Roi Lear : Sivadier et son trapèze rallument la querelle du metteur en scène tyran : « big Brother de la coulisse » ?

Publié le par Maltern

Roi Lear : Sivadier et son trapèze rallume la querelle du metteur en scène tyran : « big Brother de la coulisse » ?

 

Ayant assisté à la création du Roi Lear mis en scène par Jean-François Sivadier au festival d’Avignon 2007  Jacques Julliard fondateur du Nouvel Observateur s’en prend aux metteurs en scènes « assassins du théâtre ». Les réponses de ce débat entre les anciens et les modernes, les « texto-centrés » et les « scéno-centrés » (soyons cuistres !)  s’il a toujours couvert comme la braise sous la cendre, - une belle flambée lors de la version 2005 du Festival, s’accompagne ici d’un débat beaucoup plus « politique ». le théâtre est-il fait pour réunir ou diviser le public ? Le goût patrimonial et le culte du texte ne sont-ils pas un des avatars d’une culture consensuelle témoignant d’un esprit de restauration (de réaction !) qui ignore même les clivages de Gauche et de Droite. Belle polémique ou Julliard se voit coiffé férocement mais avec un joli sens de l’à-propos de la couronne de Lear. Pontife fou de douleur, ayant du mal à partager le patrimoine et l’héritage d’une gauche morale, face aux lionceaux d’une gauche post-moderne ?

E.M.

L'édito de Julliard et les réponses :  sous Word les textes in extenso

 

 

 

L’édito de Jacques Julliard Les assassins du théâtre Nouvel Obs.16 Août 2007

                                                                  
Il est temps de dénoncer le travail obstiné pour expulser le texte de la scène et lui substituer la dictature de ce démiurge mégalomaniaque que l’on nomme metteur en scène

 Il faut bien, à la fin, donner libre cours à une juste colère et dénoncer publiquement cette entreprise inqualifiable qui, depuis une vingtaine d’années, ne tend à rien de moins, sous prétexte de les distraire, qu’à déposséder les Français de leur théâtre. Ce que je vise ici, c’est un travail obstiné, obscurantiste, pour expulser le texte de la scène et lui substituer la dictature arbitraire de ce démiurge autoproclamé et mégalomaniaque que l’on nomme metteur en scène.

 

[…] On l’a compris : tout est bon au metteur en scène pour empêcher l’auteur de lui faire une concurrence déloyale en détournant le spectateur de ses pitreries préférées. Outre le sabotage du texte, l’autre moyen d’en finir avec Shakespeare, Molière ou Tchékhov, c’est de défigurer la pièce pour la rendre méconnaissable et, si possible, aux antipodes des intentions de l’auteur. Tenez, toujours à Avignon, en juillet. On a bien rigolé dans la Cour d’Honneur. On donnait «le Roi Lear», alors, vous pensez ! Mes voisines gloussaient de plaisir aux saillies des acteurs. Mes voisins se tenaient les côtes. Tout le monde admirait sans réserve les numéros de trapèze volant exécutés par les acteurs, les galopades effrénées d’un roi Lear en forme olympique dans son steeple-chase au milieu des spectateurs.

 
 


Une première Réponse de Marie-Mai Corbel « Une haine ordinaire du théâtre » sur le site de Mouvement

 

Faut-il se lancer dans un cours savant d’histoire de la mise en scène et lui expliquer que lorsqu’il cite Antoine Vitez, Peter Brook et Ariane Mnouchkine comme des épigones de Jean Vilar, dans cet amour du texte qui les aurait fait se contenter « de servir au mieux Corneille, Kleist ou Tchékhov », il réunit trois pensées très divergentes du théâtre ? Ou faut-il le rappeler à cette élémentaire règle de déontologie journalistique qui consiste à être informé de ce dont il traite ? Il ne l’est visiblement pas, s’en prenant à deux spectacles du Festival d’Avignon de cette année, ceux de Jean-François Sivadier (Le Roi Lear, donc) et de Julie Brochen (L’échange, de Claudel), pour illustrer cette figure du metteur en scène « jaloux » qui, non content d’en « vouloir à l’auteur et au public », « n’a de cesse qu’il ne prive les comédiens de leur talent ». Ces deux metteurs en scène ont été longtemps de grands acteurs, avant de fonder leurs recherches de mise en scène sur le travail avec les acteurs ; de plus, ils jouaient dans leur propre spectacle.

 


Bruno Tackels renchérit dans sa réponse : La « juste colère » de Jacques Julliard

 
Oui, sauf que précisément, plus de cent ans de théâtre moderne nous ont appris que le théâtre n’existe que sur une scène, qu’il a toujours été, dès son origine grecque, un poème qui naît depuis la scène (et qu’il ne devient livre que dans un deuxième temps), une histoire qui n’existe que dans son agencement spatial et scénique.

Impossible donc de revendiquer une pureté textuelle initiale, sauf à biffer toute l’histoire européenne du théâtre. Et plus grave encore, cette affirmation d’un texte pur masque en fait le refus massif (et au fond explicitement idéologique) d’un siècle de modernité : revendiquer le droit au texte, c’est en effet nier et dénoncer l’existence d’une mise en scène de ce texte (qui est une authentique « invention » du vingtième siècle). Le texte est mis en scène, une lecture, un regard, une vision est donc choisie et matérialisée pour être partagée avec les spectateurs – et cela ne joue en effet que grâce à l’intervention d’un tiers (ni public, ni acteur), qui organise ce rapport et cet espace. Cet art de la mise en scène, dénoncé avec tant de désinvolture par Jacques Julliard, est le fondement de la modernité théâtrale. Le dénoncer revient à prendre partie pour le camp « réactionnaire », celui d’avant, celui de toutes les nostalgie paresseuses, quand l’acteur, seul maître à bord, déclamait « au théâtre », au centre du plateau, dans une lumière neutre et non pensante.


 

 

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