Giorgio Strehler : le metteur en scène absolu et le « maître douteur » selon B. Dort

Publié le par Maltern

 
 

Giorgio Strehler : le metteur en scène absolu et le « maître douteur » selon B. Dort

 

 

 

[Giorgio Strehler (1921 – 1997), est une des figures incontournables de la mise en scène du 20ème s. en ce qui concerne l’esthétique de la représentation et le rôle du metteur en scène. Il crée en 1947 avec Paolo Grassi le Piccolo Teatro de Milan, et en 1990 Jack Lang (alors ministre de la Culture) lui confie le Théâtre de l’Odéon pour en faire le Théâtre de l’Europe. Bernard Dort, (1929-1994) l’auteur de ce texte qui tente d’évaluer l’apport de Strehler est un des grands critiques et analyste du théâtre contemporain.]

 

 
« De tous les hommes de théâtre actuels, Giorgio Strehler est le plus absolument mais aussi le plus exclusivement metteur en scène que je connaisse. Qu’entendre par là ? Un fait, d’abord: depuis quarante ans, il n’a jamais cessé de monter des spectacles, et cela sur des textes dont il n’est pas l’auteur (il n’en a écrit qu’un pour le théâtre, La Porta divisoria,un livret tiré de La Métamorphose de Kafka, pour une musique de Fiorenzo Carpi (1), mais l’opéra ne fut pas terminé et le texte est demeuré dans ses tiroirs) et sans les jouer lui-même (il avait commencé par être acteur, mais, après avoir été Aliocha, le cordonnier, dans Les Bas-fonds de Gorki, pour les débuts du « Piccolo Teatro », en 1947, il n’a plus reparu sur la scène de celui-ci, sauf en récitant-chanteur de Io Bertolt Brecht.

 

 

 

Ainsi, Strehler a dirigé plus de deux cents spectacles dramatiques ou lyriques - soit une bonne partie du répertoire occidental. Peu de metteurs en scène peuvent présenter un tel bilan. De plus, il a été, avec Luchino Visconti, l’un des premiers, en Italie, à imposer la personne et la fonction du metteur en scène moderne à un théâtre qui, fondé sur le chef de troupe (le « capo comico »), s’était longtemps refusé à reconnaître cet intrus tout puissant. Il s’est alors, pour reprendre ses propres termes, « détaché du choeur des acteurs non sans un déchirement intérieur qui ne cessera jamais », s’arrachant à lui-même « pour aller dans un limbe mystérieux, entre la scène, pleine de lumières, de voix et de gestes humains, et l’obscurité silencieuse de la salle, pleine de souffles, attentive » (2).

 

 

 

Aujourd’hui, sa suprématie n’est plus contestée. Son règne, au moins dans ce « Piccolo Teatro » que, avec Paolo Grassi, il a construit de toutes pièces, est presque absolu. Ailleurs aussi, il a tous les privilèges d’un suzerain. Dès les premières minutes (je n’ose dire, dès le lever du rideau, car, avec lui, le rideau coulisse, à la façon brechtienne, plus souvent qu’il ne remonte, et parfois, il n’existe plus), chacun de ses spectacles porte sa griffe. Il y a une manière, un ton Strehler, identifiables entre tous. Mais ce n’est pas là un style. Strehler a changé, a varié. Il a assimilé presque tout ce qui s’est fait au théâtre depuis un demi-siècle. Il est parti de Copeau et de Jouvet (ses deux premiers « maîtres », de son propre aveu); il est passé, longuement, par Brecht (le « troisième »); il frôle aujourd’hui, parfois, le « Théâtre-image ».

 

 

 

Pourtant, son oecuménisme ne tourne pas à l’éclectisme, ni son pouvoir à l’autarcie. Il n’est ni Max Reinhardt auquel on a pu le comparer, ni Grotowski dont il se délie. Ni autocrate, ni gourou. C’est que le metteur en scène Strehler reste, consubstantiellement, un douteur (encore un mot brechtien qu’il a repris en charge). Son rapport au texte et à la scène n’est pas d’appropriation ou de possession. C’est un rapport d’examen, de critique, de travail et de jouissance. Non de manducation. Strehler s’efface au moment même où il s’affirme le plus : devant l’oeuvre écrite, devant le geste et la parole de l’acteur vivant.

 

 

 

Ne parlons ni de fidélité, ni de respect. Mais d’un sentiment aigu, poussé à l’extrême, des pouvoirs et de l’insuffisance de la représentation. Certes, Strehler reste un homme de texte. Tout en part et tout l’y ramène. Il a le souci de le servir, non de s’en servir. Tout au plus s’autorise-t-il à en mimer, comme par jeu, l’auteur : à travers la dizaine de pièces de Coldoni qu’il a montées - ce qui est peu, eu égard aux trois cents que celui-ci a écrites - il s’est peu à peu confondu avec Goldoni au point, en parlant, scrupuleusement, de Goldoni (3), de parler aussi, intimement, de soi. Mais une telle identification n’est pas une substitution, Strehler le sait : il la vit comme provisoire et incomplète. C’est qu’elle a un lieu : la scène. Et que ce lieu est limité et singulier. D’une part, il est artificiel : c’est le plateau du théâtre à l’italienne que Strehler n’a presque jamais quitté, car il a besoin de ses planches, de son cadre et de sa machinerie qu’il aime à rendre visibles. D’autre part, s’il doit, dans sa clôture même, rester ouvert, ce lieu sur le monde ne peut jamais prendre sur lui d’être ce monde même. Il le figure, il le reproduit : il ne l’accomplit pas. Il y a toujours, au-delà de lui, quelque chose d’autre. Il n’est là, à la limite, que pour nous renvoyer à ce monde, à ce qu’il n’est pas. Enfin, un tel lieu n’appartient pas, quoiqu’il fasse, au metteur en scène, à lui, Strehler : ce sont les acteurs qui, en fin de compte, au terme de répétitions longues et épuisantes, où Strehler règne en maître, présent partout, multiforme et tyrannique, l’animent et s’y offrent au public. Alors « l’événement théatral auquel il a contribué, avec un lambeau sanglant de son existence, se consume loin de lui, souvent contre lui » (4).

 

 

 

Nul n’a vécu et ressenti la contradiction inhérente à la personne et à la fonction du metteur en scène plus et mieux que Strehler. Tous ses spectacles nous la disent. Ils en tirent leur force, leur fascination et leur fragilité. Aujourd’hui déjà, demain sans doute, le théâtre occidental ne sera-t-il plus un théâtre de metteur en scène. Peut-être les acteurs deviendront-ils auteurs, peut-être les scénographes écriront-ils, à leur manière, le spectacle, peut-être un nouveau Léviathan, qu’on l’appelle collectif théâtral ou qu’il soit cet « artiste du théatre futur » dont parlait Craig et que le metteur en scène ne faisait que préfigurer, surgira-t-il. . . Alors Strehler s’effacera. Mais, pour l’instant, il est encore à l’oeuvre, plus déchiré et plus impérieux que jamais. Dépendant de tout et régnant sur tous. Il aura été jusqu’au bout l’artiste du théâtre de notre temps. »

 

 

 

(1). Cf. « Giorgio Strehler », par Arturo Lazzari, dans Travail théâtral, n°22, janvier mars 1976, p. 12- 14. Lazzari en cite quelques répliques.

 

 

 

(2). Cf. « Extrait d’une lettre à un jeune metteur en scène », dans Strehler Giorgio: Un théâtre pour la vie, réflexions, entretiens, notes de travail, traduit de l’italien par Emmanuelle Genevoix, Fayard, Paris 1980, p. 144-5.

 

 

 

(3). Cf. « Goldoni génie de la vie », extrait de notes pour un projet de film de télévision en couleurs sur la vie de Goldoni, vers 1970, dans Un théâtre pour la vie.

 

 

 

(4). Cf. L’ « extrait d’une lettre à un jeune metteur en scène ».

 

 

 

[Texte paru in, Festival d’Automne à Paris 1972-1982, Ed. Messidor/Temps Actuels, Paris, 1982, p. 74-75]





 

 

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