époque actuelle l’idéologie a changé et le peuple a été transformé en public consommateur de spectacle. Le repli des « grands récits » des idéologies collectives, restreint le champ d’un théâtre populaire.]

  

 

 

« En amont de la question posée, j’en poserai une autre : le peuple est-il encore populaire ? En tous cas, il ne l’est plus au sens où on l’entendait dans les années 1930-50. La vie réelle des individus de notre société (qui n’est plus ce qu’elle était…) a très considérablement changé, en particulier dans son rapport avec les aspects collectifs de la vie. Le mot « populaire » était naguère relié, consciemment et inconsciemment, à un ensemble d’utopies et de combats politiques qui se sont violemment déplacés, ou ont périclité. Nous vivons une phase d’entre-deux, avant l’inéluctable renaissance d’autres utopies, d’autres combats collectifs, qui de toute façon ne seront pas un retour en arrière…

 

L’histoire de Jean Vilar et de ceux qui ont œuvré pour la décentralisation théâtrale dans ses premiers moments sous la bannière du « Théâtre populaire » peut-elle servir alors, comme le suggérait le philosophe Walter Benjamin, de recours au moment du danger ? On sait bien que rarement quelque chose de nouveau ne se crée sans une régénération/reviviscence d’idées anciennes… Personne ne connaît la réponse à cette question.

 

 

 

Mais ce que l’on sait aussi, c’est que la notion de « théâtre populaire » des années 50-60 contenait quelques ambiguïtés. Entre la notion de « rassemblement du peuple tout entier » ou « rassemblement des couches populaires contre l’idéologie des puissants », il y avait du flottement… D’autre part, le « théâtre populaire » s’est essentiellement fondé sur les chefs-d’œuvre du répertoire mondial et non sur la création de textes nouveaux (Vilar a vite rangé dans ses tiroirs les poètes de son temps). C’est que la création n’est pas par nature populaire. Est-ce la marque particulière d’une époque divisée ? En tous cas, c’est une vérité et un difficile héritage pour ceux qui viennent aujourd’hui…

 

 

 

« Ce qu’on observe aujourd’hui, dans la jeune génération et les expériences nouvelles, ce sont des entreprises plus atomisées. Après le théâtre populaire, puis le théâtre « élitaire pour tous » cher à Antoine Vitez, je parlais récemment de « théâtre populaire pour peu ». Il existe chez beaucoup de jeunes artistes une volonté réelle de théâtre citoyen. Mais pour l’instant, elle ne peut envisager de s’adresser massivement à un large public « œcuménisé ». Car il s’agit aussi, en même temps, de chercher les esthétiques nouvelles qui peuvent secouer le monde, et cette recherche n’est pas immédiatement rassembleuse, c’est-à-dire en prise sur la sensibilité dominante, elle-même travaillée au corps quotidiennement par les mass-media et leur représentation du monde. Le peuple a été transformé en public. Public d’autre chose…

 

 

 

Quant à moi, je me vois souvent en dinosaure actif dans toute cette histoire. Je fais toujours la plupart de mes spectacles en pensant obsessionnellement à un large public rassemblé, comme dans les théâtres de Sophocle, Molière ou Shakespeare. Un théâtre pour des gens très divers, où chaque niveau de culture puisse trouver émotion et compréhension critique, à son propre niveau. Ainsi mes spectacles trouvent plus d’écho auprès du public (particulièrement hors Paris) qu’auprès de la presse spécialisée avide de la moindre nouveauté à tout prix. Comment vais-je évoluer ? La popularité, de toute façon, doit trouver de nouvelles voies. Les grands mouvements ne se créent et ne se recréent qu’à partir de minorités agissantes. Ce n’est pas seulement dans le théâtre qu’une popularité se ravivera, mais dans le monde, dans la vie, dans les combats du XXIe siècle. Ils ont déjà commencé. Quelle forme donneront-ils au monde ? À nous d’être attentifs et engagés. »

 
 

 
[Jean-Pierre Vincent, le 14 août 2001, pour le CAES du CNRS]

 
 

 PS : Quant au Ministère – puisque c’est aussi dans vos questions – il est aujourd’hui, dans une phase « sociale-démocrate », pris entre deux feux lui aussi : la volonté de maintenir une emprise populaire à la politique culturelle centripète (c’est sa justification politique), et le besoin irrésistible d’être à l’écoute des nouvelles tendances qui sont centrifuges. Il faudrait une réflexion à moyen et long terme, pour éviter de résoudre ces questions au coup par coup. Si l’on n’a pas un rêve d’avance, on ne fait que gérer, et, au mieux, attendre/espérer que la réalité artistique se décante d’elle-même. Tout cela est une question de désir. Non pas tellement du désir de renouveler la politique culturelle de l’État, que de renouveler le sens et l’utilité de l’art (cette chose si atavique et si singulière) dans et pour la vie des humains : tout ce que Georges Bataille appelait la « dépense improductive », la « part maudite ». Cette question du désir est profondément politique, mais notre « personnel politique » est-il encore politique en ce sens-là ? »


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